De bruit et de fureur. Le sublime chaos musical de Séverine Chavrier

Poursuivant sa tournée Hexagonale, "Nous sommes repus mais pas repentis" plonge de façon magistrale le spectateur dans l'univers de Thomas Bernhard dont les obsessions filtrées par le regard singulier de Séverine Chavrier illustrent parfaitement le climat étouffant d'aliénation qui règne dans cette maison de famille bouleversée par le retour d'un frère. Un spectacle époustouflant.

Séverine Chavrier, "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)", Théâtre de Gennevilliers © Samuel Rubio Séverine Chavrier, "Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)", Théâtre de Gennevilliers © Samuel Rubio
Séverine Chavrier a un talent fou. Comédienne, metteuse en scène, pianiste, celle qui dirige depuis septembre dernier du CDN d'Orléans Centre Val de Loire donne à voir une vision toute personnelle des œuvres qu'elle met en scène en faisant dialoguer théâtre, musique, photographie, vidéo, littérature... avec justesse et intelligence tout en déployant une incroyable énergie physique sur scène. Ce savant mélange des genres semble directement hérité de ses années d'études lors desquelles elle cumule un parcours en lettre et en philosophie avec une intense pratique du piano au conservatoire de Genève, tout en se formant au jeu d'acteur, effectuant de nombreux stages auprès des grands noms du théâtre contemporain. Si l'on sort souvent épuisé de ses spectacles, c'est avec la conviction que sa vision du monde entre en symbiose avec celle des auteurs qu'elle choisit d'adapter. Ainsi, on se souvient de l'impétueuse et bouleversante version des "Palmiers sauvages" d'après William Faulkner créée en 2014 au Théâtre Vidy de Lausanne, deux ans avant la création dans le même lieu de "Nous sommes repus mais pas repentis". En septembre dernier, elle réveillait la Seine Musicale en adaptant en collaboration avec la cheffe d'orchestre Laurence Equilbey, "Egmont" de Goethe mis en musique par Beethoven. Dans ce nouveau temple de la musique de l'Ouest parisien, on ne s'attendait probablement pas à une proposition aussi radicale et contemporaine dans laquelle Chavrier fit le choix d'une lecture fragmentée du texte (trop) bavard de l'auteur allemand afin de l'ériger en odyssée révolutionnaire permanente et universelle résonnant de troublante façon avec les inquiétudes contemporaines. Elle rappelait au passage l'implantation ouvrière qui a marqué l'Ile Seguin occupée par les usines Renault durant presque tout le XXè siècle et dont la mémoire semble aujourd'hui enfouie dans les entrailles du bâtiment à l'architecture remarquable imaginé par le japonais Shigeru Ban. On se souvient du concert d'ouverture de l'auditorium en mars 2017 où à la direction d'orchestre remarquable répondait une mise en scène ratée dont l'apogée évoquait avec une maladresse déconcertante les évènements de mai 1968 pour s'achever dans une représentation totalement décontextualisée des luttes féministes où quelques images iconiques défilaient sur des écrans trop petits, bien loin de l'hommage attendu. La soirée laissait une impression troublante, où à la mesure parfaite de la musique et des voix répondait le contre-temps ahurissant d'une mise en scène tour à tour caricaturale puis déplacée. Le souffle de la transposition proposée par Séverine Chavrier s'avérait inespéré d'intelligence et de sens, redorant l'image d'un lieu où le souvenir d'une bien étrange soirée s'effaçait devant une autre bien plus prometteuse.

"Nous sommes une conspiration"

