Mohamed Bourouissa en partage

A Arles, Mohamed Bourouissa est revenu sur quinze ans de création artistique, permettant d'appréhender dans son ensemble une œuvre jusque-là présentée par fragments, traversée par des problématiques contemporaines récurrentes. A Gennevilliers, il est le commissaire de l'exposition «Désolé», une excuse qui fait écho à l'histoire de la représentation et des identités.

Mohamed Bourouissa, Bracelet électronique, 2014. © Avec l'aimable autorisation de l'auteur et de kamel mennour Paris/ Londres. ADAGP, Paris, 2019. Mohamed Bourouissa, Bracelet électronique, 2014. © Avec l'aimable autorisation de l'auteur et de kamel mennour Paris/ Londres. ADAGP, Paris, 2019.
C'est finalement loin du tumulte parisien, à Arles, à l'occasion des rencontres de la photographie, que Mohamed Bourouissa (né à Blida, Algérie, en 1978, vit et travaille à Gennevilliers) s'est accordé le temps d'un premier bilan en posant un regard rétrospectif sur quinze ans de création artistique. A quarante-et-un ans, le photographe dresse l'état des lieux d'une œuvre protéiforme, à la fois sensible et généreuse. "Libre échange", le titre de la manifestation, ne pouvait mieux définir la double lecture qui caractérise le travail de Mohamed Bourouissa. L'exposition, qui s'envisage comme une première rétrospective même si l'artiste s'en défend, invite en effet au partage et à la rencontre, tout en révélant la récurrence de certains thèmes, particulièrement, la place de l'individu et son rapport ambigu à l'argent dans une société globalisée convertit au capitalisme intégral, qui traverse, presque de manière obsédante, l'ensemble de son œuvre. Cette préoccupation très contemporaine l'ancre résolument dans son époque. Attendue depuis quelques temps déjà – sans doute certains l'avaient-ils imaginée au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris –  la manifestation permet au public d'appréhender le travail de l'artiste dans sa totalité pour la première fois, rendant compte de la grande cohérence d'un propos qui, jusque-là, était parvenu de manière fragmentée, lorsqu'étaient montrées les séries photographiques et pièces vidéos au moment de leur création, toujours individuellement.  Arles et ses rencontres de la photographie se sont avérées comme le milieu naturel le plus propice à l'accueillir. D'abord parce que Mohamed Bourouissa s'est toujours considéré comme un photographe avant tout, ensuite parce que c'est là que tout a commencé, il y a douze ans, en 2007, lorsqu'il reçoit le Prix Voies Off – le tout premier de sa carrière – pour la série "Périphériques" qui met en scène la vie quotidienne des jeunes en banlieue. Il a vingt-huit ans, vient tout juste d'être diplômé de l'Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs. Arles lui offre le coup de projecteur qui va le mener sur le devant de la scène de l'art contemporain.

Entrer dans l’intime

Jacques Windenberger, Allée des illusions, exposition "Libre échange" de Mohamed Bouroussia, Rencontres de la photographie, Arles, 2019. © Jacques Windenberger Jacques Windenberger, Allée des illusions, exposition "Libre échange" de Mohamed Bouroussia, Rencontres de la photographie, Arles, 2019. © Jacques Windenberger
L'étage du Monoprix arlésien est, de prime abord, un drôle d'endroit pour une exposition. D'autres l'auraient trouvé pour le moins incongru ; il se fait pourtant le réceptacle familier des œuvres de l'artiste franco-algérien, se muant en écrin idéal, souvenir d'enfance d'après-midi passés au supermarché en compagnie de sa mère. Calquée sur l'architecture de la grande surface dont elle emprunte la signalétique, l'exposition s'organise autour du rond-point, celui-là même sur lequel elle est installée. Son cheminement s'ordonne ainsi à partir d'un regard circulaire. Comme toujours chez Mohamed Bourouissa, la rencontre est l'occasion d'un partage. Autour d'un match de football lors de la semaine d'ouverture des rencontres de la photographie début juillet, autour d'une invitation faite au journaliste et photoreporter Jacques Windenberger (né à Bourg-en-Bresse en 1935, vit et travaille à Aix-en-Provence) à occuper un espace propre dans l'exposition même. Bourouissa, qui souhaite impliquer les employés du Monoprix dans son projet, pense leur proposer de choisir eux-mêmes des photographies dans la collection des Rencontres. En fouillant cet ensemble, il est touché par le travail du photographe octogénaire, témoignage de la vie quotidienne, du monde du travail et des conditions de vie et de travail des immigrés dans la seconde moitié du XXème siècle. En découvrant l'œuvre de Windenberger, il réalise qu'il aborde les mêmes préoccupations que lui aujourd'hui mais dans les années soixante. L'homme a même publié aux éditions ouvrières en 1965 un ouvrage dont le titre laisse transparaitre sa façon d'envisager le médium :  "la photographie moyen d'expression, instrument de démocratie". Il invite alors les salariés à sélectionner les images aux sein du corpus du photojournaliste,  puis lui demande s'il serait d'accord pour réaliser les portraits des employés du Monoprix. Cette exposition dans l'exposition, Mohamed Bourouissa la désirait, "histoire de rappeler, à rebours du jeunisme, combien le travail de ce monsieur de 84 ans démontre que notre époque n’a souvent rien inventé[1]" En montrant ses œuvres photographiques, il dévoile avant tout sa pensée, sa démarche consistant à représenter les lieux et les hommes face aux dynamiques de changement du monde. Les employés du Monoprix d'Arles étaient deux cents en 1960, ils ne sont plus que vingt aujourd'hui.

