Mossoul. Une tragédie contemporaine

"Comment en finit-on avec le cycle de la vengeance?" En déplaçant la question posée par Eschyle dans 'l'Orestie" à Mossoul, alors capitale du califat de l'Etat Islamique, le metteur en scène suisse Milo Rau explore la fabrique de la violence et la possibilité de la réconciliation par le pardon. Fidèle à son concept de "réalisme global", il estompe un peu plus la frontière entre fiction et réalité.

"Oreste à Mossoul" Conception et mise en scène: Milo Rau d'après l'Orestie d'Eschyle, 2019 © Michiel Devijver "Oreste à Mossoul" Conception et mise en scène: Milo Rau d'après l'Orestie d'Eschyle, 2019 © Michiel Devijver
Les quelques notes du refrain d'une chanson pop, qui accueillent le public dans la grande salle du Théâtre des Amandiers à Nanterre, composent une mélopée familière que l'on peine pourtant à resituer. Sur le plateau, les comédiens sont déjà là. L'entrée d'un immeuble, une échoppe de fruits et légumes, un portant, deux bancs composent l'unique décor, au-dessus duquel trône un imposant écran, de "Oreste à Mossoul", nouvel opus du metteur en scène suisse et directeur du NTGent en Belgique, Milo Rau. Le projet s’est imposé à lui alors qu'il effectuait des recherches pour sa pièce "Empire"(2016) au niveau de la frontière qui sépare l'Irak de la Syrie, non loin de la ligne de front des combattants de Daech. Dans ce paysage balayé par le chaos et la désolation, la guerre contemporaine a le goût de la tragédie antique. Les multiples belligérants, locaux et internationaux, engagés sur la zone de conflit, renvoient aussitôt Milo Rau à l' "Orestie" d'Eschyle, terrifiante trilogie de la violence où celle-ci paraît immuable tant elle est nourrie par le cycle des vengeances. Le Zurichois convoque les trois tragédies de l'auteur grec qui, si elles se complaisent dans un déchainement inouï de cruauté, se concluent par l'invention de la démocratie lorsque le cercle vicieux de la vengeance est stoppé par la résilience, ouvrant la voix à la réconciliation.  En transposant la trilogie dans la ville irakienne de Mossoul, au moment où elle est malgré elle la capitale du califat de l'Etat islamique, entre 2014 et 2017, le metteur en scène suisse inscrit la tragédie antique dans le présent en la mettant à l'épreuve des drames et exactions endurés par les habitants de la ville martyre. De l'ancienne Ninive des Assyriens, que la Bible mentionne à trente-quatre reprises, il ne reste aujourd'hui plus rien, Daech ayant pris soin de détruire, à partir de janvier 2015, l'ensemble du site archéologique, défigurant les "Lammasu", ces grandes figures en granit de chevaux ailés, au marteau-piqueur, filmant les destructions méthodiquement orchestrées au Musée de Mossoul à des fins de propagande. La vielle ville a également été presque entièrement rasée. Mossoul, seconde ville d'Irak, cité prospère, origine du monde (la ville passe pour être la première cité créée), a incarné l'enfer durant les quatre années d'occupation de l'Etat islamique. En créant la pièce dans la ville irakienne, Milo Rau offre à ses habitants l'œuvre fondatrice d'Eschyle qui porte en elle l'avènement de la démocratie. Pas sûr qu'à cet endroit, face à des personnes qui ont vu ou vécu d'innommables atrocités, les rejouant encore et encore dans leurs cauchemars, face à ceux-là même pour qui le monde d'avant n'existe plus, la réconciliation par le pardon prônée par un philosophe grec vieux de 2000 ans soit intelligible. 

La tragédie antique à l'épreuve du présent

 Milo Rau revendique « un théâtre réaliste et documentaire qui donne à revoir des événements politiques passés, conception qui fonde les re-enactments qu’il propose avec sa maison de production l’International Institute of Political Murder. Ce faisant, il détaille une approche du spectacle singulière qui ne relève ni du documentaire à proprement parler, ni de la simple reconstitution, ni de l’appropriation d’un fait historique et encore moins de la mise à distance. Par ses reconstitutions extrêmement précises et détaillées, Milo Rau entreprend non de résoudre ou d’expliquer, mais au contraire de dévoiler ce que le récit historique n’a pas retenu.[1]. » Il met en scène son concept de "réalisme global", c'est à dire qui souhaite "véritablement intervenir dans le mécanisme du monde, dans le mécanisme de l’histoire. Malgré la foutue ambiguïté de chaque position." Ancien élève de Tzvetan Todorov et de Pierre Bourdieu devenu journaliste, ses premiers reportages le mènent, à partir de 1997, au Chiapas, à Cuba... A partir de 2002, il se consacre à l'écriture et à la mise en scène théâtrale, fondant en 2007 l’IIPM – l’International Institute of Political Murder, structure de production et de diffusion de son œuvre. Dans ses créations, il se plait à confronter le théâtre et le réel, pour en interroger les interactions possibles. Ainsi, le comédien Johan Leysen ouvre la pièce par une confidence intime. Campé au milieu de la scène, il raconte au public sa découverte de l'œuvre d'Eschyle, lorsqu'il était encore étudiant au conservatoire. Il déclame les premières phrases d' "Agamemnon", la tragédie débutant la trilogie, avant de revenir sur son expérience à Mossoul où il s'est rendu deux fois pour les besoins de la pièce. "Il y a des images que l'on n'oublie pas." précise-t-il. Dans le théâtre de Milo Rau, les témoignages constituent un second niveau de lecture, à la périphérie de l'histoire centrale. Ces souvenirs, souvent douloureux, sont racontés face au public, simplement, sans larme, ni cri, ni haine. Les faits qui y sont relatés, bouleversants de sincérité, autorisent l'inscription de la pièce dans le réel. Il s'agit là d'un aspect capital de son approche théâtrale, l'une des clefs de son concept de réalisme global. C'est ce photographe qui raconte la prudence et la peur face aux dangers encourus à chaque prise de vues clandestine dans la ville occupée qui ont permis de documenter Mossoul sous la terreur du califat. Ce sont les comédiens letton et irakien, Risto Kubar et Duraid Abbas Ghaieb, prenant la parole main dans la main, pour raconter leur vie ou plutôt la difficulté de vivre leur homosexualité dans leurs pays respectifs. Aux témoignages des deux comédiens, qui prennent une résonance singulière à Mossoul où ceux qui étaient démasqués étaient précipités du haut d'un toit d'immeuble, s'ajoute leur relation amoureuse, dont l'incertitude établit le point de jonction entre la fiction et le réel, prétexte au long baiser politique entre les deux hommes, sur scène et à l'écran. La double lecture devient triple : la tragédie ancienne, le drame de Mossoul, l'expérience intime des comédiens dont les témoignages sont autant de mises en abime. "On est plutôt témoin, passeur, on raconte ce qu’on a vécu, ce qu’on a vu, ce qu’on pense. Il nous demande beaucoup de parler de nous-mêmes" confie Johan Leysen[2]. Sur le plateau qu'aucun ne quitte ou presque durant le spectacle, personnages et interprètes se racontent à la manière de vies parallèles se reflétant dans le miroir du temps.

