Graz, l'autre festival d'automne

A Graz, la 53ème édition du « steirischer herbst », le festival d'automne, s’est réinventée en ligne, coronavirus oblige. Placée sous le vocable de « Paranoïa TV » et de son présentateur vedette virtuel, Sigmund Freud, la manifestation interrogeait nos inquiétudes et nos peurs à travers les œuvres d’une cinquantaine d’artistes internationaux. Quand la réalité dépasse la fiction.

Paranoïa TV, Video still 1, 53rd Steirischer Herbst, Graz, 14 septembre - 18 octobre 2020 © Steirischer Herbst Paranoïa TV, Video still 1, 53rd Steirischer Herbst, Graz, 14 septembre - 18 octobre 2020 © Steirischer Herbst

« Les perturbations utiles et les conflits productifs ont toujours fait partie de Steirischer Herbst – une institution qui a suscité le dialogue à maintes reprises tout au long de son histoire ». C'est par ces mots que l'internaute était accueilli sur la page officielle du site du Festival d'automne de Graz à l'occasion de la dernière édition qui s'est achevée il y a quelques semaines. Chaque année, de septembre à octobre, le « steirischer herbst » rythme la vie culturelle de Graz et de la Styrie, au sud de l’Autriche. International, avant-gardiste, pluridisciplinaire après avoir été longtemps la place forte de la performance, l’événement fondé en 1968 par le politicien et homme de culture Hans Koren, est, certes un petit festival, mais il est aussi le plus ancien et l’un des plus renommé d’Europe en matière de création artistique. Théâtre, arts visuels, cinéma, littérature, danse, musique, architecture, performance, nouveaux médias et théorie se rencontrent ici. La grande spécificité et la grande force de la manifestation étant la mise en réseau de ces différents domaines artistiques, en plus de son image de festival producteur. Depuis sa création en effet, il fait la part belle aux œuvres inédites, aux commandes, aux premières mondiales. Sa réputation d’avant-garde s’acclimate très bien d’une ville comme Graz. Si elle ne partage pas tout à fait la politique progressiste de Vienne, la deuxième ville d’Autriche agrémente son conservatisme d’une bonne dose libérale.

Paranoïa TV, Freud simulation, 53rd Steirischer Herbst, Graz, 14 septembre - 18 octobre 2020 © Mathias Voelzke Paranoïa TV, Freud simulation, 53rd Steirischer Herbst, Graz, 14 septembre - 18 octobre 2020 © Mathias Voelzke

Cette année, comme partout ailleurs, il a bien fallu s’adapter au bouleversement mondial entrainé par la pandémie du coronavirus. A la tête du festival depuis 2017, l’historienne de l’art et commissaire russe Ekaterina Degot le confiait à l’ouverture de la manifestation, la présente édition tient de l’expérimentation. « Nous nous efforçons d'atteindre le public d’une manière très différente » précise-t-elle. L’organisation de l’édition 2020, presque finalisée en mars dernier, au moment du pic de l’épidémie de coronavirus en Europe, a été complètement repensée, réinventée pour s’adapter aux nouveaux enjeux. Ainsi, à la programmation traditionnelle considérablement allégée pour répondre aux conditions sanitaires exigées face à la pandémie, étaient imaginées de nouvelles propositions à destination des publics. Plutôt que ces derniers ne viennent au festival, celui-ci renverse la donne et s’invite dans les foyers. « Nous étudions comment faire pour utiliser efficacement les médias lorsque le public et les artistes doivent rester chez eux » précise Ekaterina Degot. Rebaptisé « Paranoïa TV », le festival d’automne s’est donc déroulé cette année en grande partie « online ». Les œuvres présentées ont été produites spécifiquement pour le medium TV. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’une webtv mais d’une véritable chaine de télévision au sens classique du terme avec ses bulletins d’informations quotidiens. Le siège de la chaine, situé au cœur de Graz dans la Herrengasse, l’artère la plus commerçante, en lieu et place d’un ancien magasin de chaussures, s’étend sur cinq étages. Accessible à tous, l’immeuble de Paranoïa TV a sa star locale : Sigmund Freud, ou plutôt son avatar virtuel, prompt à accueillir et renseigner le public téléspectateur. « Nous sommes partout cette année même dans des endroits où les gens ne nous attendent pas » rappelle Ekaterina Degot dans le Paranoïa TV Guide distribué a près de 400 000 exemplaires, notamment en supplément des journaux locaux juste avant l’ouverture du festival. Comme à son habitude et malgré les circonstances, le Steirischer Herbst présente des œuvres internationales inédites dont la plupart sont accessibles gratuitement. Pour répondre aux contraintes inhérentes à la pandémie, l’équipe curatoriale a pris soin de choisir une large variété de supports compatibles avec la distanciation sociale en vigueur. Un « Office of open questions » permettait aux visiteurs, réels ou virtuels via la chaine de télévision, d’interagir avec les artistes, les œuvres et l’équipe du festival. Enfin, « Paranoïa TV » disposait de sa propre application pour Smartphones.