Mohamed Bourouissa, Carré rouge, de la série Périphérique, 2005. © Avec l’aimable autorisation de l’artiste et kamel mennour, Paris/London. ADAGP (Paris) 2019 Mohamed Bourouissa, Carré rouge, de la série Périphérique, 2005. © Avec l’aimable autorisation de l’artiste et kamel mennour, Paris/London. ADAGP (Paris) 2019

Le parcours se déploie donc à partir d'un axe central qui s'élargit à la manière d'un cercle. Il tire le fil de quinze années de création plastique. Aux ensembles iconiques qui ont fait la réputation de Mohamed Bourouissa répondent des moments plus intimes qui saisissent le visiteur, comme lorsque, dans une vidéo, l'oncle de l'artiste, face caméra, essaie de lire difficilement, de façon récitative, le jugement qui lui a été signifié. La grande simplicité du dispositif ne rend que plus prégnante encore la violence sociale contenue dans la quasi impossibilité de lire, handicap qui isole jusque dans la honte. Un  peu plus loin, sur le mur du fond, semblant fermer l'exposition ou peut-être l'ouvrir, autorisant une boucle qui permet l'entrée dans le travail, la suite photographique "Blida" rassemble des portraits inédits exécutés en 2008-09 dans la ville natale de l'artiste, représentations des membres de sa famille et de ses amis mêlées à celles des pensionnaires de l'hôpital psychiatrique Franz Fanon, troublants dans leur frontalité. Ces portraits forment peut être l'endroit où il se dégage le plus d'humanité car ils font entrer dans l'intime.  

Une image est une idée

Mohamed Bourouissa, Sans titre, série "Nous sommes halles", en collaboration avec Anoushka Shoot, 2002-2003. © Mohamed Bourouissa Mohamed Bourouissa, Sans titre, série "Nous sommes halles", en collaboration avec Anoushka Shoot, 2002-2003. © Mohamed Bourouissa
De l'ensemble photographique "Périphériques" (2005-09), qui le révéla et où il s'attaque aux clichés qui stigmatisent la banlieue, Mohamed Bourouissa énonce clairement son approche de la photographie, à la fois plastique et politique: "Si je pars d’une base sociale, mon travail est pourtant d’ordre plastique fonctionnant sur une géométrie émotionnelle. C’est un placement et une organisation de la tension dans l’espace qui est mis en avant. Elle met en scène la banlieue en tant qu’objet conceptuel, artistique dans des situations qui d’ordinaire seraient du ressort du photo-journalisme. En démontant les clichés de ce sujet, je traite de la problématique du rapport de force et pose la question de la mécanique du pouvoir[2]." Les mêmes mécanismes sous-tendent la série "Nous sommes Halles" qui, débutée en 2002, lui est légèrement antérieure. Elle montre des portraits en pied de jeunes de banlieue pris autour de la station et centre commercial Châtelet – Les Halles, gare qui relie la plupart des trains de banlieue au cœur de Paris. Loin de l'image qu'en donnent les médias à l'époque des émeutes et de la violence en banlieue, Bourouissa donne à voir ces jeunes à travers son propre point de vue de banlieusard. Les marques de vêtements de sport reflètent leur appartenance sociale. L'artiste décale légèrement notre regard, nous invitant à faire fi des clichés. "C’est un travail sur les stéréotypes. L’intention directe de Périphérie était une représentation sociologique des cités mais presque à revers des images que l’on voyait fleurir dans la presse à la suite des émeutes en banlieue en 2005, avec sa dramatisation des interviews, ses images télés de mauvaise qualité, ses couleurs sombres et tout ! Habitant dans une HLM de banlieue, je me suis dit, mais vas-y ! C’est ma génération, ma culture ! Pour moi, c’était une manière d’interroger, d’apporter un décalage et surtout de faire du beau, de proposer ainsi une position subversive.…[3]". C'est exactement ce qu'il tente de faire avec le projet "Temps mort" (2009), fruit d'un échange, véritable dialogue artistique de huit mois entre l'artiste et le détenu d'un établissement pénitentiaire par téléphone portable interposé, introduit clandestinement dans la prison. Le projet renferme une série photographique et une vidéo tournée gâce au téléphone portable illégal. Elle montre la vie quotidienne de "cet absent social enfermé". De ces images simples, basiques, s'échappent une grande poésie qui permet la déconstruction d'une image clichée du détenu.