 La reprise parisienne qui vient de s'achever au Théâtre de Gennevilliers à l'occasion de la tournée  de "Nous sommes repus mais pas repentis"  – créé au Théâtre Vidy de Lausanne et représenté aux Ateliers Berthier lors de sa première française au printemps 2016 – permet d'affirmer cette relecture à la fois singulière et proche que fait Séverine Chavrier en adaptant librement "Déjeuner chez Wittgenstein", la pièce la plus violente et la plus aboutie de Thomas Bernhard. Elle passe au crible toutes les obsessions de l'auteur autrichien en les filtrant par ses propres préoccupations. Le choix du lieu intime de la salle à manger comme unique décor de sa mise en scène s'impose comme une évidence et vient renforcer la justesse du propos. Après un long séjour au sein de l'institution psychiatrique de Steinhof, le philosophe Voss reviens vivre contre son gré dans la maison familiale qu'occupent ses deux sœurs, Dene et Ritter. Vieilles filles, elles sont comédiennes de profession. Ritter, également musicienne, s'installe souvent au piano où les mélopées qui s'en échappent lorsque elle parcours de ses doigts le clavier composent l'unique échappatoire de cette vie monotone. Dene, gardienne du trésor familial de porcelaine blanche dont elle en vérifie régulièrement le bon état, tente un difficile retour sur scène en répétant en situation (le personnage est aveugle) les deux malheureuses répliques d'un rôle qui semble insignifiant. Pour elles, Voss composera un cinglant Traité de l'art des actrices. Critique violente du métier vaniteux de ses sœurs dont on apprend que leur vocation est apparue au même moment que l'acquisition par un oncle du théâtre familial, unique lieu de leur représentation. Ce manuel est une charge féroce contre la notion même de théâtre et s'entend aussi comme une vertigineuse mise en abime pour les comédiens. Plus loin, à la faveur de la diatribe de Voss contre la peinture moderne, plus exactement contre les peintres autrichiens de l'entre-deux-guerres, Séverine Chavrier invente une autre mise en abime où elle superpose aux tableaux composant la galerie de portraits familiale, les affiches assurant la promotion d'oeuvres théâtrales contemporaines remarquables. De caractères très différents, Dene et Ritter incarnent ces comédiennes médiocres dont la célébrité, due à leur nom plutôt qu'à leur talent d'actrices, s'efface désormais plus vite que le temps qui passe. L'une comme l'autre n'ont jamais quitté la maison de leur parents. Après leur décès, Dene en fige définitivement la mémoire en conservant à l'identique un appartement dont les murs paraissent de plus en plus rances. Les deux sœurs semblent trouver un terne équilibre dans cette relation de couple dont la quiétude va être balayée par l'arrivée de ce frère encombrant que l'une adule et l'autre exècre. La salle à manger est précisément considérée par Voss comme l'endroit originel de tous les maux. Espace névralgique de l'habitat, ce lieu rassembleur et traditionnellement convivial devient, le temps du déjeuner, le champ de bataille du drame qui se joue sous nos yeux et dont témoignent déjà les tessons de vaisselle qui jonchent le sol, vestiges d'un repas qui n'a pas encore débuté. La pièce s'ouvre dans ce décor à la fois rassurant et inquiétant, au petit matin, alors que les sœurs dorment encore. Voss, qui souhaite examiner la bibliothèque familiale lui semblant trop clairsemée, porte à bout de bras un escabeau dont le poids le fait vaciller, l'entrainant dans une étonnante performance d'équilibriste, chorégraphie chancelante d'ouverture qui déjà annonce la chute inéluctable vers laquelle s'achemine le récit. En préambule, un court film en noir et blanc montre les trois personnages déambulant dans la nature. Est-ce l'image insouciante d'un bonheur familial autrefois effectif ? Ou, comme le laissent présager les regards déjà fuyants des protagonistes, l'impossibilité irréversible de vivre ensemble ?

"Ce dont on ne peut parler, il nous faut le taire"

 Chacun des écrits de Thomas Bernhard porte en lui une veine autobiographique. S'il ne cite jamais directement les noms de membres de sa famille ou de ses proches dans ses pièces de théâtre, il ne fait aucun doute que ceux-ci représentent pour l'auteur un vivier inépuisable de personnages viles et détestables, dont les avatars peuplent ses oeuvres, inébranlables manifestes dénonçant la bassesse de ses compatriotes. Autrichien malgré lui, Thomas Bernhard est un éternel révolté qui n'aura de cesse que de régler ses comptes avec cette patrie qu'il trouve abominable, où tout a dégénéré. La folie présumée (ou simulée) de Voss, lui permet ici de libérer une parole véhémente par laquelle il éructe littéralement sa vengeance. La figure du génie aliéné, la détestation familiale et l'inceste, thèmes récurrents dans l'œuvre de Bernhard, sont ici les éléments centraux de la pièce dans laquelle le passé nazi de l'Autriche revient comme un leitmotiv soulignant les tentations fascistes latentes d'un pays où les non-dits ont refoulé le trauma de la Seconde guerre mondiale: "Il y a plus de nazis à Vienne aujourd'hui qu'en 1938" déclare Voss. Cette antienne est matérialisée par des flash stroboscopiques qui viennent ponctuer la mise en scène. Les protagonistes y apparaissent casqués et fragmentés, illustrant les cauchemars qui hantent les mémoires muettes d'un peuple volontairement amnésique, réminiscences mentales d'une histoire nationale sous embargo. Conscientes ou non, elles reflètent l'impénétrable pensée de la société autrichienne que Thomas Bernhard n'a eu de cesse de dénoncer et qui trouve un écho contemporain dans le travail du réalisateur Michael Haneke qui, dans chacun de ses films, dissèque avec une redoutable précision chirurgicale les moeurs de ses compatriotes, faisant de son oeuvre cinématographique une généalogie du mal. 

