Calais, l'hypothèse d'un nouveau monde

Un an avant la destruction de la Jungle de Calais, huit photographes partent à la rencontre de ses habitants, répondant à la commande publique «Réinventer Calais» du Centre national des arts plastiques et du PEROU. Le Centre photographique d'Ile-de-France expose leurs travaux, inédits jusque-là. Loin des clichés, ils témoignent du quotidien d’une ville-monde et de ses futurs possibles.

Gilles Raynaldy, 9 mai 2016 – Des jeunes Soudanais jouent au jeu du Dalla, zone nord, image issue du journal Welcome my friend, 2016, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2018-0398 (1), Cnap © Gilles Raynaldy / Cnap Gilles Raynaldy, 9 mai 2016 – Des jeunes Soudanais jouent au jeu du Dalla, zone nord, image issue du journal Welcome my friend, 2016, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2018-0398 (1), Cnap © Gilles Raynaldy / Cnap
A Calais, l’année 2016 fut rythmée par l'évacuation des habitants du camp de la Lande, plus connu sous la dénomination de jungle ou plusprécisément de "New jungle". Environ dix mille réfugiés venus du monde entier sont dispersés dans l’un des 164 centres d’accueil et d’orientation (CAO) développés dans tout le pays par l’État la même année – les plus réfractaires étant embarqués de force dans des bus à la destination inconnue – prémisse à sa destruction programmée par l'Etat en octobre. Installée sur un site d'enfouissement de déchets industriels à la lisière de la ville, la Jungle s'est formée petit à petit, s'étendant au grès des démantèlements de Sangate en 2002 et des divers campements sauvages alentours. Les structures d'accueil officielles y côtoient les camps informels pour former une cité précaire, insalubre mais aussi, par l'appropriation de ses habitants qui la construisent en permanence, un espace de solidarité et de sociabilité avec ses églises, ses mosquées, son école, son hôpital, ses épiceries et même sa boite de nuit, une représentation politique avec son "conseil des exilés" se réunissant une fois par semaine. Pourtant, ces formes d'appropriation inhérentes aux usages d'une vie quotidienne – bien souvent, la Jungle, envisagée comme une étape transitoire, devient un lieu de vie – ne sont jamais évoqués dans les récits médiatiques où dominent l'indignité, la misère, la violence[1]"Réinventer Calais", commande photographique du Centre national des arts plastiques (CNAP)[2], s'attache à raconter par l'image ce récit manquant, dans la continuité de l'action que mène l'association PEROU[3] qui accompagne la création de cette ville nouvelle par les migrants et les Calaisiens. "Un texte manque, donnant à entendre ce qui s’invente ici même, en lisière du monde que nous connaissons trop. Un texte manque, donnant à saisir qu’un acte collectif extraordinaire se joue à Calais au devant du XXIe siècle, qu’une ville-monde se dessine ici même[4]".

Vue de l’exposition "Réinventer Calais", Série "Habiter Calais" de Lofti Benyelles au Centre photographique d'Ile-de-France  Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF Vue de l’exposition "Réinventer Calais", Série "Habiter Calais" de Lofti Benyelles au Centre photographique d'Ile-de-France Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF

Après la destruction (ce qui reste des hommes)