Mohamed Bourouissa, ALL-IN  2012 Vidéo couleur. 5 minutes 41 Edition 1 of 9, with 3 Coproduction kamel mennour / La Monnaie de Paris / Mohamed Bourouissa © Mohamed Bourouissa, courtesy of the artist & Kamel Mennour Mohamed Bourouissa, ALL-IN 2012 Vidéo couleur. 5 minutes 41 Edition 1 of 9, with 3 Coproduction kamel mennour / La Monnaie de Paris / Mohamed Bourouissa © Mohamed Bourouissa, courtesy of the artist & Kamel Mennour

Un peu plus loin est projetée la vidéo extraite de "R.I.P.", ensemble résultant de la carte blanche PMU dont l’artiste fut lauréat en 2011. Il  "cherchait, d’un point de vue formel, à faire se rencontrer des signes puis laissait advenir leurs similitudes, ou leurs dissemblances." Le film suit sur un lieu de paris de courses hippiques des personnes qui ne jouent pas mais vérifient, entre deux courses, les tickets jetés au sol par leur propriétaire au cas où l’un d'entre eux serait gagnant. Avec une dextérité rare, ils s'évertuent à retourner le plus rapidement possible le moindre bout de papier à terre puis disparaissent lorsque débute la course suivante. Inlassablement, ils répètent leurs gestes jusqu'à la fermeture du lieu. Un peu de repos en attendant le lendemain où ils recommenceront leurs vérifications. Bourouissa profite de la carte blanche qui lui a été attribuée pour mettre en avant les invisibles des salles de paris. En 2012 à l'invitation de la Monnaie de Paris, il réalise la vidéo "All in" sur les deux sites français autorisés à frapper la monnaie. Le film est centré sur la fabrication d'une médaille à l'effigie du rappeur français Booba dont le morceau "le crime paie" compose la bande son. Deux univers se télescopent, celui de la vénérable Monnaie de Paris, plus vieille institution française encore en fonction (elle fut fondée en 864), et celui du rap. L'ambivalence des symboles de pouvoir est manifeste, à la fois rejetés et enviés. Ce rapport ambigu à l'argent qui traverse la société en ce début de XXIème siècle s'exprime sans doute le plus clairement ici. 

Mohamed Bourouissa, L'Utopie d'August Sander, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et kamel mennour, Paris/London. ADAGP (Paris) 2019 © Mohamed Bourouissa, courtesy of the artist & Kamel Mennour Mohamed Bourouissa, L'Utopie d'August Sander, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et kamel mennour, Paris/London. ADAGP (Paris) 2019 © Mohamed Bourouissa, courtesy of the artist & Kamel Mennour
La même année, Mohamed Bourouissa projète de faire le portrait de personnes à la recherche d'un emploi en leur proposant de les ériger en monument. "L'utopie d'August Sander", ainsi nommée en référence au célèbre photographe (1878 - 1964) dont l'oeuvre ambitionnait de dresser "un portrait contemporain de l’homme allemand", suit un protocole artistique dont le but est d'occasionner des échanges entre personnes issues de divers horizons. Un studio aménagé dans un camion, le "fab lab mobile", est installé devant le pôle-emploi du quartier de la Joliette à Marseille. A l'intérieur, des imprimantes 3D fabriquent des figurines à partir du profil scanner des demandeurs d'emploi qui le souhaitent. L'artiste réinvente ici l'art du portrait tout en renouvelant le geste du sculpteur. Les sculptures figurines étaient enfin proposées à la vente à un prix dérisoire sur des marchés populaires, inconnus des collectionneurs. A sa façon, Mohamed Bourouissa interroge magistralement le marché de l'art 

Le « quiproquo pour leitmotiv »

