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Billet de blog 17 déc. 2022

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Erwan Venn. Retour vers le futur

Au siège de l’agence spatiale française à Paris, l’Observatoire de l’espace inaugure sa zone d’art contemporain avec une exposition monographique d’Erwan Venn. Réunissant un ensemble d'aquarelles élaboré autour des archives visuelles de la construction du centre spatial guyanais, « Kouroupolis » échappe à la représentation traditionnelle de l’aventure spatiale en proposant un autre regard.

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Illustration 1
Erwan Venn, Ville Diamant, 120 x 120 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Depuis 2014, l’Observatoire de l’espace, laboratoire culturel du Centre national d’études spatiales (CNES), soutient la création plastique contemporaine en passant commande à des artistes plasticiens. Certaines œuvres ainsi réalisées entrent dans la collection du CNES qui est mise en dépôt aux Abattoirs, le musée d’art contemporain de Toulouse – Frac Occitanie, pour y être diffusée. L’Observatoire intensifie aujourd’hui son soutien à la création plastique en se dotant de deux nouveaux outils. Le Studio cosmique d’une part, qui une fois par mois reçois au micro de David Christoffel un artiste pour évoquer avec lui l’hypothèse d’un centre d’art contemporain dans l’espace. Et d’autre part, l’ouverture d’un nouvel espace dédié à la monstration d’œuvres qui trouvent leur point d’ancrage dans le milieu spatial ou dans les traces terrestres de l’histoire spatiale. Produites dans le cadre d’une invitation faite par l’Observatoire de l’espace à un∙e artiste, elles donnent accès à une autre appréhension de l’espace que celle habituellement véhiculée par les médias et la vulgarisation scientifique. La Zone d’art contemporain (ZAC) se présente sous la forme de deux très grandes vitrines aménagées sur l’un des côtés de la façade du siège du CNES, donnant directement sur l’extérieur au cœur des Halles. Si le lieu n’est pas ouvert à la manière d’une galerie, il présente l’avantage d’exposer les œuvres à travers les grandes baies vitrées, ainsi accessibles à tous, tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une exposition visible nuit et jour dans l’un des quartiers les plus fréquentés de Paris, c’est ce qu’expérimente actuellement Erwan Venn, artiste invité en 2020-21.

Illustration 2
Erwan Venn, Citroën type H 31 x 41 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Voyage immobile : Observer les traces de l’espace sur terre

L’ouvrage au titre éponyme qui accompagne l’exposition – le second édité dans la collection « Les nouveaux récits de l’Espace » du CNES – relate le mode opératoire d’une résidence virtuelle, covid oblige[1]. « Le travail que je vous propose durera plusieurs mois et va s’appuyer sur un protocole inhabituel pour ce type de projet de création » l’avait prévenu Gérard Azoulay, astrophysicien et responsable de l’Observatoire de l’espace, au cours de leur premier échange téléphonique à l’automne 2020. « Nous ne nous rendrons pas sur place et nous ne rencontrerons aucun acteur de cette aventure » avait-il poursuivi. « Je vous montrerai, au fur et à mesure d’un voyage dont je maitriserai le tempo, des photographies, des documents et films qui seront votre matériau pour votre travail de création mais que vous ne pourrez jamais tenir entre vos mains ». Le souhait de l’instigateur du projet semble clair : laisser l’imagination de l’artiste infuser l’histoire.

Illustration 3
Erwan Venn, Hôtel des Roches 02 36 x 51 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Les réunions par webcam interposées – douze rendez-vous en vidéoconférence au total – vont permettre à Erwan Venn d’affiner son projet, dont la commande avait été précisée au cours du même premier coup de fil : « Je souhaite vous convier à un travail de création plastique à partir de documents d’archives relatifs à la construction d’un centre spatial[2] », celui de Kourou dans les années soixante, un chantier contemporain de celui de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise en région parisienne et des grands projets voulus par De Gaulle qui, lors des vœux aux Français le 31 décembre 1962, déclarait : « Le progrès est aujourd’hui notre ambition nationale. Progrès démographique : la France moderne pourrait compter 100 millions d’habitants. Combien seront donc bienvenus les bébés qui naîtront chez nous en 1963[3] ! » Malgré le pessimisme des intellectuels, l’idée du progrès régule toujours les mentalités, prisonnières de ce raisonnement pourtant erroné : le devenir est en soi une progression nécessaire. C’est donc l’époque des grands ensembles mais aussi des stations balnéaires. La France, celle du Général De Gaulle et de Louis de Funès, parait presque exotique à nos yeux dans ce triomphe de l’utopie d’un bonheur qui serait lié au progrès technique.

