Un été chez Maria Casarès

Au cœur de la Charente limousine, le festival d’été de la Maison Maria Casarès vient d’achever sa cinquième édition, confirmant son statut de rendez-vous incontournable sur le territoire. Retour sur un événement qui mêle représentations théâtrales et gastronomie locale, visites patrimoniales, art contemporain et parcours sonore des jardins, marqué cette année par la création d’une troupe éphémère.

La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa
Dans le triangle géographique que forment Poitiers, Angoulême et Limoges, se trouve le village d’Alloue. À la sortie du bourg, une petite route mène au domaine de La Vergne. C’est là, dans cette ancienne exploitation agricole au bord de la Charente que s’installe en 1961 la comédienne Maria Casarès[1], dévastée par la mort d'Albert Camus, le grand amour de sa vie, rencontré le 6 juin 1944 chez Michel Leiris et avec qui elle entretient une relation discrète – Camus est marié – depuis 1948. « Je traîne avec moi une vieille nostalgie qui crie de plus en plus fort à mesure que les années coulent et qu’elle assiste, impuissante, à mon destin d’éternelle exilée », lui avait-elle écrit dix ans plus tôt. « Prendre racine, trouver une patrie et m’y attacher jusqu’à la fin, voilà mon profond souhait »[2]. À sa mort en 1996, elle lègue la propriété à la commune d’Alloue, un geste pour remercier la France d’avoir été une terre d’accueil pour elle et sa famille, contrains à l’exil au début de la guerre d’Espagne[3]. Elle était alors âgée de quatorze ans à peine. Elle obtient son premier rôle au théâtre au début des années quarante et se présentera ensuite ainsi : « Je suis née en 1942 au Théâtre des Mathurins (…) Ma patrie est le théâtre ». A cette naissance doublement symbolique s’ajoutera presque vingt ans plus tard l’achat du domaine qui lui permet enfin de « prendre racine » sur ces terres charentaises. Dès 1999, à la faveur de l’arrivée de Véronique Charrier, ancienne directrice adjointe du Festival d’Avignon, qui en élabore le projet artistique et culturel, le domaine devient un lieu de création pour l’art dramatique[4]. Depuis janvier 2017, il est co-dirigé par Johanna Silberstein et Matthieu Roy, tous deux à la tête de Veilleur, compagnie à rayonnement national implantée à Poitiers. Ils ont pensé le projet actuel autour de quatre axes qui suivent le rythme des saisons : résidences de jeunes artistes au printemps, ouverture au public et rencontres professionnelles en été, résidences d’artistes confirmés à l’automne, itinérance sur le territoire en hiver. Le festival d’été, ouvrant le domaine au public pendant quatre semaines, s’est achevé le 19 août dernier.

Quatre corps de bâtiment composent le lieu : le logis de La Vergne, ancienne maison de maître, une tour qui témoigne de sa fortification primaire, les communs qui abritent aujourd’hui des studios réservés aux résidences de créations, et la grange transformée en salle de spectacle. Un parc de cinq hectares de jardins, incluant deux îles, vient compléter le domaine.

Parcours sonore. Parc de la Maison Maria Casarès, Alloue © Guillaume Lasserre Parcours sonore. Parc de la Maison Maria Casarès, Alloue © Guillaume Lasserre

« Une vieille nostalgie qui crie de plus en plus fort »

L’importante correspondance qu’entretiennent les deux amants durant douze ans, jusqu’au décès brutal de l’écrivain dans un accident de la route en 1960, témoigne de l’évidence de leur relation, de la force de leur amour. Ce sont quelques uns de ces échanges épistolaires qui sont réunis et mis en voix dans « Fragment d’autres » (2021), parcours sonore dont la musique originale a été écrite par le compositeur Aurélien Dumont, dans le cadre de sa résidence initiée à partir de 2019. Cette déambulation binaurale en sept stations permet aux visiteurs de parcourir à leur rythme les jardins du domaine, s’immergeant dans l’intimité du couple, des déclamations amoureuses aux conversations passionnées sur le théâtre dont ils étaient deux figures majeures, piochées dans ce formidable corpus de lettres, incontestablement l’une des plus belles correspondances du siècle passé.

