Le temps suspendu de Dominique Blais

A la fois installation immersive et œuvre d'art totale, "Messe grise" de Dominique Blais convoque la sacralité originelle de la chapelle du Genêteil à Château-Gontier à la faveur d'un triple dispositif, sculptural, pictural et musical. L'artiste compose une œuvre grandiose et inquiétante, à la lisière du monde, là où se terrent les fantômes.

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

A Château-Gontier, Dominique Blais ramène la chapelle du Genêteil à sa fonction sacrée en suggérant, par un procédé de recouvrement de tissus, un mobilier religieux. A la fois installation immersive et œuvre d'art totale, "Messe grise", naît de la réunion de trois ensembles distincts, l’un sculptural, l’autre pictural, le dernier musical, pour plonger le visiteur dans une atmosphère étrange, à la fois sublime et inquiétante, propice à la déambulation entre les éléments subtilement agencés indiquant, à l'image des peintures déposées au sol ou de l'utilisation du borniol, cet épais drap acoustique qui ici recouvre tout, que nous arrivons trop tard, que la messe est finie, l'instant décisif est passé, que nous sommes déjà dans un après. Le lourd tissu, qui suggère le grand orgue plus qu'il ne le montre, vient aussi le mettre en veille, le protéger de la marche du temps jusqu'à sa réactivation lors d'une éventuelle cérémonie prochaine. C'est dans cet entre-deux d'un ajournement temporel que se retrouve le visiteur. L’instrument, revêtu de son linceul immaculé, apparait alors gigantesque, monstrueux, géant menaçant, fantôme immobile, pourtant prêt à bondir à tout moment. Ce simple procédé de recouvrement suggère à merveille le mobilier propre aux églises. Illusion parfaite figurant les rangées de bancs, l'étoffe ferme l'espace à l'avant par l'évocation de sièges plus petits que notre imagination interprète comme d'authentiques prie-Dieu. Le visiteur perd la notion du réel, le temps d'un songe, d'un voyage introspectif où chacun peut être confronté, dans l'étrangeté d'un ailleurs au présent immobile, à ses propres chimères. 

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

Dans cette ambiance à la fois troublante et solennelle, la tonalité sacrée d'une musique de messe paraîtrait naturelle. Refusant cette facilité, Dominique Blais fait retentir dans la chapelle les sonates du compositeur russe Alexandre Scriabine (né et mort à Moscou, 1871 - 1915), plus précisément celles qui portent les n° 7 et 9, également connues sous les intitulés de messe blanche et messe noire. Elles sont pourtant méconnaissables. Leur interprétation au piano, assez rapide, avec beaucoup d'attaques, est ici étirée et jouée, comble de l'hérésie, à l'envers. L'atmosphère étrange de la scène se fait menaçante. On tient cette manière de lire les notes, à rebours, comme une attention propre au satanisme, une cérémonie diabolique, une messe noire. L'intention de l'artiste de créer un environnement surréaliste, irréel, en faisant jouer, au même moment, sur la partie gauche de l'édifice, la messe noire, sur la droite, la messe blanche, les deux se mélangeant instantanément, se fait ésotérique, occulte. Le tout ainsi transformé devient autre chose. La partie piano, impossible à conserver face à l'orgue, a été effacée. Cette construction musicale est liée au résultat sculptural et sonore que Dominique Blais étire pour obtenir une durée d'interprétation supérieure à dix-neuf minutes, vingt minutes correspondant au temps d'une messe basse. Scriabine est bien là néanmoins, dans la convocation de cette figure mystérieuse. L'ensemble donne la sensation de quelque chose qui n'est plu, rejoint ce sentiment d'un moment déjà passé. L'édifice devient simultanément le réceptacle des deux interprétations, créant alors un registre intermédiaire, celui où s'invente la messe grise.  

