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Billet de blog 15 déc. 2021

Les soulèvements chorégraphiques de Lia Rodrigues

Célébrée par le Festival d’automne à Paris, la chorégraphe brésilienne convoque les entités mystiques issues des cultures afro-américaines dans sa dernière création pour conjurer la crise politique et sanitaire que traverse le Brésil et livre une magnifique cérémonie rituelle, une fête bachique dans laquelle triomphent les corps. « Encantado » est un émerveillement, un hymne à la vie.

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Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

Un rai de lumière éclaire un épais et long rouleau de tissu posé au fond de la scène. Lentement, il est déroulé par des corps laissés dans l’ombre. L’immense patchwork se découvre alors tel un océan textile aux couleurs vives. Une danseuse au corps nu, voluptueux, tout en rondeurs, s’engouffre sous les étoffes qui bientôt la recouvrent entièrement. Elle nage en apnée sous cette mer de chiffons. Une deuxième lui emboite le pas tandis qu’une troisième, assise dos au public à la manière d’une allégorie féminine sortie d’un tableau de Boticelli, les observe. Un danseur tenant à bout de bras l’un des brocarts, disparait presque imperceptiblement derrière, tandis qu’un autre se love dans les tissus comme on se glisse dans son lit. D’autres encore pénètrent cette mosaïque de textiles, en sont recouverts, ensevelis. Debout, assis, le mouvement des corps ralentit comme si le temps s’étirait. Ils se lèvent, se déploient, inventent des formes, laissent entrevoir des fantômes, au rythme lancinant des percussions qui annoncent la fête. Les tissus, uniques accessoires du spectacle, travestissent les corps, les métamorphosent. Ici, une sirène aux cris sourds, là, un corps au genre indéterminé trouble d’autant plus que sa tête enfouie sous des cotonnades, demeure invisible, le visage voilé pour mieux dévoiler le corps, l’érotiser, le magnifier.

Lia Rodrigues convoque un carnaval fantastique, un rituel fabuleux. Un charmeur de serpents, un homme sirène, une triade féminine. Divinités du foyer, esprits de la maison, Furies ou Parques romaines, Charités ou douces Saisons grecques ? Géantes hautes comme trois humains, grenouille tenue en laisse, prince alangui sur ses esclaves, mannequin défilant en prenant la pose, recommençant encore et encore. Les corps sont fiers, triomphants, désirants. Ils s’exhibent, défient les normes. Les encantados, esprits qui rendent les lieux sacrés en se déplaçant, repartent comme ils sont venus, dans leur prodigieuse nudité. Sur la scène, restent les oripeaux de la fête, celle de la célébration de la vie.

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

Baroque et jouisseur, « Encantado » vise à réenchanter le monde et les corps. Le mot désigne quelque chose qui subit ou a subi un enchantement, un sortilège magique. Au Brésil, il fait référence à des entités mystiques héritées des cultures afro amérindiennes chargées d’assurer le lien entre les mondes, les matières et les êtres. Lia Rodrigues convoque ces forces surnaturelles, aux pouvoirs magiques de protection et de guérison, inextricablement liées à une nature désormais en danger, dans un contexte brésilien de crise politique et sanitaire. « Le choix de ce titre est né du désir d’utiliser la magie et l’incantation pour guider notre processus créatif qui se déroule dans ce moment dramatique que nous traversons au Brésil[1] » indique Lia Rodrigues dans sa note d’intention.

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

La chorégraphe est née en 1956 à Sao Paulo, ville dans laquelle elle étudie le ballet classique et l’histoire avant de fonder en 1977 le Grupo Andança. Installée en France au début des années quatre-vingt, elle rejoint le Ballet Théâtre de l’Arche, créé par Maguy Marin et Daniel Ambash en 1978. Elle sera l’une des interprètes de « May B. », chef d’œuvre atemporel de la danse contemporaine, lors de sa création en 1981. De retour au Brésil dans les années quatre-vingt-dix, elle crée sa compagnie, la Lia Rodrigues Companhia de Danças qu’elle installe dans la favela de Maré en 2004. « Après mon travail avec Maguy, je suis retournée danser au Brésil, mais à un moment donné, je me suis posé la question : "pour qui je fais de la danse ?" La danse contemporaine était vue par un public d’initiés blancs alors que l’immense partie de la population est noire[2] » explique-t-elle. « J’ai alors décidé de me rapprocher des gens qui ne venaient pas voir notre travail en collaborant avec l’association Redes da Maré dans une des plus grandes favelas à Rio de 140 000 habitants qui ne disposait d’aucun lieu culturel. On a décidé de créer d’abord un Centre d’art pour que les gens puissent être en contact avec l’art, puis une école de danse en 2011 ». Elle y élabore depuis toutes ses nouvelles chorégraphies. L’école libre de danse de Maré accueille chaque année trois cent élèves. C’est pourtant bien loin des favelas que Lia Rodrigues a grandi. « J'ai été élevée avec la conscience d'être blanche dans un pays raciste, issue des classes moyennes dans un pays inégalitaire. J’ai grandi avec beaucoup de privilèges au regard des autres Brésiliens et j’ai dû faire l’effort d’aller vers les autres[3] ».