Durant trente-cinq ans, Maria Casarès vivra entre Paris et le domaine charentais, entre la scène et le refuge. La visite guidée du logis principal permet de découvrir par l’intime la vie de cette femme, comédienne – elle fut l’une des plus grandes tragédiennes françaises –, réfugiée, amoureuse. Les importants travaux de restauration et de mise aux normes qui débuteront à l’automne donnent à cette dernière visite une saveur particulière, empreinte de nostalgie.

Pour l’occasion et pour la première fois, un plasticien était invité à penser une exposition au sein même du lieu de vie. L’artiste franco-malgache Joel Andrianomearisoa a composé, à partir d’œuvres à la fois existantes et inédites, un parcours rendant hommage à l’immense actrice. « Pour ne jamais rencontrer la dernière heure » ponctue les espaces d’habitation d’installations sensibles et poétiques qui soulignent le temps qui passe et les traces qu’il laisse, petits riens convoquant soudain la présence des occupants d’autrefois.

La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa; photo : Christophe Raynaud de Lage La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa; photo : Christophe Raynaud de Lage

Des spectacles gastronomiques

Pour la première fois également cet été, la constitution d’une troupe éphémère a permis aux trois spectacles proposés en plein air d’être joués par les mêmes comédiens. Mis en scène par trois metteurs en scène différents, installés dans la région Nouvelle-Aquitaine, les pièces sont interprétées au rythme des repas qui marquent la journée à partir de l’après-midi. Ainsi, avant de goûter, « Allez, Ollie… à l’eau ! » de l’auteur britannique Mike Kenny, mis en scène et co-interprété par Odile Grosset-Grange – la Compagnie de Louise –, qui adapte ici en extérieur son spectacle créé en 2014, ouvre avec délice la session quotidienne des représentations théâtrales. Ancienne participante aux Jeux Olympiques de Londres en 1948 avec l’équipe de natation, Mamie Olive fait la connaissance de son arrière-petit-fils, Oliver que tout le monde appelle Ollie, à l’occasion de sa convalescence chez ses petits-enfants en raison d’une fracture à la hanche. Mal engagée – elle occupe la chambre d’Oliver sans que celui-ci ait été consulté – la rencontre va se transformer peu à peu en complicité lorsque la vieille dame apprend à nager à son jeune descendant et à vaincre sa peur de l’eau. Une leçon de vie et de courage délivrée avec beaucoup d’humour pour cette pièce pour jeune public qui redonne à tous le goût de l’entraide et de la fraternité intergénérationnelle. La fin de la représentation sonnait donc l’heure du goûter, ce jour-là un succulent gâteau au yaourt.

ALLEZ, OLLIE ... À L’EAU ! De Mike Kenny Traduction Séverine Magois. La Compagnie de Louise (La Rochelle) Mise en scène Odile Grosset-Grange Scénographie Marc Lainé Distribution Odile Grosset-Grange et Anthony Jeanne © Christophe Raynaud De Lage ALLEZ, OLLIE ... À L’EAU ! De Mike Kenny Traduction Séverine Magois. La Compagnie de Louise (La Rochelle) Mise en scène Odile Grosset-Grange Scénographie Marc Lainé Distribution Odile Grosset-Grange et Anthony Jeanne © Christophe Raynaud De Lage

Un peu plus tard, c’est une gendarmerie presque au complet qui servait un apéritif aux spectateurs de la pièce suivante dont l’espace de jeu était transformé en tribunal. « C.R.A.S.H d’après l’affaire dite de Tarnac[5] » de Sophie Lewish renvoie le public au cœur de cette affaire d’Etat traitée de façon humoristique, le seul mode possible compte tenu de l’absurdité d’une situation abracadabrantesque, où toutes les strates de l’administration publique semblent se ridiculiser. Le décor, entièrement composé de chaises et de boites en carton portant la mention fragile, agrémenté de quelques grilles Vauban, rejoue le procès de l’un « des plus grands scandales judiciaires de ce vingt dernières années ». Celui-ci juge en avril 2018 huit personnes pour association de malfaiteurs et se solde par une relaxe quasi générale.

