Manuela Marques, l'empreinte de la pluie

Au Musée de Lodève, l'exposition "Et le bleu du ciel dans l'ombre" rend compte du travail réalisé par Manuela Marques lors de la première résidence de territoire de l'institution. Derrière ce titre aussi poétique qu'énigmatique, la photographe convoque la trace, le prélèvement et le déplacement, invitant au voyage dans un paysage chimérique imaginé à partir de ceux arides, des Causses du Larzac.

Manuela Marques Ombre 3, 2018 Impression numérique sur papier intissé, 150 x 240 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris Manuela Marques Ombre 3, 2018 Impression numérique sur papier intissé, 150 x 240 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris
Le Musée de Lodève, rouvert à la rentrée 2018 après une rénovation exemplaire, s'articule autour de trois collections distinctes, réunies par la question de la trace, de la mémoire. Le temps de fermeture imposé par les travaux, a été, pour sa directrice Ivonne Papin Drastik, l'occasion de repenser le projet scientifique et culturel, le dotant d'un volet contemporain autour d'une résidence photographique annuelle, invitant un artiste à porter un regard singulier sur le territoire. La photographe franco-portugaise Manuela Marques, première résidente, expose aujourd’hui sous le titre onirique "Et le bleu du ciel dans l’ombre" un ensemble de photographies et de vidéos issu de ce moment immersif qui s’est déroulé sur deux années, 2015-16, à raison de quinze jours chaque printemps et un mois chaque été.  Elle a choisi d’emblée de s’installer dans le nord du département, dans cette terre au paysage minéral que l’on surnomme le Larzac méridional, à l’opposé des paysages bucoliques de cartes postales que l’on associe traditionnellement à un département, l'Hérault, connu pour ses plages méditerranéennes.  C’est dans un gîte isolé, tout près de Navacelles que la photographe a séjourné. Elle avait découvert l’endroit un jour de novembre alors qu’il pleuvait à verse et avait tout de suite su que ce serait ici. Pour faciliter son travail, elle imagine une étrange machine en bois, facilement manipulable, sur laquelle est posée une grande plaque de Plexiglas noir, sorte de studio photographique installé en pleine nature, miroir de ses futures compositions imaginaires. Comme postulat de départ, l’artiste travaillera avec des éléments trouvés uniquement dans son environnent immédiat. Loin de la photographie documentaire, Manuela Marques compose ses clichés à la manière d'une peintre, ramenant ce qui est prélevé dans l’atelier afin de composer une image, jouant avec le reflet du miroir noir déjà expérimenté en 2013, qu'elle incline plus ou moins pour faire apparaitre tel ou tel élément, passant du hors-champ au plein cadre, suscitant l'accident, privilégiant l'incertitude. Cette intrigante machine, conçue spécifiquement pour l'occasion par le régisseur du musée, s'apparente au miroir noir ou "miroir de Claude", outil d'optique à la précision photographique inventé à la Renaissance et popularisé au XVIIIè siècle par le peintre de paysage Claude Gellée dit Le Lorrain. La trace, le prélèvement, le déplacement, qui occupent le travail de Manuela Marques, sont aussi des préoccupations qui font l'identité du Musée de Lodève. L'unité de temps et de lieu qu'offre la résidence est inhabituel dans son oeuvre. Curieusement en effet, à l'exception de l'ensemble photographique réalisé lors de déambulations dans le château de Versailles et exposé l'an passé à la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne sous le titre "La face cachée du soleil", aucun autre travail ne semble répondre à ce critère.

Rendre compte de la complexité du réel

Manuela Marques, "Pierre dressée 4", 2018, Impression numérique sur papier baryté, 160 x 110 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris Manuela Marques, "Pierre dressée 4", 2018, Impression numérique sur papier baryté, 160 x 110 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris
Cette exposition, la seconde depuis la réouverture de l'institution, est donc la première d’une résidente sur le territoire lodevois, dont la durée a permis une immersion totale dans le paysage. "Et le bleu du ciel dans l’ombre" est la restitution d’une partie du travail mené. Dans une même salle de l'exposition sont concentrées des formes qui se répètent, composant de fait une série. De la même façon, le lien entre les salles est assuré par l'image d'un geste répété dans chaque espace. La première image est exposée dans le hall d’accueil, lieu de passage, face au grand faune de Paul Dardet (1888 - 1963). Cette gloire locale de la sculpture comparée avec beaucoup d'hardiesse à Rodin, dont il est le contemporain,  possédait un lieu en plein air où il sculptait à même la roche. Image de la rencontre, la photographie rend hommage au sculpteur en partant à la recherche de cet atelier de plein air. À l’étage, un espace introductif, qui n’est pas à proprement parler une salle d’exposition, accueille le visiteur avec l’image d’un passage de lumière. "Ombre" est un clin d’œil poétique à l'empreinte de gouttes de pluie remontant à 450 millions d’années qui marque l’entrée des collections de l'histoire de la Terre d'un musée dont l'investissement technologique autorise l'apprentissage par le jeu. Un petit diptyque placé à l’angle de deux murs,  intitulé "Déplacement"  vient rappeler que si l’artiste est aux prises avec un endroit, elle n'en déplace pas moins les éléments pour inventer de nouvelles formes. Le travail de Manuela Marques n’est pas de rendre compte de façon documentaire d’un lieu mais, à partir de celui-ci, de fabriquer un autre espace imaginaire.  Dans la première salle, les "pierres dressées", ensemble de cinq photographies de grand format, représentent cinq pierres à l'allure imposante. Si elles établissent un lien évident avec la sculpture, leur taille réelle semble difficile à évaluer.  Ces rocs totémiques nous renvoient à notre "être debout", à notre présence au monde.  Un jeu de mise à l'échelle transforme un petit bout de bois en élément monumental lorsqu’il est mis en rapport avec les pierres.  

