Milléniales. 20 ans de peinture contemporaine à Bordeaux

A Bordeaux, le Frac Nouvelle Aquitaine MECA revient sur vingt ans de peinture contemporaine. Ne prétendant nullement à l’exhaustivité, l’exposition « Milléniales. Peintures 2000 – 2020 » se veut néanmoins représentative des courants qui ont traversé le médium depuis le tournant du millénaire. Réalisées par des artistes de toutes générations confondues, ce sont les œuvres qui font génération.

Vincent Ganivet, Ronds de fumée, 2008, traces de fumigène, dimensions variables, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Vincent Ganivet, photo J. C. Garcia Vincent Ganivet, Ronds de fumée, 2008, traces de fumigène, dimensions variables, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Vincent Ganivet, photo J. C. Garcia

C’est à l’invitation de Claire Jacquet, directrice du Frac MECA Nouvelle Aquitaine, que l’historien et critique d'art Vincent Pécoil a imaginé le parcours de l’exposition « Milléniales. Peintures 2000 – 2020 » dont il est le commissaire. Le titre évoque le terme anglais « millenials » désignant la génération de l’an 2000, appliqué ici, non pas aux artistes, issus de toutes les générations, mais aux œuvres réalisées à partir de 2000. L’exposition trouve son préambule sur le mur du hall, qui accueille dans sa partie haute « Digital natives », peinture entièrement générée par Internet dont le titre sert d’astuce d’accrochage. D’emblée, le ton est donné. Symboliquement, le parcours, et le millénaire, s’ouvrent sur un tableau qui, pour la première fois, ne sort pas de la palette ni de l’imaginaire poétique du peintre mais de l'algorithme d'un ordinateur. Le langage informatique remplace ici le langage artistique. Fausse piste cependant dans la mesure où l’exposition commence avec un tableau de Régine Kolle (née en 1967 à Cologne, vit et travaille à Paris) figurant un « Hello » en partie haute, semblant presque disparaitre dans la bordure du cadre. A ses côté, lui faisant pendant, le « Ola » bicolore et très graphique de Camila Oliveira Fairclough (née en 1979 à Rio de Janeiro, vit et travaille à Paris). Les deux toiles accueillent, dans une sorte de « welcome » pictural, les visiteurs. À leur droite, un grand tableau de Wade Guyton (né à Hammond, Indiana, en 1972, vit et travaille à New York) donne à voir l'extrait imprimé d'un article du New York Times évoquant la découverte d'une peinture pariétale préhistorique. Elle introduit une autre peinture pariétale, contemporaine cette fois, réalisée in situ par Flora Moscovici (née en 1985, vit et travaille à Paris). Cette fresque éphémère, caractéristique de son travail, s'inspire du souvenir d'une sensation, l'impression qu'elle a ressenti lors d'une visite d'un cimetière abandonné en Roumanie. Moscovici crée des environnements qui dépassent la tradition de la peinture encadrée qui nous est familière et rappelle ainsi, comme Guyton, que la peinture n’a pas toujours usé d’un cadre. L’artiste invite le public « à parcourir et à pratiquer l’œuvre afin de la regarder de l’intérieur[1] » confiant : « Plus qu’une contemplation, j’aime à penser l’expérience d’une peinture in situ comme une promenade. La peinture se déploie, tel un paysage que l’on parcourt. Cet espace est à la fois un petit théâtre avec sa forme en U et un passage que l’on traverse ». A propos de son choix de laisser les visiteurs marcher sur l’œuvre, elle précise : « Investir le sol me permet également de rejoindre le mur oblique et donc de favoriser l’immersion ».

Flore Moscovici, peintre réalisée in situ, Exposition "Milléniales. Peintures 2000 - 2020", Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, 2020 © Flore Moscovici Flore Moscovici, peintre réalisée in situ, Exposition "Milléniales. Peintures 2000 - 2020", Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, 2020 © Flore Moscovici