En préambule, cette phrase prononcée par la présidente du tribunal correctionnel de Paris, Corinne Goetzman, à l’issue des trois semaines de procès : « L’audience a permis de comprendre que le « groupe de Tarnac » était une fiction » en dit long sur le fiasco politico-judiciaire de l’affaire. Aux minutes du procès dont de larges extraits sont scrupuleusement rejouées répond la fiction qui, via la prison et ses rencontres de co-détenus, propose un parallèle intéressant avec ce qui se passe en banlieue – ici Villiers-le-Bel. La pièce est une constante mise en abime du présent, dénonçant les aberrations de l’époque comme lorsque Brice Hortefeux, alors ministre de l’intérieur, annonça la tenue d’un sommet sur l’immigration à Vichy. Les rassemblements qui s’en suivirent et la remise en cause du droit à manifester avait causé l’indignation à l’époque. La situation s’est depuis nettement aggravée. Des intermèdes réguliers, sortes de flash infos sponsorisés, renvoient à la folie des chaines d’information en continu, toujours prêtes à révéler un scoop, quitte à l’inventer.

L’humour laisse petit à petit la place à l’effroi lorsque sont rappelés les interrogatoires des gardés à vue, l’intimidation des policiers, l’humiliation, le rabaissement, les insultes, les menaces. « On a dépensé des millions simplement pour préserver la police » affirme l’un des personnages, s’interrogeant sur l’utilisation des impôts alors que des incohérences dans les procès verbaux n’en finissent pas d’apparaître. La mention fragile accolée sur chaque carton que l’on dirait de déménagement recouvre bien des maux : ceux des accusés – on le serait à moins après toutes ces années de procédure –, ceux des instances judiciaires françaises dont on observe la faillite, ceux des policiers – « le propre de la police, c’est d’obéir sinon ils démissionnent » entend-on soudain de la bouche de l’un des protagonistes –, aux ordres donc, plus du tout au service de la population, déjà. Il y a un moment que la violence légitime ne l’est plus. « La question de ce procès c’est celle de l’institution » affirme justement la défense. La bande anarcho-autonome s’avère, loin des terroristes dont on a voulu les qualifier, de simples militants d’extrême gauche sacrifiés dans la course engagée entre les services de sécurité nationale. En 2008 en effet, l’Etat décidait de la fusion de la direction de la surveillance du territoire (DST) et de la direction centrale des renseignements généraux (RG). La guerre de tranchées que se livrent les deux directions au sein de la nouvelle entité voulue comme un « FBI à la française » conjugue les excès de zèle. « Cette affaire devait servir de prétexte à plusieurs volontés politiques » résume le journalisme David Dufresne, auteur de « Tarnac, Magasin général[6] ».

Tarnac, est à la fois le produit de communication d’une politique d’Etat et celui de chaines d’information en continu qui, pour exister, ont besoin de se nourrir de scoops en permanence, quitte à privilégier le sensationnel au factuel. La destruction du décor de carton, aussi fragile que les institutions nationales, annonce la fin de la représentation. Celle-ci s’achève sur un bouleversant morceau de slam dont la violence n’a plus rien de comique, bien au contraire. La rage et la colère ont pris le pas sur l’absurde. La radicalité exprimée dans ces paroles quasi révolutionnaires est la même que celle qui s’exprime aujourd’hui dans la rue. La différence, c’est que les héritiers de Tarnac, qu’ils s’appellent Cédric Herrou ou Assa Traoré, sont debout et comptent bien le rester. La pièce, formidable et nécessaire, éminemment drôle, absolument politique, est la bonne surprise du festival et de l’été. Sophie Lewish a bénéficié du dispositif « Jeune pousse », la résidence et l’accompagnement mis en place par la Maison Maria Casarès pour aider à la création.