Vue de l’exposition "Réinventer Calais", Laurent Malone, "110 objets sauvés d’une cité en devenir, détruite en quelques jours de novembre 2016 par la Ville de Calais et le gouvernement français" au Centre photographique d'Ile-de-France  Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF Vue de l’exposition "Réinventer Calais", Laurent Malone, "110 objets sauvés d’une cité en devenir, détruite en quelques jours de novembre 2016 par la Ville de Calais et le gouvernement français" au Centre photographique d'Ile-de-France Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF
Lotfi Benyelles, Claire Chevrier, Jean Larive, Élisa Larvego, Laurent Malone, André Mérian, Gilles Raynaldy, Aimée Thirion, les huit photographes sollicités dans la cadre de la commande publique, ont travaillé à "soigner le regard que collectivement nous portons sur Calais" selon la formule de Sébastien Thiéry. Leurs projets singuliers sont autant de chapitres donnant à voir le récit manquant. Le parcours de l’exposition débute avec la destruction du camp en octobre 2016. Le commencement est aussi la fin : "Réinventer Calais" s’inscrit dans une ellipse, une boucle sans fin, en même temps qu’elle place le visiteur dans l’histoire dès la première image donnant à voir un terrain vague, œuvre photographique de Gilles Raynaldy (né en 1968, vit et travaille à Paris). Nous sommes dans un après. La Jungle est déjà détruite. Le reste ne sera que souvenirs. Au-dessous de cette image, un petit bureau accueille le journal tiré à 20 exemplaires, intitulé "Welcome my friend ". La Jungle de Calais, décembre 2015 - octobre 2016", imaginé par Raynaldy qui en signe photographies et textes montrant les inventions, les résistances, les adaptations des habitants. Les images traduisent des moments de complicité, des démonstrations de solidarité, d'espoir, d'hospitalité. Laurent Malone (né en 1948) s'intéresse aux stratégies quotidiennes de survie mises en place par les habitants de la Jungle, en transit perpétuel. Devant la violence de la destruction de ce territoire par l'Etat à partir du 28 octobre 2016, il choisit de documenter ce qui fut auparavant un lieu de vie, à travers ses vestiges. Il revient sur le terrain désormais vague dans les jours et les mois qui suivent le démantèlement, pour dresser un premier inventaire : " ...une peluche recroquevillée sur elle-même, face contre terre, petit être humilié et supplicié dont aucun cri n’a jamais pu s’échapper ; un ballon défoncé ; l’évangile de Saint Jean froissé, déchiré, abandonné ouvert à la page où Marie se plaint que Jésus soit arrivé trop tard pour sauver les siens ; un jeu de cartes déployé, figé par le sel et pris dans le sable .... Puis j’ai décidé de ‘relever’ ces objets, de les arracher au sable et à l’oubli. Je les ai disposés sur une feuille blanche. Extirpés de l’ombre, de l’enfouissement, portés à la lumière et embaumés en quelque sorte, de vestiges d’hier, ils sont voués à devenir les pièces archéologiques de demain. Par ce geste je les introduis dans notre histoire, leur assigne un lieu dans notre mémoire, avec leurs blessures, leurs mutilations, leurs déformations, leurs défigurations, comme autant de signes métonymiques du drame traversé par ceux qui, un jour, les ont possédés[5]." Il suit un protocole précis, quasi scientifique, travaille de la même manière que pour la constitution d'une archive. Les objets sont photographiés de façon frontale, sur fond blanc. Ils occupent le centre d'une image qui cherche à être la plus objective possible. "La photographie devient une pièce à conviction pour le procès de l'histoire[6]" disait Walter Benjamin à propos de celles des rues désertes de Paris prises par Eugène Atget vers 1900. "110 objets sauvés d’une cité en devenir, détruite en quelques jours de novembre 2016 par la Ville de Calais et le gouvernement français" prend la forme d'une projection dans laquelle se succèdent les images des objets retrouvés dont certains mutilés, enfouis dans la terre qui abrita la ville invisible puis arrachés à l'oubli, derniers témoins de ce qui fut, gardiens d'une mémoire qui porte le récit de la vie quotidienne dans cette cité des indésirables. Le silence ne rend que plus tangible l'extrême violence de l'action choisie par le gouvernement, presque un acte de guerre. Il accompagne ce défilé d'images d'objets abimés, fragmentés, amputés, dénaturés, telle une foule de témoins invalides aux funérailles de la ville morte. 

Laurent Malone, 110 objets sauvés d’une cité en devenir, détruite en quelques jours de novembre 2016 par la Ville de Calais et le gouvernement français (détail), 2016, réalisé dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017- 0379 (1 à 110), Cnap © Laurent Malone / Cnap Laurent Malone, 110 objets sauvés d’une cité en devenir, détruite en quelques jours de novembre 2016 par la Ville de Calais et le gouvernement français (détail), 2016, réalisé dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017- 0379 (1 à 110), Cnap © Laurent Malone / Cnap

"Sortir de l'iconographie du pire"