Wade Guyton, Untitled, 2018, impression jet d’encre Epson UltraChrome HDX sur lin,  courtesy de l’artiste et galerie Chantal Crousel, Paris, © Wade Guyton, photo DR Wade Guyton, Untitled, 2018, impression jet d’encre Epson UltraChrome HDX sur lin, courtesy de l’artiste et galerie Chantal Crousel, Paris, © Wade Guyton, photo DR
Le choix des œuvres, qui devait s'effectuer, à l'origine, dans les collections des trois Frac de la région Nouvelle Aquitaine, s'est rapidement élargi au Centre national des Arts Plastiques (CNAP) ainsi qu'à d'autres collections publiques et à des commandes. Les premières pièces retenues se découvrent en dernier, à l'image des « ronds de fumés » (2008) de Vincent Ganivet (né en 1976 à Suresnes, vit et travaille sur l’Ile Saint-Denis), traces de fumigènes renvoyant à la peinture usuelle. À travers sa galerie de portraits, c’est en fait un portrait de la peinture que donne à voir Daan Van Golden (1936 – 2016). Non loin, les deux tableaux abstraits de Michael Scott (né en 1958 à Paoli, Pennsylvanie, vit et travaille à New York) sont genrés par la couleur. Ils représentent un garçon et une fille. Peintre, musicienne, mannequin pour Balenciaga, Eliza Douglas (née en 1984 à New York, vit et travaille à Berlin et à New York) est une artiste atypique. Elle sous-traite à des assistants « Just us », portrait d’un couple métonymique. Jacob Kassey (né en 1984 à Lewiston, NY, vit et travaille à New York) obtient la surface miroitante de son tableau en le plongeant dans un bain d’argent liquide, rappelant le procédé du développement photographique. « Fireman » (2020), immense portrait peint par Jean-Luc Blanc (né en 1965 à Nice, vit et travaille à Paris) est fait d’après photo, comme l’ensemble des ses peintures. Son encyclopédie chromatique, à savoir 770 classeurs présentant des images qui se font face, est montrée pour la première fois ici. Dans « Dorian (Warm gray) », l’artiste franco-suisse Hugo Schüwer Boss (né en 1981 à Poitiers, vit et travaille à Besançon) exécute une abstraction triangulaire pour représenter le corps parfait de Dorian Gray, exacte contraire de la décrépitude du corps réalisé par Jean-Luc Blanc avec lequel il forme un éphémère et inédit diptyque. Le travail de Simon Linke (né en 1958 à Benalla, Australie, vit et travaille à Londres) s’inscrit dans la tradition conceptuelle, plus précisément dans le prolongement du travail du collectif Art and Language[2]. L’artiste reprend, à l’instar de « Portrait d’une exposition, page 7 » présenté ici, les encarts publicitaires d’expositions publiés dans le magazine américain Artforum. Le triptyque de Nicolas H. Muller (né en 1986 à Chatenay-Malabry, vit et travaille entre Vienne et Paris) est composé de trois reproductions du même tableau de Francis Picabia, piochés dans trois magazines différents. « Picabia sans Aura » (2016) constitue, dans son processus d’élaboration, une mise en abime de la série de Picabia réalisée d’après des photographies pornographiques. Le sujet de « Everything is said #18 » de John Miller (né en 1954 à Cleveland, Ohio, vit et travaille entre New York et Berlin), faisant partie d’une série sur la vérité mise en scène, est tiré de scènes de téléréalité.

Nicolas H. Muller, Picabia sans Aura, 2016, huile sur carton, 106 x 76 cm chaque, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Nicolas H. Muller, photo J. C. Garcia Nicolas H. Muller, Picabia sans Aura, 2016, huile sur carton, 106 x 76 cm chaque, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Nicolas H. Muller, photo J. C. Garcia