C.R.A.S.H d’après l’affaire dite de Tarnac De Sophie Lewisch (Jeunes Pousses 2019). Cie Hors Jeu (Limoges) Mise en scène : Sophie Lewisch Dramaturgie : Mariette Navarro Distribution : Nadine Bechade, Emmanuel Bodin, Florentin Martinez, Charles Pommel, Sophie Lewisch © Christophe Raynaud De Lage C.R.A.S.H d’après l’affaire dite de Tarnac De Sophie Lewisch (Jeunes Pousses 2019). Cie Hors Jeu (Limoges) Mise en scène : Sophie Lewisch Dramaturgie : Mariette Navarro Distribution : Nadine Bechade, Emmanuel Bodin, Florentin Martinez, Charles Pommel, Sophie Lewisch © Christophe Raynaud De Lage

La représentation de « Martyr » de l’auteur allemand Marius von Mayenburg, mis en scène par Mathieu Roy[7], précède le diner « à l’italienne » mais cuisiné avec des produits locaux. La pièce, qui raconte le basculement dans le fanatisme chrétien de Benjamin, lycéen dans une petite ville d’Allemagne, trouvant dans la Bible les seules normes et règles à suivre, apparaît à bien des égards problématique, notamment parce qu’elle passe sous silence les conditions sociales et politiques dans lesquelles émerge cette frénésie religieuse dont il ne se départira pas. Prenant la radicalisation comme donnée, comme point de départ, la pièce fait l’étude des réactions institutionnelles et de l’entourage, de ce qu’elle considère comme des pièges et des aveuglements, un sous texte habile qui dévoile un message conservateur. La position plus qu’ambiguë du directeur de l’établissement, à la personnalité misogyne et couarde, suppose carrément un « laissé faire », une tolérance aveugle qui discrédite l’ensemble du système éducatif.

Par ailleurs, la durée réduite – soixante-dix minutes à peine – empêche de situer le récit dans un contexte scolaire allemand, pays sous régime concordataire, ce qui aurait permis d’éclaircir la présence d’un professeur de religion – en habit clérical – dans le lycée. Ce timing resserré en accentue également la caricature. Les protagonistes, corps enseignant inclus, ne sont pas seulement dépassés par la situation, ils cèdent clairement face au fanatisme du jeune homme, perdent totalement la raison, allant jusqu’à condamner le seul personnage encore rationnel –  Johanna Silberstein, admirable combattante insufflant un peu de raison dans cette asphyxie mentale mais dont la défaite est annoncée dès lors qu’elle délaisse l’argument scientifique pour chercher dans la lecture biblique de quoi battre l’élève à son propre jeu –, forcément professeure de biologie dont le nom à consonance juive, finit d’en faire l’ennemie idéale, la femme à abattre pour Benjamin. L’accusation de « peuple déicide », désignant l’ensemble de la communauté juive comme responsable de la mort du Christ, constitue depuis des siècles l’argument principal de l’antisémitisme chrétien. Les dernières minutes basculent dans la calomnie la plus abjecte lorsque Benjamin, intégriste déguisé en martyr, accuse publiquement sa professeure d’attouchements, la fausse dénonciation de viol portant le coup le grâce. La pièce s’achève sur le discrédit de la raison sur laquelle s’est abattu l’anathème. Seule contre tous, l’enseignante incarne la défaite de Darwin face au créationnisme, du savoir face à la croyance.