Vue de l'exposition "Libre échange" de Mohamed Bourouissa, Monoprix, rencontre de la photographie, Arles, 2019 © Aurore Valade Vue de l'exposition "Libre échange" de Mohamed Bourouissa, Monoprix, rencontre de la photographie, Arles, 2019 © Aurore Valade
De ce premier regard rétrospectif surgit une œuvre sensible, interrogeant la place de l'individu et son rapport ambigu à l'argent, cause de tous les maux, en même temps que Graal d'une société capitaliste obsédée par la croissance, le profit, la meilleure optimisation possible. "Libre échange" invite au partage et à la rencontre. Les relations humaines forment le socle, le fondement même de son travail artistique et, au-delà, définissent sa façon de vivre, d'interagir avec le monde. L'artiste tient la collaboration avec l'autre pour une base qui, si elle n'est pas systématique, apparait néanmoins comme la pierre angulaire de son travail, un commencement par la rencontre qui ouvre sur l'incertitude de futurs possibles. A Arles, c'est l'invitation à Jacques Windenberger, l'implication des employés du Monoprix dans le projet ; à Gennevilliers, c'est le désir de rassembler une famille, celle d'un réseau d'idées, d'une communauté de pensé, celle qui réunit des artistes qu'il considère comme importants. Sous le titre "Désolé", pied de nez à cette excuse trop souvent formulée qu'elle devient automatique, s'invitant machinalement dans la conversation, comme pour se disculper de tout, d'être là surtout, Mohamed Bourouissa réunit onze artistes qu'il admire, avec qui il grandit artistiquement parlant, en qui il croit et qu'il souhaite mettre en avant parce que, désolé, mais personne ne le fera à sa – à leur – place. A travers cette proposition curatoriale, il dévoile une famille, celle qu'il s'est choisie où, aux figures des grands frères et soeurs (Neil Beloufa, Laura Henno...), se substituent celles des petits (Sabrina Belouaar, Sara Sadik, Rayane Mcirdi ...) sous la bienveillance de la figure paternelle du peintre afro-américain Henry Taylor, si rare encore en France. S'il est une membre pilier de cette famille, toujours présente, indéfectible depuis le début de l'aventure dans la discrétion que la caractérise, c'est bien Françoise Vogt. Celle qui fut pendant dix ans la formidable représentante de la Carte blanche PMU, remerciée en même temps que fut balayé d'un trait cette résidence photographique devenue pourtant incontournable, toujours présente, rarement citée[4], accompagne à titre personnel les projets de Mohamed Bourouissa depuis leur rencontre lors de la résidence PMU en 2011, illustrant magnifiquement ce sens de la famille. Si la force indéniable de travail de Mohamed Bourouissa est de montrer autrement les figures stéréotypées à l'œuvre dans les problématiques contemporaines qu'il aborde, c'est avant tout son humanité, son attention à l'autre, son altruisme, qui rendent cela possible, expliquant la grande sincérité qui semble s'échapper de chacune de ses oeuvres. Sans doute sait-il mieux que quiconque le regard que l'on pose sur les marges, celui que l’on continue encore trop souvent à poser sur lui. Alors, il poursuit sa déconstruction des stéréotypes en ramenant inexorablement vers le centre ceux qui sont confinés à la périphérie.

Mohamed Bourouissa, Unknown #4. Aus der Serie / From the series- Shoplifters, 2014-15. © Courtesy the artist and kamel mennour, Paris. Mohamed Bourouissa, Unknown #4. Aus der Serie / From the series- Shoplifters, 2014-15. © Courtesy the artist and kamel mennour, Paris.

[1] Cité dans le communiqué de presse de l'exposition "Périphérique", Château d'eau, Toulouse, 2008

[2] Laurent Boudier, "Portrait" Télérama, 30 janvier 2018

[3] Gilles Renaud, "Mohamed Bourouissa, la sourde oseille", Libération, 5 juillet 2019.

[4] inutile de chercher son nom au titre de commissaire (avec Mohamed Bourouissa) de l'exposition  "Libre échange", vous en trouverez un autre, évidement masculin. Pourtant, l'exposition arlésienne lui doit beaucoup, et plus encore.

Mohamed Bourouissa, "Libre échange" 

Jusqu’au 22 septembre 2019 - Tous les jours de 10h à 19h30 (dans le cadre des 50èmes Rencontres internationales de la photographie d'Arles)

Monoprix
Place Lamartine
13 200 ARLES

"Désolé" Un commissariat de Mohamed Bourouissa - Avec Soufiane Ababri, Sabrina Belouaar, Neil Beloufa, Gaëlle Choisne, Julien Creuzet, Neïla Czermak Ichti, Laura Henno, Rayane Mcirdi, Sara Sadik, Henry Taylor, & Martha Kirszenbaum.

Jusqu’au 14 décembre 2019 - Du lundi au samedi, de 14h à 18h30.

Ecole municipale des beaux-arts Galerie Edouard Manet
3 place Jean Grandel
92 230 GENNEVILLIERS

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