Lotfi Benyelles, Hassan, un an après son départ d’El Fasher, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0091 (2), Cnap © Lotfi Benyelles / Cnap Lotfi Benyelles, Hassan, un an après son départ d’El Fasher, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0091 (2), Cnap © Lotfi Benyelles / Cnap
Lofti Benyelles (né à Alger en 1974, vit et travaille à Paris) envisage le projet comme le second chapitre de son travail photographique, après celui consacré à Alger en 2014 dans lequel il questionnait l'espace urbain comme outil de ségrégation d'une partie de la population algéroise. Il pense ici la ville comme un seul et même lieu. Il photographie la Jungle et ses interactions humaines, rappelant que malgré la brièveté de son l'existence, à peine deux années, réfugiés, bénévoles et organisations humanitaires ont travaillé de concert à l'édification de rues, de maisons, d'écoles... Il répète l'opération dans la ville de Calais qui, elle aussi, s'est transformée avec la perte de son industrie et où aucune solution alternative n'a encore été trouvée. Deux situations qu'il envisage sur un seul territoire que la non rencontre entre Calaisiens et migrants rend impossible. "Habiter Calais", loin de faire le constat d'un renoncement, donne à voir les fragments d'un espace commun possible. Claire Chevrier (née en 1963, vit et travaille à Paris) s'empare des territoires et des lieux de passage qui entourent Calais, en saisissant les images à la hauteur d'une cabine de camion pour élaborer "Leyland", un roman-photo dont les dialogues reprennent ceux du "Camion" de Marguerite Duras,  pièce de théâtre devenue roman puis film. Comme dans l'œuvre de Duras, les maux apparaissent dans les paysages où différentes histoires dialoguent, là un reste de bunker de la seconde guerre mondiale, ici, des fragments de la Jungle, un peu plus loin un terminus de ferries, une gare TGV... Claire Chevrier envisage un support de monstration populaire. Il adopte la forme d'un gratuit distribuable dans les boites aux lettres pour être au plus près des gens, disponible dans l’espace public, la rue.

Vue de l’exposition "Réinventer Calais" au Centre photographique d'Ile-de-France  Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF Vue de l’exposition "Réinventer Calais" au Centre photographique d'Ile-de-France Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF

 Jean Larive (né à Orléans en 1969, vit et travaille en Essonne) s'inspire librement du recueil "Exil" de Saint-John-Perse pour composer le poème et la série photographique "Calais des oiseaux". Il y évoque le quotidien des habitants de la Jungle qu'il a voulu représenter debout, en mouvement.  La dimension universelle des oiseaux joue le rôle de liant, de trait d'union entre les populations migrantes. Ils en sont en même temps le symbole, la métaphore, à ceci près que les oiseaux sont libres de passer les frontières. Pensé comme une poème visuel, le corpus de 22 photographies compose un "séjour type" de l'arrivée à Calais jusqu'à l'expulsion et la destruction du territoire. Le "chemin des dunes" d'Elisa Larvego (née à Genève en 1984) s'intéresse aux relations qui se nouent entre les habitants de la Jungle et les bénévoles. Ces derniers jouent un rôle essentiel dans l'organisation et sont pourtant rarement évoqués dans les médias.  La série de portraits, individuels ou doubles, entretient volontairement le doute sur le statut des personnes représentées. Elisa Larvego souhaitait montrer "l’absurdité d’une identité qui entrave ou qui libère selon son lieu d’origine" C'est aussi un portrait de la Jungle, omniprésente en arrière-plan, un témoignage des différents lieux de vie, du centre d'hébergement des femmes au campement de bénévoles, à celui des réfugiés. Elle permet d'appréhender, à travers le paysage urbain dans lequel se succèdent containers d'un camp étatique et auto constructions disparates, la grande diversité culturelle des habitants de la Jungle.