En présentant l’école comme une institution aveugle au fanatisme, donc complice, mais aussi en décrivant les luttes contre les violences sexuelles comme des luttes opportunistes permettant par des moyens spécieux de faire taire la libre pensée, la pièce, sous couvert d’une dénonciation du politiquement correct, assène en réalité une doctrine conservatrice. Le mythe sexiste de la femme manipulatrice qui porte plainte pour harcèlement contre un homme innocent est ici remplacé par le schéma inverse mais de manière insidieuse, pour mieux y faire implicitement référence et conforter le stéréotype. Créé à la Schaubüne de Berlin en 2012 par son auteur, « Martyr », semble incarner, presque dix plus tard et de ce côté du Rhin, la dérive d’une certaine gauche qui, de Manuel Valls à Caroline Fourest, veille sur une laïcité qui serait menacée, particulièrement par l’autre gauche, celle taxée d’islamo-gauchisme. Cette obsession de pureté laïque se confond d’ailleurs de façon assez ironique avec la quête de pureté religieuse de certains croyants. Dans ce contexte, la pièce délivre, peut-être malgré elle, un message clair et très actuel : les « wokes[8] » seraient complices de fanatisme et sont eux-mêmes des fanatiques.

MARTYR De Marius Von Mayenburg Traduction Laurent Mulheisen. Veilleur® (Poitiers) Mise en scène : Matthieu Roy Distribution : Nadine Bechade, Clément Bertani, Emmanuel Bodin, Anthony Jeanne, Sophie Lewisch, Florentin Martinez, Charles Pommel, Johanna Silberstein Régie : Thomas Elsendoorn © Christophe Raynaud De Lage MARTYR De Marius Von Mayenburg Traduction Laurent Mulheisen. Veilleur® (Poitiers) Mise en scène : Matthieu Roy Distribution : Nadine Bechade, Clément Bertani, Emmanuel Bodin, Anthony Jeanne, Sophie Lewisch, Florentin Martinez, Charles Pommel, Johanna Silberstein Régie : Thomas Elsendoorn © Christophe Raynaud De Lage

Pour ne jamais rencontrer la dernière heure 

Heureusement, la table de la maison éveille déjà nos sens et nos papilles gustatives. Le diner qui suit le spectacle prend des accents italiens. Si les plats ont la saveur du pays de Dante, ils n’en sont pas moins préparés à partir de produits locaux. Romain Portelli, le jeune chef cuisinier associé, a le goût des recettes simples et du circuit court. Le terroir est agricole, la terre d’élevage. Le pain, les viandes, les légumes, les fromages, le miel aussi, sont produits localement. Les places à table sont réservées, les noms de chaque convive indiqués. Les connaissances se lient autour de conversations sur les représentations vues, sur la promenade qu’offre le domaine, perdu dans l’émotion de ces quelques fragments de la correspondance des amants. La table est installée en face du logis de La Vergne, cette maison de maitre qui fut celle de Maria Casarès, visitée un peu plus tôt dans la journée. La nuit tombée, les guirlandes lumineuses parent le jardin-restaurant de vert, de rouge, de jaune. Un charme désuet, souvenir d’enfance, une fête sans doute, un manège, un bal qui n’existe plus que dans la mémoire, quelques traces, les dernières, de la vie d’une femme qui s’effaceront cet automne avec les travaux nécessaires à la mise en conformité de la Maison Maria Casarès, de son accessibilité notamment. Depuis le décès de la comédienne en 1996, la demeure est restée quasiment inchangée. Pour continuer à recevoir son public et ses résidents, elle doit se moderniser. Ainsi va la vie.

