Swann ou la lutte des classes

Au Théâtre de Belleville, Nicolas Kerszenbaum compose avec « Swann s'inclina poliment », un conte musical sur les différences sociales où le microcosme des soirées chez les Verdurin illustre les ambitions de chacun et propose une critique contemporaine du capitalisme en plaçant le texte de Proust sous la bienveillance de Karl Marx.

"Swann s'inclina poliment", Nicolas Kerszenbaum, Théâtre de Belleville © Camille Morhange / Alex Nollet "Swann s'inclina poliment", Nicolas Kerszenbaum, Théâtre de Belleville © Camille Morhange / Alex Nollet
En choisissant d'adapter « Un amour de Swann », seconde partie du premier volume de La recherche et seul récit de son autobiographie où Proust est absent puisque l'histoire – la relation entre Odette et Swann – est antérieure à la naissance du narrateur, Nicolas Kerszenbaum montre, en se focalisant sur les soirées chez les Verdurin, les luttes de pouvoir qui caractérisent les mécanismes d'une ascension sociale où chacun tente à sa manière de tirer son épingle du jeu. Ces soirées mondaines où l'anecdote est souvent référencée,  à l'image de l'histoire de la découverte de ce tableau caché derrière un rideau dans un cabinet de toilette à l'antique où l'on reconnait sans qu'il soit nommé « L’origine du monde » de Gustave Courbet, composent le lieu unique de l'action. Il est délimité au fond du plateau par une série de néons verticaux, alors que l'espace est parsemé d'oiseaux empaillés installés au milieu de plantes indiquant que l'on ne se trouve pas seulement dans salle à manger des Verdurin mais également dans le jardin d'hiver caractéristique d'une maison bourgeoise de la Belle Epoque. Les personnages sont réduits à l'essentiel. Il y a là Madame Verdurin, le peintre Biche, Odette de Crécy et Swann, incarné sous une forme peu conventionnelle par le public qui pour l’occasion devient un, les protagonistes s’adressant aux spectateurs comme autant de représentations de Swann possible. Le petit groupe est complété par deux musiciens. La musique occupe une place importante ici. C'est elle qui scande les passages lus au micro par le ou les comédiens dont la sonorisation met à distance le jeu et résonne comme autant d'ellipses permettant de passer d'une scène à l'autre sans quitter le salon des Verdurin. Certaines parties chantées donnent un heureux air de conte musical à l'ensemble pendant que les poses zoomorphes des principaux personnages confirment la volonté d'une fable en assignant à leurs caractères des volatiles: Madame Verdurin, en poule, est une parvenue richissime rêvant d'un Salon où le tout Paris se presserait ; Odette, en moineau, est une demi mondaine quelque peu niaise mais dont la volonté de confort alliée à la sensualité de ses charmes l'empêcheront de retomber dans la pauvreté ; Biche, en héron, est un peintre dandy dont le snobisme masque le talent. Ils sont tour à tour ridicules, exaspérants, vulnérables et touchants.

De la comédie des apparences à la lutte des classes  

La mise en scène autorise des allers-retours entre la Belle Epoque et aujourd'hui comme pour mieux signifier l'évolution d'une société qui, malgré le progrès industriel qui aurait dû la libérer, reste inféodée à une classe dirigeante dont l'avidité toujours plus débordante creuse inexorablement les inégalités à l’intérieur d’un peuple. De façon explicite, les dix minutes que passent les personnages à pratiquer un jeu intitulé « Belle époque » deviennent un plaidoyer où chacun prend conscience des différentes classes sociales et de l'impossibilité d'accéder à la plus haute. « Les sentiments exquis de la classe dominante contre les combats féroces de ceux qui veulent en être ». De façon inédite et efficace, cent Curly – ces biscuits salés pour apéritif au goût et à la forme de cacahuètes – vont révéler la montée en puissance du capitalisme et faire prendre à Madame Verdurin des accents de Louise Michel.

Le jeu est simple, quatre-vingt-dix-huit Curly sont attribués à l'un des joueurs qui incarnera un propriétaire ici d'une usine de madeleines! Biche, en maître du jeu, désigne évidemment Swann, qui fait partie de la très haute bourgeoisie parisienne allant, comme le rappelle le peintre devenu croupier éphémère, jusqu'à déjeuner régulièrement avec le Président. Les deux autres joueurs, Madame Verdurin et Odette reçoivent un Curly devant couvrir les dépenses d'une année. Forcément, il est impossible de mettre un morceau de Curly de côté qui permettrait de constituer un maigre capital à faire fructifier.  On introduit alors le travail. Très vite, on s'aperçoit que les travailleurs – les joueurs pauvres – sont embauchés dans l’usine du propriétaire et en font augmenter les revenus. Déjà colossaux, ces derniers lui permettent d’ouvrir un seconde usine. A la faveur de cette démonstration, le public apprend qu'à l'époque la quasi totalité du capital est détenu par dix pour cent de la population. Aujourd’hui, un pour cent de la population mondiale détient quatre-vingt-dix-neuf pour cent des richesses, comme le rappelle les slogans des mouvements qui ont éclaté un peu partout dans le monde après la crise financière de 2008. Madame Verdurin n'y tenant plus et jusque-là circonspecte face au dédain de Swann et de ses fréquentations que, faute de côtoyer, elle fustige, devient haineuse et n'aura dès lors de cesse que de faire son malheur en lui enlevant par tous les moyens Odette, unique raison de sa présence dans leur cercle. Il faut aussi préciser que Swann est juif – comme Proust – et le climat de la Belle Epoque qui annonce l'affaire Dreyfus contient déjà tous les germes d'un antisémitisme national virulent. La réaction de jalousie de classe de Madame Verdurin à l’encontre de Swann trouve ici un écho inédit avec sa prise de conscience du gouffre abyssal séparant les pauvres des possédants, seuls maitres du jeu. Cette bourgeoise parvenue désormais richissime se prend au jeu en laissant éclater des accents révolutionnaires que l’on n’attendait pas. C’est une version marxiste de Madame Verdurin que propose de façon incongrue et drôle le metteur en scène.

"Quand tu seras guéri c'est que tu seras mort"

Acta est fabula. La farce est jouée. Swann n’aura d'autre choix que de s’incliner poliment. Le voyage d’Odette à Pierrefonds sera pour lui, qui reste seul à Paris, le début de la fin de cette relation passionnelle qui finira par être totalement consommée lorsque Odette partira pour un tour du monde improvisé l’éloignant de France plus d'une année. Swann n'en est pas encore conscient mais, après la souffrance, il considérera que cette expérience lui a permis de toucher l’essence même de la vie.

L’exacerbation d’une mondanité factice qui prévaut aux soirées des Verdurin dénonce une classe de nouveaux riches à la pensée souvent superficielle, parfois vulgaire attisant une vanité qui autorise toutes les intrigues et les coups bas en exaltant l’un des sentiments les plus humains, la jalousie: jalousie de classe chez Madame Verdurin, jalousie de reconnaissance chez le peintre Biche, jalousie de possession amoureuse chez Swann.  Heureusement, les hommes sont plus nuancés que cela. Proust croit en ses personnages et fera mentir le jeu de la « Belle époque ». Ainsi Biche bientôt adulé,  deviendra le plus grand peintre de son temps. Bien des chapitres plus tard, Madame Verdurin réalisera son rêve d'ascension sociale en devenant la princesse de Guermantes. 

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