Jean Larive, Calais des oiseaux, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0378 (10), Cnap © Jean Larive / Cnap Jean Larive, Calais des oiseaux, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0378 (10), Cnap © Jean Larive / Cnap
Aimée Thirion, Calais 2016, 2016-2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0054 (3), Cnap © Aimée Thirion / Cnap Aimée Thirion, Calais 2016, 2016-2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0054 (3), Cnap © Aimée Thirion / Cnap
André Mérian évoque ainsi sa rencontre avec la Jungle: "La première fois que je me suis rendu en février 2016, sur la ‘Jungle’, tout d’abord j’ai été choqué par les conditions de vie des réfugiés, il faisait très froid, le temps était brumeux, des enfants couraient pieds nus dans la boue, et portaient des vêtements légers. J’ai eu peur, oui peur de rentrer dans cette ‘nouvelle ville’, une fois rentré avec Jean Larive, j’ai rencontré des réfugiés, ce sont eux qui nous accueillaient dans leurs misérables abris, en vous offrant du café, du thé...Oui j’ai eu honte, honte de la France, de l’Europe." Pour "les fugitifs", il choisit volontairement de s'éloigner de la Jungle, pour documenter des itinéraires de réfugiés dans ses environs, la marche et la notion de se perdre, comme protocole de travail. Si la série photographique, qu'André Mérian définit comme "Un GR des réfugiés entre réalité et fiction", est dépourvue de présence humaine physique, elle en porte le souvenir, les traces laissées dans le paysage. Majoritairement éphémères comme les chemins creusés par les nombreuses empreintes de pas dans la lande ou une tente dans une clairière, ces réminiscences s'avèrent aussi durables comme la construction d'un mur de séparation sécurisant une route. Photographe de presse indépendante, Aimée Thirion fait aussi le choix de s’immerger dans des projets au long cours qui lui permettent d'aller vers l'autre, de partager son quotidien, de "sortir de l'histoire pour entrer dans l'humain".  Elle connait bien Calais et la Jungle dont elle documente le quotidien, allant à la rencontre de ses habitants, exilés en raison d'une guerre, une dictature, la misère, désormais bloqués ici. Ils attendent, inventent, construisent, luttent, veulent vivre. 

Elisa Larvego, Aux abords de la route menant au port, zone ouest de la jungle de Calais, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0053 (8), Cnap © Elisa Larvego / Cnap Elisa Larvego, Aux abords de la route menant au port, zone ouest de la jungle de Calais, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0053 (8), Cnap © Elisa Larvego / Cnap

Contre-fabrique des invisibles

Présentée dans sa totalité au Centre photographique d'Ile-de-France (CPIF), la commande publique "Réinventer Calais" révèle des travaux photographiques inédits qui donnent à voir, malgré la précarité qui y règne, l'organisation d'une cité par ses habitants, en collaboration avec les associations et les bénévoles. La Jungle était donc un lieu de vie, un espace habité dans lequel se tissaient des formes de solidarité, un territoire d’engagement pour militants et bénévoles. L’exposition s’inscrit dans une manifestation d’envergure nationale célébrant les dix ans du réseau Diagonal[7], organisée en partenariat ave le CNAP, ayant pour thème et intitulé "L’engagement",  que le CPIF choisit d'aborder "en mettant en lumière l’attention particulière que des individus et structures (photographes, associations, organismes et établissements publics) ont choisi de porter à un sujet de société prégnant, qui concerne tout un chacun, celui des conditions de vie des personnes migrantes, plus spécifiquement sur le territoire de Calais." Elle fait écho à celle présentée au même moment au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou,  "Calais – Témoigner de la ‘jungle" à travers trois approches : celle de l’artiste Bruno Serralongue et son projet documentaire Calais (2006-2018), les clichés de l’Agence France Presse diffusés par les médias, et les témoignages des anciens habitants de la "Jungle", par les questions similaires qu’elle soulève sur la représentation des conditions de vie liées aux migrations.

Vue de l’exposition "Réinventer Calais" au Centre photographique d'Ile-de-France  Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF Vue de l’exposition "Réinventer Calais" au Centre photographique d'Ile-de-France Cnap, 2019 © Aurélien Mole / CPIF