Tout à l’heure encore, par petits groupes, les visiteurs ont traversé les pièces que la tragédienne a habitées, les objets qui lui était familiers, là le grand miroir soleil, ici, dans le renfoncement du mur, son Molière, et juste à côté un crâne humain, vanité d’un autre âge qui devait lui rappeler la précarité de la vie. Juste devant, sur la grande table de la salle à manger, Joel Andrianomearisoa a déposé deux pierres noires. Celles-ci reposent sur des socles qui sont aussi des cadres renfermant leur titre, si évident : « Le poids de l’amour », suivi un peu plus bas de la mention en anglais « FOUND AND MADE IN MAGNAT-L’ETRANGE STONE AND PAINT UNIQUE – 2015 – 2020 ». Le nom, curieux, presque ésotérique – il aurait sans nul doute beaucoup plu à Maria Casarès qui se passionnait pour les sciences occultes –, est celui d’un village de 245 habitants dans la Creuse. C’est là que l’artiste a aménagé son atelier, dans une grange tout près du bourg, le troisième après ceux de Paris et de Madagascar. Discrètement, Andrianomearisoa habite la maison de ses créations où domine la couleur noire, deux urnes, deux rangées de roses alignées sur une table que vient fermer un épais tissu cousu, rapiécé, cloison textile qui sépare de la pièce précédente et offre un décor propice à la convocation des fantômes : un rideau de scène comme porte d’entrée à l’esprit de la comédienne. Rituel poétique, installation incantatoire, la visite se poursuit dans un état second, presque comme dans un songe. « LET ME FIND YOU IN MY DREAMS » supplie un tableau à l’étage : « YOU ARE THE DEAD TREE OF MY NEW LIFE ». Dans la bibliothèque, elle est là sans y être, habitant la silhouette de Johanna Silberstein et la voix rauque de Clothilde Coureau. C’est plutôt dans la déchirure de la tapisserie aux motifs or sur fond blanc qui habillait sa chambre autrefois qu’on l’imagine, les ongles grattant, entaillant, écorchant, pour calmer un peu la douleur de la perte brutale, incommensurable, celle de l’être tant aimé qui finalement l’avait conduite ici, au domaine de la Vergne. « Pour ne jamais rencontrer la dernière heure j’ai pensé à la maison, j’ai pensé aux objets, j’ai éteint la lumière et je suis resté dans la pénombre. J’ai pensé à nous, à vous ». Les mots mélancoliques de l’habitant de Magnat-L’Etrange ont peut-être été prononcés par Maria Casarès. Sur ce territoire rural, sans liaison directe avec Paris, cette terre de Charente limousine, loin des vignobles et de l’océan, la petite exilée espagnole devenue l’une des plus grande tragédienne française a fini par trouver ses racines. Le domaine est aujourd’hui un lieu de création et d’accompagnement pour les jeunes metteurs en scène, un lieu de représentation, d’exposition aussi désormais, un lieu alliant rencontre, nature et culture, une maison pour tous qu’y possède cette qualité que l’on croyait disparue de susciter le désir.

La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa; photo : Christophe Raynaud de Lage La Maison Maria Casarès © Joel Andrianomeariosa; photo : Christophe Raynaud de Lage
 

[1] Elle acquiert le domaine avec André Schlesser, ami de longue date qu’elle épousera en 1978.

[2] Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, le 30 août 1950

[3] Son père, Santiago Casarès est Premier Ministre de la Seconde République espagnole. Il est forcé de démissionner le 18 juillet 1936 lorsqu’éclate l’insurrection militaire.

[4] Il est labélisé Centre culturel de rencontre en 2008 puis Maison des Illustres en 2011.

[5] Joué en plein air à l’occasion du festival d’été de la Maison Maria Casarès, le spectacle sera créé sur la scène du Théâtre de Thouars à l’automne prochain.

[6] David Dufresnes, Tarnac, Magasin général, Editions Calmann-Lévy, 2012. Citation extraite de l’interview « Tarnac, une affaire d’Etat », Bastamag.net, 7 mars 2012.

[7] Créé dans une première version en janvier 2014 au TAP Théâtre et Auditorium de Poitiers et repris exceptionnellement pour la cinquième édition du festival d’été.

[8] Terme américain apparu dans son acception contemporaine en soutien au mouvement « Black Lives Matter », avant de s’étendre à d’autres causes. Il désigne toute personne consciente des injustices et inégalités subies par les minorités.

La Maison Maria Casarès © Christophe Raynaud De Lage La Maison Maria Casarès © Christophe Raynaud De Lage

La Maison Maria Casarès
Domaine de La Vergne
16 490 Alloue

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