 "Nous sommes repus mais pas repentis" met en jeu dans le personnage de Voss la figure de l'intellectuel incompris que les interrogations philosophiques poussent un peu plus vers la folie, le séparant inexorablement des hommes dont aucun ne semble trouver grâce à ses yeux. Protagoniste dépressif questionnant la place de la réception littéraire dans sa production ("Est-ce qu'on écrit pour être lu? non.") il rappelle parfois le Platonov que Tchekov inventa à dix-huit ans, lui donnant les traits d'un personnage ambigu que le désespoir précipitera vers une issue fatale. S'il déteste ses sœurs, Voss développe une hiérarchie de la haine plaçant en tête Dene qui a œuvré sans relâche pour son retour, le visitant quotidiennement lorsqu'il était à Steinhof. C'est que sa sincérité et son dévouement se heurtent à son absence totale d'écoute, révélant que ce frère prodigue qu'elle chérie tant n'est en fait qu'une construction mentale, reflet lointain d'un personnage qu'elle ne connait plus."On boit, on fume, on rit!" ne cesse-t-elle de claironner nerveusement à chaque fois qu'elle réalise un peu plus l'impossibilité d'une cohabitation. Dès le début, elle sont toutes deux ensevelies sous un tombereau d'insultes plus farfelues les unes que les autres, parfois poétiquement énigmatique lorsqu'elles reçoivent le sobriquet de "cataphalquistes". Quelques rares moments permettent tout de même aux deux soeurs d'échapper à leur statut victimaire comme lors de cette scène hallucinante où Dene abandonnant pour quelques minutes sa prestance bourgeoise, prend un accent populaire et des allures de cantinière délurée (formidable Marie Bos) afin d'obtenir du frère les récits salaces des aventures sexuelles les plus grivoises survenues à Steinhoff, l'appétit libidinal débordant des deux soeurs témoigne de leur grande misère sexuelle.  

Mais c'est le déjeuner qui cristallise toutes les rancœurs. Servi évidemment par Dene qui a souhaité éloigné les domestiques, ces étrangers qu'elle considère comme peu fiables et volontiers colporteurs de ragots, il répond à un protocole strict qui transforme chaque repas en un moment d'ennui insoutenable pour Ritter et surtout pour Voss. Incapable de se retenir face à l'absurdité de la situation, il s'emporte :  « Tout ce qui était de quelque valeur a toujours été noyé dans les soupes et dans les sauces ». Le protocole du déjeuner dévoile la rigidité effrayante d’un autre mal qui ronge la société autrichienne. Thomas Bernhard fait de la salle à manger et de ses règles, l'antichambre d'un fascisme national latent dont la religion catholique qui domine en Autriche porte la responsabilité. C'est du moins ce que laisse entendre le sens de la fausse interrogation de Voss sur les origines familiales : "On était juifs ou on était protestants ? " "Catholiques" répond Dene.

 Enfin, l'importance accordée au son dans la mise en scène est manifeste. En premier lieu, la musique qui accompagne dès le départ cette descente aux enfers pour ne plus la lâcher.  Voss l’abhorre, particulièrement Wagner, coupable d'avoir introduit le théâtre dans la musique. Des vinyles jouxtent les platines d'où l'on écoute Schuman, où l’art de scratcher de Séverine Chavrier ponctue la représentation et au-delà, une cacophonie persistante issue des bruits qu'émettent certains objets et meubles sonorisés, comme la grande table où se déroule le déjeuner qui laisse échapper un inquiétant bourdonnement lorsqu'on la frappe, ou le bruit des tessons de la vaisselle fracassée au sol lorsque l'on marche dessus résonant comme une critique du matérialisme par lequel tout est rendu identique.

 Séverine Chavrier entend la virulence avec laquelle Thomas Bernhard attaque sans relâche son propre pays. Voix solitaire ayant toujours refusé de s'inscrire dans quelque mouvement collectif, il laisse s'exprimer une rage obstinée, au risque de l'autodestruction. Thomas Bernhard fustige un Occident croulant sous le poids d'une culture ancestrale et désormais muséifiée – exactement comme l'appartement familial – qui sert de caution au triomphe des médiocres. Utilisant ses propres codes pour révéler la pensée de l'auteur, la metteuse en scène dépeint avec justesse la folie d'un homme tyrannique, excessif en tout, puéril, régnant sur le trio familial. Ce portrait de l'artiste en infirme cher à Thomas Bernhard répond aux personnages des deux sœurs dont le sempiternel immobilisme (elles sont nées et mourront sans doute dans l'appartement familial) donne corps aux regrets sous-jacents qui ont suivi les espoirs déchus que promettait leur jeunesse . L'aliénation, la haine et l'humiliation forment ici un triptyque que Séverine Chavrier choisit de mettre en scène par le chaos en utilisant tous les moyens dont elle dispose: la vidéo enregistrée ou/et en direct, l'image, la sonorité des objets, la musique constante et extrêmement forte, l'incessant bruit de fond, ne laissent aucun répit au spectateur saisi par cette représentation de la destruction jouissive dont l'effondrement du vaisselier renfermant les précieuses porcelaines libère des carcans et autorise la remise en cause des certitudes. Le public sort repus et épuisé de ce périple, avec la certitude de l'épilogue imaginé par Séverine Chavrier. Après la tempête, nécessaire et salvatrice, se projettent tous les possibles.

 

NOUS SOMMES REPUS MAIS PAS REPENTIS (Déjeuner chez Wittgenstein) / Séverine Chavrier d'après Thomas Bernhard

Théâtre de Gennevilliers Centre dramatique national, du 8 au 17 mars 2018

Tandem, Scène nationale d'Arras, du 20 au 22 mars 2018

Théâtre Olympia, Centre dramatique national de Tours, du 3 au 7 avril 2018

Théâtre Liberté, Toulon, le 25 mai 2018

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