"Mad world"

 Si l'on ne sort jamais indemne d’une pièce de Milo Rau, c'est parce les sujets abordés scrutent la part sombre de l'humanité, toujours par le prisme d'un angle singulier. Faits divers ("Five easy pieces", sur l'affaire Marc Dutroux, 2016, où des enfants rejouent ce qui reste sans doute le plus grand traumatisme de la Belgique des dernières décennies du XXème siècle), migrations ("Empire", 2016, où les récits intimes des comédiens questionnent les parcours des immigrés), génocide ("Hate radio", 2011, suit une journée de la Radio Télévision Libre des Milles Collines à Kigali durant les massacres Tutsi de 1993)... Le metteur en scène zurichois compose un théâtre à la fois documentaire et allégorique, sociologique et artistique, dans lequel l’image vidéo (enregistrée ou en direct) ne se substitue pas à la scène mais, au contraire, vient en augmenter les possibilités ou, comme dans "Oreste à Mossoul",  autorise la présence sur scène, par le biais de l'écran vidéo, des artistes irakiens qui ont pris part au projet à Mossoul. La pièce examine les rapports entre l'Occident et le Moyen-Orient tout en explorant les liens entre tragédies ancienne et contemporaine. Curieusement, c'est pourtant la première fois que Milo Rau monte une pièce antique. 

Les longues minutes que dure la scène de strangulation d’Iphigénie seraient-elles supportables si elles n’étaient pas grimées du masque de la tragédie grecque ? Car plusieurs minutes sont nécessaires pour étrangler quelqu’un, serrer sa gorge, continuer aux premiers râles, ne pas céder tandis qu’il agonise. Sous le couvert du mythe, Milo Rau explore la temporalité de la violence. Le monde dévasté de l’Orestie est aussi le nôtre. C’est pourtant de cette immense douleur que va naître la démocratie, lorsque la justice et le pardon l’emporteront sur le cycle des vengeances. C’est la fin de la nuit.

L'espace du théâtre est pour Milo Rau celui des réalités parallèles. Tout devient possible à l'intérieur de la pièce où deux époques peuvent entrer en dialogue. L'auteur suisse construit une œuvre critique subtile et implacable sur notre époque, dans laquelle l'esprit est en permanence stimulé par la réflexion menée sur scène. Eschyle apparait alors comme un prétexte déterminant un cadre à l'intérieur duquel est monté "Oreste à Mossoul". Plutôt que d'évoquer la situation du Proche-Orient, la pièce interroge les relations, possibles ou impossibles, contenues dans les témoignages qui donnent une immédiateté aux événements qui se déroulent dans l’histoire centrale A travers le théâtre, Milo Rau et ses comédiens prennent ainsi leur responsabilité face au monde.

[1]Éric Vautrin, « Pouvoir et postmodernité dans le théâtre naturaliste de Milo Rau et de l’International Institute of Political Murder », Double jeu [En ligne], 10 | 2013, mis en ligne le 10 juillet 2018, consulté le 16 septembre 2019. Lien.

 [2]Libération, Entretien avec Elisabeth Franck-Dumas, 5 septembre 2019

"Oreste à Mossoul" Conception et mise en scène: Milo Rau d'après l'Orestie d'Eschyle, 2019 © Michel Devijver "Oreste à Mossoul" Conception et mise en scène: Milo Rau d'après l'Orestie d'Eschyle, 2019 © Michel Devijver

"Oreste à Mossoul" de Milo Rau, librement inspiré de l'Orestie d'Eschyle,

Du 10 au 14 septembre 2019

Nanterre-Amandiers Centre dramatique national, 
7, avenue Pablo Picasso 92 000 Nanterre

Du 22 au 23 octobre, dans le cadre du festival Sens Interdis,

Célestins, Théâtre de Lyon
4, rue Charles Dullin 69 002 Lyon

Du 16 au 17 novembre,

La Rose des vents - Scène nationale Lille Métropole 
Boulevard Van Gogh 59 650 Villeneuve-d'Ascq

Du 4 au 7 décembre,

Théâtre de Vidy-Lausanne 
Avenue E. H. Jacques Dalcroze 5 CH - 1007 Lausanne  

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