Illustration 4
Erwan Venn, Colombiens à la cafétéria 36 x 51 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Du désert du Sahara à la terre rouge de Guyane

En 1962, la signature des accords d’Évian officialise l’indépendance de l’Algérie, condamnant à terme l’exploitation par le CNES de la base de lancement de Hammaguir. Il y sera mis un terme en 1967. Contraint de trouver un nouveau lieu, le CNES retient quatorze sites qui ont en commun d’être situé près de l’équateur garantissant les meilleures conditions pour les lancements. Dans son rapport[4], il met en avant les avantages de la Guyane, en premier lieu la faible densité de sa population – 40 000 habitants – combinée à sa large ouverture sur l’océan Atlantique qui réduisent considérablement les risques en cas de problème avec le lanceur. De plus, la zone n’est pas sujette aux tremblements de terre, pas plus qu’aux cyclones et autres phénomènes météorologiques intenses. Enfin, la Guyane fait pleinement partie du territoire français, la stabilité politique y est donc garantie. Le 14 avril 1964, le premier ministre de l’époque, Georges Pompidou, signe un arrêté ministériel établissant le Centre spatial guyanais (CSG) à Kourou, situé à soixante kilomètres au Nord-Ouest de Cayenne. La recherche spatiale militaire est, elle, installée à Biscarosse dans les Landes. Les premiers aménagements commencent en septembre 1965 par un port et un pont, l’allongement de la piste de l’aéroport de Cayenne ainsi que, pour le bon accueil des ingénieurs et de leur famille, la construction d’infrastructures nécessaires mais inexistantes du fait de la faible densité de la population de la Guyane en général et de Kourou en particulier qui ne compte à l’époque que 660 habitants[5] – contre 25 000 aujourd’hui. On assiste alors à un télescopage permanent des époques. La Guyane, ancienne colonie pénale du XVIème siècle à la Révolution française, devenue territoire puis département et région d’Outre-mer, qui continua à servir de bagne[6] jusqu’en 1953, changeait de paradigme en passant de la promiscuité du cachot à l’immensité de l’espace. Pour construire la base, il faut de la main-d’œuvre. On la fait venir du Brésil, du Surinam... Pas moins de onze nationalités cohabitent. L’inauguration du CSG a lieu le 9 avril 1968 avec le lancement de la fusée Véronique. En 1973, Paris propose à l’agence spatiale européenne (ESA), qui vient tout juste d'être créée, de partager Kourou. Celle-ci va prendre en charge deux tiers du budget annuel de la base et financer sa modernisation à l’occasion de la mise au point des lanceurs Ariane.

Illustration 5
Erwan Venn, Cité de chantier Albia 1967, 46 x 61 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Retour vers le futur

La série d’aquarelles réalisées par Erwan Venn est le résultat de ces mois de résidence. L’artiste travaille sur les documents qui l’ont fait réagir. Le choix pour la tonalité de la sérié du blanc et d’un bleu proche du bleu Klein, « Ultramarine Deep », renvoyant à un futur radieux, s’est imposé à lui à partir de « Zone de vie avril 1966 », aquarelle dans laquelle il applique ce bleu en délimitant de vastes espaces blancs pour les toitures. Auparavant, les images d’archives le renvoyaient invariablement au passé colonial de la France. À partir de 1966, le programme spatial propose d’oublier le passé pour se tourner résolument vers l’avenir, même si l’existence même du territoire de Guyane incarne un fantôme colonial. Il va jusqu’à reprendre les aquarelles déjà réalisées pour les retravailler dans cette tonalité. « Dans ma série, le bleu désigne moins l'Espace, qui est noir, que le programme spatial lui-même, qui colonise progressivement les couleurs originelles du territoire guyanais. Ainsi, la nature est figurée en vert au début de la série, le chantier, en jaune[7] » précise-t-il. La technique de l’aquarelle est quant à elle retenue dès le départ tant elle s’oppose, par son trait tremblant, sa matérialité d’eau, sa lenteur, sa fragilité, à la toute-puissance du sujet qu’elle représente. Les archives, dont il prend connaissance au fur et à mesure, sont elles-mêmes sous-tendues par un récit, celui de l’invention du CSG, le début de la construction de l’infrastructure. L’histoire de Kourou est ici traversée par le regard de l’artiste.