Blair Thurman, Ribbons & Bows, 2019, acrylique sur toile sur bois, 239 x 140 x 7 cm, © Blair Thurman, courtesy de l’artiste, photo DR Blair Thurman, Ribbons & Bows, 2019, acrylique sur toile sur bois, 239 x 140 x 7 cm, © Blair Thurman, courtesy de l’artiste, photo DR
Le choix de présentation par catégories artistiques, catégories qui ont migré vers d’autres formats, permet de mesurer la façon dont le médium appréhende l’histoire de la peinture. Ainsi, le paysage contemporain ne donne plus à voir la nature, à l’instar des œuvres de Peter Halley, Sarah Morris, Damien Mazières ou encore de « Ribbons and bows » de Blair Thurman (né en 1981 à La Nouvelle Orléans, vit et travaille à New York) où c’est le dessin que trace la peinture, reproduisant la forme d’un circuit automobile qui fait ici paysage. La nature morte est aujourd’hui une image publicitaire, comme dans le très grand tableau de Ida Tursic et Wilfried Mille, dont le titre, « la peinture aux radis », apparaît aussi ironique que ténu, la toile ne contenant que deux radis perdus dans son immensité. Sylvain Rousseau (né en 1979 à Saint-Nazaire, vit et travaille à Paris) élabore quant à lui sur la totalité d’un mur une « suggestion de présentation », ici appliquée à un collage de Jessica Stockholder appartenant au CAPC voisin et exposé pour la première fois. Celle-ci travaille la peinture à l’échelle de bâtiments, son métier étant de créer de faux marbres en trompe-l’œil. Elle compare des tableaux avec tout ce qu’elle trouve. Ses pièces donnent de l’ampleur, mettent de la couleur dans l’espace. La nature morte devient aussi un sous-genre hybride qui contracte le paysage et la nature morte traditionnelle pour donner à voir le dépérissement de notre environnement naturel. La nature est littéralement sans vie, à l’image du diptyque de Gérald Petit (né en 1973 à Dijon, vit et travaille à Paris) « Sans titre (Moderne) » (2020) représentant deux états d’une même forêt incendiée. « On a l’impression d’un avant et d’un après du fait de la présence des flammes dans l’une et leur absence dans l’autre, mais au fond c’est le même événement et je n’ai pas pensé en termes de temporalité mais en termes de traitement[3] » précise l’artiste avant de poursuivre : « L’une semble condenser toute la progression du feu et la transformation du paysage (celle de droite), alors que la seconde fixe une idée plus synthétique de cette transformation. Le traitement diffère vraiment, il y a juste des points communs qui ressurgissent dans celle de gauche, chromatiques ou techniques, pour créer la sensation qu’il s’agit d’un miroir déformant plutôt que d’une séquence ». Hugo Pernet, Kelly Walker ou Nicolas Milhé animent cette section, Milhé en présentant des sérigraphies sur panneaux de bois marouflés sur toiles auquel il adjoint du chocolat fondu scanné et agrandi.  

Ida Tursic & Wilfried Mille, La peinture aux radis, 2020, huile sur panneaux de bois et cadre de chêne, 317 x 619 cm. © Ida Tursic & Wilfried Mille Ida Tursic & Wilfried Mille, La peinture aux radis, 2020, huile sur panneaux de bois et cadre de chêne, 317 x 619 cm. © Ida Tursic & Wilfried Mille

À travers des exemples choisis en fonction de la place significative qu’ils occupent dans l’évolution de la peinture récente, l’exposition « Milléniales. Peintures 2000 – 2020 » offre un véritable panorama du médium depuis 2000. La nouveauté, ce qui est immaculé, inédit, est devenu la condition essentielle de la société de consommation. Elle cesse à l’inverse de l’être en peinture, ce qui explique aussi en partie la préférence de l’art actuel, manifeste dans cette exposition, pour le recyclage des images, des formes et des techniques. Surtout, la manifestation montre que la peinture, depuis le tournant du millénaire, se comprend moins dans une logique de médium affirmant sa spécificité par rapport aux autres, que dans sa relation à notre nouvel environnement numérique.

Vue de l'exposition "Milléniales. Peintures 2000 - 2020", Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, 2020 © Photo: JC Garcia Vue de l'exposition "Milléniales. Peintures 2000 - 2020", Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, 2020 © Photo: JC Garcia

[1] Cité dans le livret des expositions Milléniales Peintures 2000 – 2020 Désoleil Anne- Charlotte Finel, du 25 septembre 2020 au 3 janvier 2021, Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, p. 19.

[2] Collectif d’artistes britanniques fondé en 1968 à Conventry dont le rôle fut primordial dans la naissance de l’art conceptuel. Voir Catherine David et Alfred Pacquement, Art & Language, catalogue de l’exposition éponyme du Jeu de Paume, Paris, éditions du Jeu de Paume / Réunion des Musées nationaux, 1993, 163 pp.

[3] Cité dans le livret des expositions Milléniales Peintures 2000 – 2020 Désoleil Anne- Charlotte Finel, du 25 septembre 2020 au 3 janvier 2021, Frac MECA Nouvelle-Aquitaine, p. 17.

Damien Mazières, Sans titre, 2002, huile sur toile, 150 x 200 cm collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Damien Mazière, photo Frédéric Delpech Damien Mazières, Sans titre, 2002, huile sur toile, 150 x 200 cm collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Damien Mazière, photo Frédéric Delpech

 « Milléniales. Peintures 2000 - 2020 » - Commissariat de Vincent Pécoil, historien et critique d'art - Jusqu'au 3 janvier 2021 - Du mardi au samedi de 13h à 18h30.

FRAC Nouvelle-Aquitaine
MECA - 5, Parvis Corto Maltese
33 800 BORDEAUX

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