Ré-enchanter le monde avec Robert Milin

A La Terrasse : espace d'art de Nanterre, Robert Milin donne à voir ses nouveaux travaux, fruits des fréquents séjours effectués dans la ville depuis 2013. Complétée de pièces plus anciennes, l'exposition permet d'embrasser une oeuvre du quotidien, de l'intime, à l'écoute de l'autre qui propose, entre document et fiction, un portrait de notre société ordinaire.

"Il suffit d'une particule de vent pour nous soulever", néon, exposition "J'étais jeune, j'avais quatorze ans, j'étais berger", La terrasse: Espace d'art de Nanterre © Guillaume Lasserre "Il suffit d'une particule de vent pour nous soulever", néon, exposition "J'étais jeune, j'avais quatorze ans, j'étais berger", La terrasse: Espace d'art de Nanterre © Guillaume Lasserre
 "Il suffit d'une particule de vent pour nous soulever". Cette phrase enchâssée dans un caisson lumineux accueille le visiteur lorsque que celui-ci pénètre dans l'espace d'exposition du centre d'art de Nanterre. Elle reflète presque à elle seule le travail de Robert Milin. Poète du quotidien, de l'intime, à l'écoute de l'autre, son art devient le gardien de la parole que les gens veulent bien lui confier. Avec ses œuvres simples, participatives, il matérialise un imperceptible lien social. Parmi les films présentés dans l'exposition,  "L'art, les gens, l'artiste" s'ouvre avec la question suivante: "Qu'est qu'un artiste pour vous?" Les deux premières réponses sont données par deux enfants. Elles proposent une interprétation assez juste de la définition de l'artiste. Le premier répond qu'il exprime son libre arbitre – en ce sens, il n'est pas objectif et n'a pas à l'être ; le second affirme qu'il s'agit d'une "autre manière de s'exprimer".

L'ordinaire comme œuvre d'art

Le film comme l’exposition interrogent l'artiste sur son engagement. Robert Milin repart à la rencontre des gens qui ont jalonné son œuvre depuis ses débuts en 1991. Cette autre manière de s'exprimer, c'est peut-être ce qui le définit le mieux, lui qui a montré un intérêt constant pour les choses les plus ordinaires. Cet intérêt va le mener en 2002 à proposer quinze parcelles de terre attenantes au Palais de Tokyo à des personnes qui se sont engagées à les cultiver toute leur vie. "Le jardin des habitants" est aujourd'hui l'œuvre la plus ancienne du Palais de Tokyo. En considérant le jardin partagé de la banlieue ouvrière comme une proposition artistique pour le Palais de Tokyo, il l'érige au rang d'œuvre d'art.

Depuis 2005, il inventorie ce qu'il appelle les "solutions pratiques" dont quelques exemples, les plus petits de ces ready-made utiles et la plus grande solution viennent  témoigner dans l'exposition. Il s'agit d'objets dont le but premier est détourné au profit d'un autre, par exemple, des bouteilles en plastiques coupées en deux choisies pour leur couleur rouge installées dans un "arbre épouvantail" afin que celui-ci ai une meilleure prise au vent pour tourner sur lui même lorsqu’il sera installé au milieu d’un champ. L'inventaire est vidéo, la solution pratique doit toujours être présentée par son auteur face caméra. Là encore, en les exposant, Milin en fait des œuvres d'art. Cette poésie des objets est commune aux inventeurs (l'« arbre épouvantail » n'épouvante que la première semaine) et aux artistes. Comme pour les solutions pratiques, il faut écouter, comprendre ce qu'a voulu dire l'artiste lorsqu'on est face à une œuvre. Ainsi, on s’aperçoit que l'art que l’on croit trop souvent gratuit a lui aussi un propos.

En 2013, Milin part à la rencontre des gens à Nanterre et leur demande de venir poser dans un studio. Là, il recrée un microcosme propice à l'échange.  Fidèle à son habitude, il donne la parole, il écoute. "J'étais jeune, j'avais quatorze ans, j'étais berger", l'œuvre qui donne son titre à l'exposition mêle le son à la vidéo, au texte et à des photographies. Elle est le résultat de cet échange, tout comme la vidéo "Les silences".

"J'ai sans doute désobéi à ma mère" s'exclame-t-il après avoir expliqué que c’est le Petit Larousse qui lui a donné le goût de l'art. Avec ses quarante vignettes en couleurs reproduisant quarante chef-d'œuvres de l'art, le dictionnaire, seul livre de la maison, a changé sa vie. A écouter sa mère distinguer en effet les ouvriers des fonctionnaires (mieux lotis), il est bien évident que le métier d'artiste n'est pas alors une option pour Robert Milin. "Je ne voulais pas ajouter la domination par l'art à la domination subie par mes parents dans le monde social". La reproduction sociale est ainsi faite. Fils d'ouvrier, Milin se retrouve en lycée technique après le collège car on avait conseillé à sa mère la "technique". Il faudra que l'un de ses professeurs rédige un courrier pour indiquer que sa place n'est pas ici pour qu'il prenne goût aux études supérieures. C'est peut-être cela qui fait que le monde social est au cœur de son travail. Très tôt il l'associe à Pierre Bourdieu et à ses recherches.

 L'art du banal de Robert Milin devient primordial lorsque qu'il s'attache à donner une autre image d'une population stigmatisée par les médias. En 2009, il part à la rencontre des gens du quartier des Etats-Unis dans le 8e arrondissement de Lyon et celui de Montmousseau à Vénissieux. Le projet "Mon nom signifie septembre" qui propose de monter les mots des habitants sur des caissons lumineux originellement destinés à indiquer un lieu, participe à la Biennale de Lyon 2009, certains caissons sont même achetés par le Musée d'art contemporain de Lyon. Laissés in situ, ils déstigmatisent de manière poétique les résidents en détournant les codes urbains. 

"Est ce que l'art est utile pour vous?"

L'art de Robert Milin est construit sur l'ordinaire, ce quotidien des gens, fondé sur un rituel où tous les jours, les mêmes gestes se répètent. Un peu à la manière de Johannes Vermeer dont les tableaux illustraient des scènes de la vie quotidienne, Milin s'en empare, l’isole pour mieux en montrer la beauté. Il le sort de son contexte pour le placer dans un lieu extraordinaire destiné à recevoir des œuvres d'art qui, rassemblées forment des expositions. Or certaines couches sociales se sentent exclues de ces lieux. Face caméra, une personne explique "Ca passe par un effort", "j'accepte de ne pas tout comprendre", "je me force". Son compagnon avoue que sans elle il ne serait probablement jamais entré dans un centre d’art. Rolande elle indique que "l'art n'est pas superflu, il est nécessaire. (...) l'ordinaire est beau, c'est la vie." L'air de rien, Robert Milin infuse discrètement sa petite musique poétique faite de rencontres et d'expériences, aux gens dits « ordinaires » comme à ceux non moins ordinaires du monde de l'art contemporain. A la manière d'un artiste-sociologue, il dresse depuis vingt-cinq ans un portrait en creux des sociétés invisibles.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.