Manuela Marques, "Main 7", 2018 Impression numérique sur papier baryté, 56 x 84 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris Manuela Marques, "Main 7", 2018 Impression numérique sur papier baryté, 56 x 84 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris
L'exposition est traversée par la série de "mains" qui portent de petits morceaux de paysage. Chacune des salles est ainsi rythmée par une image de mains, véritable cartel, panneau d'orientation, lien intime entre l'individu et ce qu'il prélève, permettant la mise en avant d’un élément de nature qui serait sans doute resté invisible sans cette distinction. Ces représentations évoquent aussi les questions de la transmission et du déplacement. En décalant cet infime élément de nature, la photographe en déplace le sens même. Les mains scandent l’exposition, accompagnent le visiteur de salle en salle dans un cheminement de pensée. La lumière occupe une place primordiale ici. Dans la salle opposée, une série de photographies réalisées à la lumière zénithale, c'est à dire entre 11h30 et 12h30, montre un ciel non pas en prise directe mais réfléchi dans le miroir noir. Le bleu clair du ciel de midi donne alors un rendu de bleu nocturne. A l'intérieur de l'image, on retrouve les éléments photographiés mais également leur reflet ainsi que le reflet d'éléments hors champ. La série "Lacis" donne à voir ce goût pour l'accident, pour l'illusion optique, relevant presque de l'aberration visuelle. On y retrouve ce mélange de végétal et de minéral conjugué à des éléments hors champ qui constituent le fond de la photographie. 

Manuela Marques," Lacis 1", 2018, Impression numérique sur papier baryté, 60 x 90 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris Manuela Marques," Lacis 1", 2018, Impression numérique sur papier baryté, 60 x 90 cm © ADAGP Paris 2018, courtesy galerie Anne Barrault, Paris
Manuela Marques travaille avec les matériaux qu'elle trouve autour d'elle. Elle les prélève, les déplace pour fabriquer de nouveaux paysages. Elle ne s'inscrit donc pas dans la perspective d'une photographie objective, préférant composer ses œuvres avec une part revendiquée d'incertitude. La mélancolique vidéo de la pluie, qui accorde une place prépondérante au son, répond à la poésie silencieuse d'un fossile vieux de 450 millions d'années, qui ouvre le parcours permanent consacré à l'histoire de la Terre et conserve des traces de gouttes de pluie. Faisant face à l'image en mouvement de l'eau de pluie, la photographie d'une main qui porte un silex tenu fermement, comme une arme, s'impose comme l'exact contraire de cette douceur liquide. L'artiste use de dispositifs très simples pour recomposer une nature imaginaire. Le mur de la salle suivante est entièrement occupé par la projection d'un film montrant des pierres qui tournoient sur elles-mêmes à la simple force du vent. En déplaçant sensiblement notre regard, Manuela Marques en fait des œuvres étranges, formes quasi abstraites d'un paysage fragmenté, à la fois familières et inquiétantes. Le son, traité avec soin, participe de cette atmosphère singulière. En face, des mains tiennent pour la première fois du vivant. La mante religieuse apparait comme un contre-point à cet espace entièrement minéral. Dans sa démarche expérimentale, l'artiste cherche à rendre compte de la complexité du réel.

Une expérience contemporaine du paysage

Ainsi Manuela Marques propose une nouvelle approche du paysage photographique, en allant au-delà de la simple apparence immédiate de sa représentation. L'image d'un cours d'eau sortant de son lit, qui donne son nom à l'exposition, devient à la fois modèle et outil lorsque la surface de l'eau est abordée comme un miroir noir naturel. La pierre s'affranchit désormais de la "Gravité" et de son rapport au sol, se libérant de son ancrage naturel manifeste dans les rochers totems de la première salle, pour atteindre l'illusion de l'équilibre dans une apesanteur imaginaire. La main tient encore ici un animal ou plutôt un insecte, le phasme, dont la particularité est de se confondre avec les feuilles, parfaite transition de l'animal au végétal et inversement. Tout près, une photographie représentant un amas abondant de végétaux brassés, est porté à pleines mains par l'artiste.