Le corpus des travaux réalisés dans le cadre de la mission photographique est remarquable dans le sens où il parvient à renouveler le répertoire des représentations sur le camp[8], territoire pourtant hyper représenté dans l’actualité. "Comment faire "images" d’une situation historique aussi médiatisée que la "jungle de Calais" ?" se demandait André Mérian au départ. « Réinventer Calais » renverse le regard porté sur le lieu. Les récits stéréotypés de chaos et de douleur, de misère et d’errance dans lesquels des images chocs accompagnent des mots omniprésents dans l’espace médiatique depuis la fin des années 1990 : Camp de réfugiés, Centre de rétention administrative, Jungle… ont transformé les camps en espaces de gestion des indésirables, une nouvelle forme de gouvernement du monde[9]. Parangon de la crise migratoire contemporaine, la Jungle de Calais s’interprète ici, à l’exact opposé de cette vision, comme l’esquisse d’un nouveau monde. Malgré des conditions de vie très difficiles, l’enclave fut le témoin de mobilités nouvelles qui appellent d’autres possibles. Ceux que l'on tient à distance du monde inventaient là celui à venir. L’ensemble photographique est exposé aujourd’hui, au moment où la crise migratoire s’inscrit dans le quotidien des Européens, où la solidarité est devenue un délit. Comme l’affirme Sébastien Thiéry : "Prendre le risque de faire de la place à ce qui s’invente s’avère à terme moins risqué que demeurer crispé sur ce qui dépérît sous nos yeux. S’éveiller au monde qui vient plutôt que se laisser entrainer par la chute de celui qui se meurt, tel est l’enjeu[10]. "

Jean Larive, Calais des oiseaux, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0378 (10), Cnap © Jean Larive / Cnap Jean Larive, Calais des oiseaux, 2017, réalisée dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0378 (10), Cnap © Jean Larive / Cnap

[1] Éléonore Bully, "Habiter la jungle de Calais", Métropolitiques, 2 octobre 2017. URL : https://www.metropolitiques.eu/Habiter-la-jungle-de-Calais.html

[2] en collaboration avec l’association PEROU et en partenariat avec la Fondation de France et le PUCA.

[3] Pôle d'exploration des ressources urbaines : Association loi 1901 fondée en septembre 2012, et présidée par le paysagiste Gilles Clément, « le PEROU est un laboratoire de recherche-action sur la ville hostile conçu pour faire s’articuler action sociale et action architecturale en réponse au péril alentour, et renouveler ainsi savoirs et savoir-faire sur la question. S’en référant aux droits fondamentaux européens de la personne et au ‘droit à la ville’ qui en découle, le PEROU se veut un outil au service de la multitude d’indésirables, communément comptabilisés comme cas sociaux voire ethniques, mais jamais considérés comme habitants à part entière » (Sébastien Thiéry, Manifetse du PEROU, 1er octobre 2012).

[4] Page Action du site internet de l'association, A calais (situation 6)

[5]  Laurent Malone, « Ce qui reste », http://www.laurentmalone.com/textes_critiques/marianne_dautrey

[6] Walter Benjamin, « Œuvres III », Ed : Folio-Gallimard, 2000, p284 – « L'œuvre d'art à l'ère de la reproductibilité technique » 

[7] Fondé en 2009, le réseau Diagonal  réunit au niveau national des structures de production et de diffusion dédiées à la photographie moderne, contemporaine et patrimoniale. Il participe à la structuration de la création photographique ; il accompagne la professionnalisation des artistes et s’attache au développement d’une éducation artistique et culturelle sur l’ensemble du territoire.  Depuis fin 2018, le réseau fédère 23 membres répartis dans 10 régions et 20 départements.

[8] Répondant ainsi à l'appel du PEROU

[9] Michel Agier, « La fabrique des indésirables », Dossier « Un monde de camps », Le monde diplomatique, mai 2017.

[10] Sébastien Thiéry, « Considérant ce qui s’affirme. Sciences et politiques dissidentes du PEROU dans les camps, bidonvilles et refuges de France », Multitudes, 2016/3 n° 64 | pages 71 à 80

André Mérian, Les fugitifs, 2016, réalisé dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0031, Cnap © André Mérian / Cnap André Mérian, Les fugitifs, 2016, réalisé dans le cadre d’une commande publique photographique du Centre national des arts plastiques (Cnap) et du Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) intitulée « Réinventer Calais », FNAC 2017-0031, Cnap © André Mérian / Cnap

"Réinventer Calais" - Œuvres de Lotfi Benyelles, Claire Chevrier, Jean Larive, Elisa Larvego, Laurent Malone, André Mérian, Gilles Raynaldy et Aimée Thirion, réalisées dans le cadre de la commande photographique éponyme du Centre national des arts plastiques et du PEROU,  jusqu’au 22 décembre 2019 - Du mercredi au vendredi, de 13h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 18h; Entrée libre.

Centre photographique d'Ile-de-France
107, avenue de la République 
77 340 PONTAULT-COMBAULT

 

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