Artiste engagée se réclamant d’une danse militante, elle n’hésites pas à dénoncer en 2017 « un gouvernement illégitime » à la tête du Brésil depuis le limogeage de Dilma Rousseff. On se souvient aussi, fin 2018, des saluts de « Furia », son précédent spectacle, au cours desquels les danseurs brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Un Brésil pour tous ! » et « Qui a tué Marielle ? », en référence à Marielle Franco, femme politique et militante féministe assassinée le 14 mars 2018 dans le centre de Rio de Janeiro.

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

Venant clôturer le portrait que lui consacre le Festival d’automne, « Encantado » convie la magie et l’incantation dans le but avoué d’un enchantement chorégraphique conduisant à une réflexion sur notre avenir commun. En guise de bande sonore, des extraits de chants du Peuple Guarani Mbya qui furent interprétés pendant la manifestation des indigènes pour la reconnaissance de leurs terres ancestrales en danger, le 25 août 2021 à Brasilia, le plus important rassemblement jamais organisé, participent pleinement à cet émerveillement. Le rythme lancinant conduit, à mesure de son intensification, vers une transe libératoire des corps qui exultent, débordent, s’affranchissent. La pièce chorégraphique invite à retrouver les forces naturelles, telluriques, « enchanter nos peurs » pour être enfin ensemble, individus engagés dans une dynamique collective. « Pour faire une nouvelle création, il faut entrer dans l’enchantement et s’engager dans diverses compositions pour aller à la rencontre de toutes sortes d’êtres vivants[4] » affirme la chorégraphe. À partir de banales tentures colorées, la magicienne fait apparaitre un pays des merveilles, un jardin d’Éden païen traversé par une poétique transe de combat. Artiste citoyenne, Lia Rodrigues invente, depuis plus de trente ans, d’autres façons de pratiquer la danse au Brésil. Les enfants de Maré, passeurs magnifiques, « s’enchantent et se désenchantent dans une danse sans fin[5] ».

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

[1] Lia Rodrigues, note d’intention reprise sous le titre « Comment enchanter nos peurs et nous mettre dans le collectif ? » dans la feuille de salle du spectacle de Chaillot – Théâtre national de la danse, première française du 1er au 8 décembre.

[2] Christiane Rampne, « Un May B. brésilien », Mouvement, 14 mai 2018, https://www.mouvement.net/fil-de-une/un-may-b-bresilien Consulté le 14 décembre 2021.

[3] Cité dans Eve Beauvallet, « Lia Rodrigues, l’informelle », Libération, 29 novembre 2018, https://www.liberation.fr/theatre/2018/11/29/lia-rodrigues-l-informelle_1695036/ Consulté le 14 décembre 2021.

[4] Lia Rodrigues, op. cit.

[5] Ibid.

Lia Rodrigues Encantado (Teaser) © Festival d'automne

ENCANTADO - Chorégraphie : Lia Rodrigues en étroite collaboration avec 11 danseurs. Assistante à la chorégraphie : Amália Lima. Dramaturgie : Silvia Soter. Collaboration artistique et images: Sammi Landweer. Lumières : Nicolas Boudier. Régie générale : Baptistine Méral, Magali Foubert. Bande sonore : Extraits de chansons de scène du Peuple Guarani Mbya/Village de Kalipety do T. I. territoire indigène/Ténondé Porã, chanté et joué pendant la manifestation des indigènes à Brasilia en août 2021 pour la reconnaissance de leurs terres ancestrales en péril. Mixage : Alexandre Seabra. Administration, diffusion : Colette de Turville. Production projet Goethe Institut : Claudia Oliveira. Dansé et créé en étroite collaboration avec Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey da Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier, Joana Lima, David Abrue, Matheus Macena, Tiago Oliveira, Raquel Alexandre. 

Chaillot - Théâtre national de la danse du 1er au 8 décembre 2021
1, place du Trocadéro 75 116 Paris

CENT-QUATRE 104 10 au 14 décembre 2021
5, rue Curial 75 019 Paris

L'empreinte Scène nationale 13 janvier 2022
Place Aristide Briand 19 100 Brive-la-Gaillarde

Théâtre Quintaou Scène nationale du Sud Aquitain 25 & 27 janvier 2022
1, allée du Quintaou 64 600 Anglet

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