Pustostan, images by Joanna Piotrowska, essai by Dorota Mastowska, published on the occasion of steirischer herbst '20 Paranoïa TV 24.9 - 18.10.20 © Clara Wildberger Pustostan, images by Joanna Piotrowska, essai by Dorota Mastowska, published on the occasion of steirischer herbst '20 Paranoïa TV 24.9 - 18.10.20 © Clara Wildberger

L’artiste allemande d'origine vietnamienne Sung Tieu (née en 1987 à Hai Duong, Vietnam, vit et travaille à Berlin), est intervenue dans les pages du Kleine Zeitung – journal local plutôt conservateur – en proposant des nécrologies non pas dédiées à des personnes mais plutôt à des notions sociales. Ces annonces d’une demi-page utilisent la typographie conventionnelle des journaux, mais sont en fait des dessins à la main. Les photographies en noir et blanc de l’artiste polonaise Joanna Piotrwska (née en 1985 à Varsovie où elle vit et travaille) répondaient au texte en polonais de Dorota Mastowska pour évoquer la violence domestique dans un tiré à part intitulé « Pustostan » distribué gratuitement par une entreprise de livraison de repas à domicile. Comment appréhender l’espace domestique à l’heure du confinement ? Comment gérer l’injonction à l’isolement quand elle fait du danger un possible du quotidien ? Avec le livre à colorier pour adulte « Lucy is sick », dont les exemplaires seront offerts aux patients de l’hôpital universitaire de Graz, l’artiste Roee Rosen (née en 1963 à Rehovot, Israël, vit et travaille à Tel Aviv) fait un retour aux sources, à ses débuts, lorsque ses dessins et ses textes étaient empreints tour à tour d’humour et de mélancolie.

Lucy is seek, a coloring book, Rose Rosen, commissionne and produced by steririscher herbst '20 © Clara Wildberger Lucy is seek, a coloring book, Rose Rosen, commissionne and produced by steririscher herbst '20 © Clara Wildberger

Akinbode Akinbiyi, Photoautomat, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke Akinbode Akinbiyi, Photoautomat, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke
Dans le monde d’avant, voyager s’était fortement normalisé au point pour certains de connaître parfaitement des villes très souvent visitées. Le coronavirus a désormais changé la donne. Certaines destinations qui nous paraissaient familières s’estompent peu à peu avec le temps. Deux cartes imaginaires conçues par deux collectifs d’artistes autrichiens proposent une sorte de réponse à l’oubli lorsqu’on ne peut plus voyager nulle part. La carte proposée par Gelatin, collectif viennois, donne à voir la ville de Graz depuis une perspective humaine, c’est à dire au ras du trottoir. Les deux artistes ont demandé à leurs amis ce qui devrait être placé sur la carte, offrant une vue collective de la ville. La « Vienna from Memory » d’ASYNCHROME, groupe d’artistes basé à Graz, ressemble plus à un collage à la perspective illusionniste duquel émergent certains sites repères tels le Prater ou encore la Karl Marx-Hof. En aucun cas, il ne s’agit d’un point de vue objectif. Les deux collectifs interrogent se qui se cache derrière cette société transparente. A la recherche d’une utopie contemporaine dans laquelle l’échec est accepté. Presqu’en face du siège de « Paranoïa TV », de l’autre côté de la rue, sur la place Am Eseirnen Tor, l’artiste britannique Akinbode Akinbiyi (né en 1946 à Oxford, vit et travaille à Berlin) a installé son photomaton. Ces cabines au charme désuet et à la présence universelle sont munies d’un appareil photographique qui prend, développe et tire instantanément nos photos d’identité. Celle de Akinbiyi, envisagée comme un confessionnal séculier, ne produit pas les images exactement attendues mais ouvre vers un ailleurs. Un seul portrait se mélange avec trois photographies de l’artiste qui donnent un aperçu d’un nouveau monde où la beauté surgit de l’insignifiant. La poésie de l’artiste accompagne alors pour quelques instants le sourire du visiteur. Tandis que sur la Promenade du Burggarten qui borde l’immense Stadtpark, l’installation « Dictionary of imaginary places » de l’artiste russe Vadim Fishkin (né en 1966 à Penza, Russie, vit et travaille à Ljubljana, Slovénie) fait converser de façon poétique deux lampadaires, se susurrant des noms de villes ou de contrées n’ayant leur existence que dans la littérature.