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

L'une des fonctions premières de l'orgue est de ramener de la verticalité dans une composition dominée par l'horizontalité des bancs et des toiles qui leur sont perpendiculaires. De part et d'autre des murs latéraux, de grandes peintures à l'huile sur panneaux de peuplier dévoilent leur côté fantomatique qui renforce un peu plus encore l'atmosphère onirique dans laquelle est précipité le visiteur. Dominique Blais joue sur la circulation intérieure de la chapelle, en inventant une nouvelle déambulation, contrainte par le simulacre de mobilier, afin que le visiteur éprouve physiquement sa présence, le rendant ainsi tangible. Il suscite l'illusion collective en donnant une forme rien qu'avec les drapés qui se révèlent leurres. Les deux peintures sont composées de plusieurs panneaux, références explicites aux polyptyques que l'on trouve dans les églises chrétiennes (catholiques après le Concile de Trente). Elles sont exécutées à l'huile et font partie de la série intitulée "la dynamique des fluides" que l'artiste débute en 2018 en s'attachant à reproduire un principe de tâches aléatoires, reprenant le concept des flaques d'huile que l'on trouve dans la rue. Elles sous-tendent l'idée d'une temporalité incomplètement maitrisée. Dominique Blais utilise de l'essence de térébenthine qui, amalgamée à du bitume de Judée, donne un noir assez profond, citation directe aux peintures de Delacroix ou de Courbet. Les célèbres artistes utilisaient ce même procédé, qui, avec le temps, vient altérer les autres pigments, en ternit la couleur. Il est ici appliqué au pinceau, avant que ne soit versé l'huile de lin et l'essence de térébenthine, pigments traditionnels de la peinture à l'huile. L'artiste questionne le hasard. Comment la peinture va-t-elle émerger ? C'est précisément l'idée de la dynamique des fluides : la fluidité de la matière qui va se répandre en différents paramètres, renvoyant à une dimension cosmique, à l'infiniment grand. Les toiles ne reçoivent pas d'éclairage direct. L'artiste a privilégié le jeu de la lumière naturelle à travers les vitraux. La perception visuelle varie donc en fonction des variations climatiques extérieures et des heures du jour. Un côté spectral émerge des parties plus diffuses. La peinture à l'huile est travaillée assez vite, alors que traditionnellement elle demande un temps bien plus long. 

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

Le dispositif sonore de l'installation se compose de quatre enceintes reparties sous un plancher conçu précédemment pour l'installation de l'artiste Stéphane Thidet, qui trouve ici un réemploi judicieux. Le procédé se veut acousmatique, l'origine spatiale de la source est – volontairement – perdue. L'impossibilité de déterminer d'où vient la musique accentue encore un peu plus le mystère du lieu. Les drapés présentent une certaine asymétrie afin de contrecarrer l'aspect austère qui pourrait s'en dégager, le tissu créant une impression très sculpturale. Le borniol utilisé répond à différentes orthographes: borgnolle ou borniol. Cette dernière écriture est aussi celle de l'importante maison de pompes funèbres et de protocole (elle perpétue, parallèlement aux services funéraires proprement dits, une activité d’ordonnance des cérémonies publiques ou privées et une contribution au protocole d’État). Fondée en 1820, la maison Henri de Borniol est la plus ancienne entreprise de ce genre encore en activité en France. Cette coïncidence homonymique finit de sceller l'inquiétant mystère qui enveloppe le lieu.

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

En immergeant le visiteur dans une atmosphère volontairement surnaturelle, Dominique Blais recontextualise un lieu – autrefois réservée au culte catholique, la chapelle du Genêteil abrite aujourd'hui les expositions du Carré, Scène nationale et centre d'art contemporain de Château-Gontier – et en fait une œuvre d'art à part entière. Car c'est bien l'agglomération d'éléments sculpturaux (l'orgue, le mobilier), musicaux (les sonates de Scriabine) et des grandes toiles, présentés à l'intérieur même de la chapelle, qui font cette "messe grise". Hors de cet espace particulier pour lequel elle a été imaginée, la pièce n'existe pas. De cette invitation à la déambulation et à l'observation tant visuelle que sonore, l'artiste crée une parenthèse temporelle dans laquelle "la perception sensible de notre environnement, le rapport à l'invisible et à l'inaudible ou encore la matérialisation du temps", éléments prédominants de sa démarche artistique, sont autant de mystères qui viennent construire une image du passé, prisonnière d'un espace-temps, un entre-deux, où chacun convoque ses propres fantômes. 

Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage Dominique Blais « Messe grise », 2019 – Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national / Château-Gontier sur Mayenne. © Marc Domage

Dominique Blais, "Messe grise" 

Jusqu'au 10 novembre 2019 - Du mercredi au dimanche de 14h à 19h.

Le Carré, Centre d'art contemporain d'intérêt national
Chapelle du Genêteil - Rue du Général Lemonnier
53 200 CHATEAU-GONTIER

 

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