Illustration 6
Erwan Venn, Zone vie avril 1966, 46 x 61 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

Ce n’est pas la première fois qu’Erwan Venn travaille à représenter les enjeux spatiaux. Enfant déjà, il dessinait les fusées, en fabriquait la maquette à l’aide de Lego. En 2015, il remporte l’appel à création du CNES pour la Nuit blanche portant sur les archives de l’indépendance spatiale française avec « À la conquête de l’espace ! », un film d’animation dont la réalisation est aux antipodes de « Kouroupolis » mais dans lequel se croisent déjà les fameuses fusées « Diamant » que l’on retrouve ici. Il collabore à nouveau avec l'Observatoire de l'Espace à l’occasion d’un travail sur l’ingénieur Jean-Jacques Barré pour le numéro 20 de la revue Espace(s), avant d'accepter la résidence à l'origine de « Kouroupolis ». Chacun de ses projets se déroule selon un même processus : « face à la matière source, je suis assailli d’images. Ce choix relève de l’hypothèse, laquelle ne sera confirmée (ou infirmée) qu'au moment du choix définitif pour l’exposition. Car je recherche des images capables de s'adresser à de multiples sensibilités[8] » explique-t-il, avant de poursuivre : « Le décompte du début à la fin du projet, l’hypothèse de travail, la production intense et la validation finale : ma démarche se rapproche peut-être ici de celle qui préside au lancement des fusées… » Tout en cherchant à être le plus proche possible d’une forme de réalité, Erwan Venn en donne une vision très personnelle, ajoutant ou enlevant certains détails au document d’origine, à l’image de cette 4L qui apparait dans plusieurs aquarelles et qui incarne la France à elle seule.

Illustration 7
Erwan Venn, Collectif verticaux 31 x 41 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

 Cette première résidence induite par un élément imposée et incontrôlable – le covid – a été l’occasion de mettre en place paradoxalement un travail de proximité, bien que virtuel, avec l’artiste. Construire à partir de la recherche fondamentale pour déplacer le regard, avoir une autre porte d’entrée vers l’espace, tels semblent être les prérogatives de l’Observatoire de l’Espace, indéniablement portées par celui qui en est en charge depuis 2000, Gérard Azoulay, dont l’appétence pour la création contemporaine apparait comme une certitude, l’occasion pour de nombreux artistes de rêver encore longtemps l’espace.

Illustration 8
Erwan Venn, La traversée du Kourou, 31 x 41 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

[1] Erwan Venn, Kouroupolis, Observatoire de l’espace CNES, Les nouveaux récits de l’Espace, 2022, p. 5.

[2] Ibid.

[3] Charles De Gaulle, Vœux pour l’année 1963, INA, 31 décembre 1962, https://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00064/voeux-pour-l-annee-1963.html

[4] Cité par Hervé Théry, « À quoi sert la Guyane ? », Outre-Terre, vol. 43, no. 2, 2015, pp. 211-235.

[5] Ibid.

[6] Officiellement créé en 1864 par Napoléon III, le bagne de Guyane regroupe une trentaine de sites qui accueillirent des condamnés jusqu’en 1938. Les derniers ne furent rapatriés quand 1953. « Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent » écrivait le journaliste Albert Londres en 1923, Au bagne, Paris, Albin Michel, 1924. https://www.journalisme.com/images/stories/pdf/extraits/extrait_aubagne_albertlondres.pdf

[7]  « Entretien », in Erwan Venn, Kouroupolis, Observatoire de l’espace CNES, Les nouveaux récits de l’Espace, 2022, p. 85.

[8] Ibid.

Illustration 9
Erwan Venn, Moyen de mersure, 23 x 31 cm Aquarelle sur papier arches © Erwan Venn 2021

ERWAN VENN, KOUROUPOLIS - Commissariat : Gérard Azoulay, responsable de l'Observatoire de l'Espace. La Zone d'art contemporain est située au rez-de-chaussée-de-chaussée du CNES, à gauche de l'entrée principale.

Jusqu'au 2 janvier 2023 - accès libre

CNES, Observatoire de l'Espace
2, place Maurice-Quentin
75 001 Paris

Illustration 10
Erwan Venn, Kouroupolis, Observatoire de l’Espace CNES, Les nouveaux récits de l’Espace, 2022 © Observatoire de l'Espace CNES

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