Vadim Fishkin, Dictionnary of imaginery places, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke Vadim Fishkin, Dictionnary of imaginery places, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke

Lawrence Abu Hamdan, A conversation with Tiny Movements - SPAR Central Train Station, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke Lawrence Abu Hamdan, A conversation with Tiny Movements - SPAR Central Train Station, 2020, installation, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke
On reste perplexe en revanche face à la proposition de Lawrence Abu Hamdan (né à Amman, Jordanie en 1985, vit et travaille à Dubai), d’autant plus que, sur le papier, « A convention of tiny movements » apparaît séduisant. Un groupe de chercheurs du Massachussetts Institute of Technology (MIT) a découvert il y a quelques années que les enregistrements vidéo ou la technologie laser peuvent être déployés pour mesurer les vibrations des objets générés par la voix humaine. Ceux-ci peuvent ensuite être convertis en nouveaux sons. Dans l’installation de l’ancien lauréat du Turner Prize, des mouchoirs en papier, des emballages d’une célèbre barre chocolatée ou encore de paquets de chips du magasin Spar de la gare centrale, peuvent émettre des sons pendant qu’ils écoutent. L’artiste souhaite ainsi rendre compte d’un futur proche dans lequel les objets du quotidien seraient des dispositifs de surveillance. Pour l’instant, cela ne fonctionne pas vraiment. De la même manière « The final Match » du metteur en scène Janez Jansa (né en 1964 à Rijeka, ex-Yougoslavie, vit et travaille à Ljubljana, Slovénie), à la fois pièce radiophonique et performance, atteint ses limites. Embarqué dans un taxi en compagnie de deux autres personnes, la radio retransmet la finale du la Coupe d’Europe de football, qui n’est plus repoussée à 2021 mais qui se joue maintenant, opposant la Suède à l’Allemagne. Le problème pour les non-germanophones est qu’il faut lire la traduction en anglais remise avant le départ. Rapidement, la nausée gagnant l’ensemble des passagers, la lecture fut stoppée. C’est alors l’ennui, face à cet interminable match radiophonique, qui prend le pas sur le reste et l’aspect surréaliste de notre environnement. Pour pourvoir capter la bonne fréquence, il a fallu que le taxi se rende dans un terrain vague prévu à cet effet à la périphérie de la ville. Résultat, non seulement ce qui se passait au cours du match était incompréhensible mais, en plus, le taxi se retrouvait entouré d’une douzaine de véhicules identiques, seuls sur cette zone inhabitée, une expérience très étrange.

Janez Jansa, The final match, 2020, radio play and performance, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke Janez Jansa, The final match, 2020, radio play and performance, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Mathias Voelzke
 A partir de l’application « Paranoïa TV », on accède à des séries, des films inédits, des jeux en ligne et des podcasts calqués sur le modèle des fournisseurs de streaming populaires : ainsi, le nouveau film de Josef Dabernig « All the Stops », les dix épisodes de la série « Deutsch Süd-ost » d’Ingo Niermann ou les dix-sept épisodes du podcast « Who’s Afraid of ... » qui sont autant de portraits d’artistes en crise participant au festival mais aussi le passionnant « The paranaoïa of the western mind », une discussion entre le dramaturge suisse Milo Rau et le philosophe camerounais Achille Mbembe, ainsi que « Brown, yellow, white and dead », la géniale et hilarante nouvelle série artisanale en quatre épisodes imaginée par l’artiste franco-argentine Liv Schulman (née en 1985 à Paris où elle vit et travaille). Au total, cinquante-cinq œuvres inédites de cinquante-deux artistes ou collectifs constituent le programme télévisé.
Liv Schulman, Brown, yellow, white and dead, 2020, 4 épisodes serie, in French, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Liv Schulman Liv Schulman, Brown, yellow, white and dead, 2020, 4 épisodes serie, in French, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Liv Schulman

Avec une large majorité des évènements du festival disponibles gratuitement via « Paranoïa TV », Ekaterina Degot ne savait pas comment l’audience serait affectée, alors qu’on demandait au public essentiellement issu de Graz de modifier radicalement son approche. Plus locale que jamais, la 53ème édition du festival d’automne de Graz s’est aussi révélée la plus internationale grâce au fait qu’elle ait réellement eu lieu online. Graz, ville aux réminiscences austro-hongroises, n’est certainement pas activiste, mais reste un modèle de libéralité, conservatrice à visage humain, dans un pays qui tient encore à distance sa propre histoire. Ekaterina Degot peut être satisfaite. Si le steirischer herbst 2020 s’est achevé le 18 octobre dernier, emportant avec lui la réincarnation digitale de Sigmund Freud, l’ensemble des films, séries, jeux et autres formats produits spécifiquement pour « Paranoïa TV » sont disponibles en ligne jusqu’au 31 décembre 2020 en raison de l’importante demande qu’ils suscitent. Si le Festival d’automne s’est fait le miroir des peurs et des inquiétudes qui traversent les sociétés occidentales aujourd’hui, il a su se réinventer et se prolonge cette année encore un peu, le temps d’un nouveau confinement. 

Studio ASYNCHROME, Vienna from Memory (détail), 2020, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Clara Wildberger Studio ASYNCHROME, Vienna from Memory (détail), 2020, commissioned and produced by steirischer herbst '20 © Clara Wildberger

PARANOÏA TV - 53ème édition du steirischer herbst de Graz. Equipe curatoriale : Ekaterina Degot (directrice artistique), Mirela Baciak, Henriette Gallus, Dominik Müller, Christoph Platz, David Riff.

Du 14 septembre au 18 octobre 2020 - Accès aux programmes à la demande de Paranoïa TV étendus jusqu'au 31 décembre 2020.

PARANOÏA TV
53ème édition du steirischer herbst de Graz, Autriche.

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