Mana Marques, "Graines 2", 2017, 106 x 160 cm © ADAGP Paris 2017, courtesy galerie Anne Barrault, Paris. Mana Marques, "Graines 2", 2017, 106 x 160 cm © ADAGP Paris 2017, courtesy galerie Anne Barrault, Paris.
Au départ, Manuela Marques se donne comme astreinte de réaliser un herbier par jour à la faveur des prélèvements opérés alentours. Très vite, elle s' intéresse plus aux traces laissées par les végétaux séchés sur le papier, à leur mémoire imprimée en creux plutôt que leur matérialité. Une image réalisée plusieurs années auparavant, constitue le point de départ de la série "graines" exprimant la préoccupation de la couleur chez la photographe. Cette appropriation d'une image antérieure, ayant eu une existence propre avant d'être rattachée à un ensemble, illustre pleinement la continuité permanente qui se joue dans l'œuvre de l'artiste où l'absence de narration, de repère géographique, d'instant décisif, autorise le réemploi par recontextualisation d'un cliché. Dans cet ensemble de quatre photographies très picturales, les minuscules graines déposées sur un fond de papier coloré uni toujours différent se perdent dans l'immensité des grands formats, invisibles rendus visibles, poussières insignifiantes magnifiées par l'éloquence d'une mise en scène aléatoire où l'accident est considéré comme un présupposé. Enfin, dans la dernière salle, de grands tirages représentant des pierres en suspension mélangées à des végétaux, rappellent le geste sensuel et physique du prélèvement. Ils sont emblématiques de l'état d'esprit qui fut celui de l'artiste tout au long du projet, opérant une synthèse formelle et conceptuelle des recherches lodevoises. Deux photographies aux formats plus petits, présentées de part et d'autre, dévoilent le procédé employé par l'artiste pour inventer l'espace imaginaire qui compose ses clichés.

Manuela Marques, "La traversée", 2017, Impression pigmentaire sur papier baryté, 65 x 97,5 cm © ADAGP Paris 2017, courtesy galerie Anne Barrault, Paris. Manuela Marques, "La traversée", 2017, Impression pigmentaire sur papier baryté, 65 x 97,5 cm © ADAGP Paris 2017, courtesy galerie Anne Barrault, Paris.
"La traversée" (2017) montre le fameux miroir noir. Large plaque de Plexiglas ultra-brillante, elle est portée par une personne dont le visage disparait derrière ce miroir réfléchissant un paysage situé hors champ. Il se dégage un trouble onirique, un dérèglement visuel, lorsque cette image se superpose au paysage d'arrière-plan, ni tout à fait le même, ni tout fait différent. Cette illusion d'optique crée une brèche, une sorte de dimension parallèle, qui donne leur étrangeté aux envoûtantes images que compose Manuela Marques. La dernière salle donne accès à la première, créant dans une sorte de boucle perpétuelle, un parcours circulaire. Alors que l'on découvre ce monde à la dimension chamanique, un second résident prend ses marques sur le territoire. Eric Bourret investit de ses pas de photographe marcheur les chemins lodevois. Avec lui, Manuela Marques inaugure l'axe contemporain voulu par le Musée de Lodève comme un dialogue avec ce territoire singulier. Ainsi l'institution confectionne avec une grande cohérence sa collection d'art contemporain qui rejoint les trois autres autour de la question de la trace, illustrée avec tant de poésie par ces quelques gouttes de pluies formant une empreinte millénaire.

Manuela Marques, "Déplacement 2", 2016, Impression pigmentaire sur papier baryté, éd. 1/3 + 2 ea, 160 x 103 cm © ADAGP Paris 2016, courtesy galerie Anne Barrault, Paris Manuela Marques, "Déplacement 2", 2016, Impression pigmentaire sur papier baryté, éd. 1/3 + 2 ea, 160 x 103 cm © ADAGP Paris 2016, courtesy galerie Anne Barrault, Paris

 "Et le bleu du ciel dans l'ombre" exposition personnelle de Manuela Marques, jusqu’au 19 mai 2019 - Du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

Musée de Lodève
Square Georges Auric 
34 700 LODEVE

Musée de La Roche-sur-Yon, du 15 juin au 21 septembre 2019,
Rue Jean Jaurès 
85 000 LA ROCHE SUR YON

Catalogue "Et le bleu du ciel dans l'ombre", 22 x 28,5 cm, 128 pages, environ 70 reproductions en quadrichromie, reliure intégra pleine toile sérigraphiée.
Editions Loco, Graphisme : Annelise Cochet
ISBN 978-2-843140-02-0
En partenariat avec le musée de Lodève et le musée de la Roche-sur-Yon 

La série photographique sur Versailles sera en partie présentée lors de la prochaine exposition de l'artiste à la galerie Anne Barrault "En surface", exposition personnelle de Manuela Marques, 9 mars - 12 avril 2019 - Du mardi au samedi, de 11h à 19h.

Galerie Anne Barrault
51, rue des Archives 
75 003 Paris

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