Une histoire sensible de la mémoire. Jean Bellorini et la rencontre proustienne

Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, la nouvelle création de Jean Bellorini transporte le public dans l'intimité proustienne d'une conversation à deux voix mêlant le récit de la recherche aux souvenirs personnels. "Un instant", bouleversante promenade avec la mort, questionne les mécanismes de la mémoire en une intense réflexion sur la vie.

Jean Bellorini, "Un instant", d'après Marcel Proust, création, Théâtre Gérard Philipe CDN de Saint-Denis, novembre 2018. © Pascal Victor Jean Bellorini, "Un instant", d'après Marcel Proust, création, Théâtre Gérard Philipe CDN de Saint-Denis, novembre 2018. © Pascal Victor

Des chaises. Partout des chaises, empilées les unes sur les autres dans ce qui ressemble à un grenier, une cave, un débarras, un de ces lieux où l'on enferme les objets du passé devenus encombrants. Et puis il y a la petite maison en hauteur à laquelle on accède par une échelle en bois comme on accédait à la cabane dans les arbres lorsque enfant on s'y réfugiait, la transformant en lieu de tous les possibles, une fabrique des rêves qui viendront plus tard se fracasser sur les réalités de la vie. Peut-être est-ce aussi la pièce du rez-de-chaussée d'une habitation plus grande, donnant accès au cimetière des objets, vaste caveau empreint de nostalgie enterré au sous-sol. Une femme s'avance dans la pénombre de ce décor mélancolique et s'installe de profil sur un banc entreposé côté jardin à l'avant-scène. Elle est asiatique. La démarche hésitante, le visage marqué par les années, elle entre dans l'âge des bilans. Une certaine sagesse transparait dans la sérénité apparente de ce corps. Sans doute sait-elle que le chemin qui reste à parcourir n'est plus très long désormais.  Dans la maison du haut, aux murs tapissés de liège pour n'y entendre aucun bruit, se distingue une présence, celle d'un jeune homme dont l'identité ne fait aucun doute. Marcel l'observe depuis ce promontoire. Ils ont pour unique compagnon un musicien installé en bordure de l'avant-scène côté cour, dans une symétrie parfaite avec la comédienne.

Jean Bellorini poursuit ici son exploration des grandes oeuvres de la littérature. Après une adaptation gargantuesque des "Frères Karamazov", dernier roman achevé par Dostoïevski avant sa mort, c'est dans l'épure qu'il aborde l'écriture prodige de Marcel Proust. Des sept volumes qui composent A la recherche du temps perdu, chef-d’œuvre rédigé entre 1906 et 1922 où le romanesque se confond avec les souvenirs de toute une vie, Bellorini privilégie les années de jeunesse : le temps de l'enfance où dominent les figures féminines de sa mère et de sa grand-mère, de Françoise aussi, puis le souvenir de l'enfance lorsque, aidé de Céleste, l'écrivain assemble dans l'ultime volumeLe temps retrouvé, les feuilles de son monument littéraire. La pièce tourne autour de trois axes : l'enfance, le deuil et le jaillissement de la mémoire. Ils correspondent aux trois duos proustiens formés par l'écrivain avec Françoise, sa grand-mère et enfin Céleste.

Du vécu à l'oeuvre: la mise en art des souvenirs 

Lorsque les premières notes retentissent, on ne reconnait pas immédiatement la mélopée qui semble voilée comme si on l'écoutait à travers un poste de radio. Elle se fait nette lorsque le volume est à son plein, révélant la voix émue de Jacques Brel interprétant cette chanson populaire et déchirante de Léo Ferré sur le temps qui passe et efface les mémoires. Les deux personnages entament un dialogue autour de la maladie et la mort de la grand-mère de Proust, partent en promenade autour du plateau qui délimite le jardin, prennent le thé l'agrémentant comme il se doit de biscuits chers à l'auteur. La musique entrecoupe les scènes. La rencontre est aussi celle du réel avec la fiction, celle de Marcel Proust, dont on n'imagine pas ici qu'il puisse être incarné par quelqu'un d'autre que Camille de la Guillonnière, acteur fétiche de Jean Bellorini, avec Hélène Patarot, complice de Peter Brook pour qui la comédienne se fait parfois costumière. 

 De cette figure maternelle proustienne aux trois visages envisagée au départ, la comédienne restera à distance, incarnant finalement ce personnage déraciné de la diaspora vietnamienne, troublant écho d'une histoire intime qui est la sienne. Les affinités entre les deux personnages, les manques de leur mère, la similitude de la relation avec leur grand-mère, les deuils, les souvenirs sont autant de liens sensibles qui les réunissent. L'histoire personnelle d'Hélène est mise en perspective avec le récit de Proust. La traversée de l'espace encombré est celle des souvenirs d'une vie. A l'heure de l'inventaire, les pensées douloureuses jusque-là tues reviennent en mémoire à la faveur de la conversation engagée par les deux protagonistes. L'écrivain n'est plus ici le patient, cet enfant à la santé fragile décrit dans La recherche mais, dans une inversion des rôles, le médecin qui accompagne Hélène amnésique pour l'aider à recouvrer les souvenirs enfouis d'une jeunesse exilée, d'une acculturation forcée. Marcel Proust lui remémore son enfance de réfugiée d'Indochine qui sera arrachée aux siens pour être placée dans une famille d'accueil dans le Berry. Fille, elle est séparée de ses deux frères jugés plus robustes et donc conformes aux travaux de la ferme et placée chez un couple voisin. "Je n'ai pas reconnu ma mère et ma grand-mère" se souvient-elle amèrement lorsque celles-ci viennent la visiter deux ans plus tard. "On était des berrichons" rajoute-t-elle dans un accent local qui déclenche les rires des spectateurs. L'humour, constamment présent dans la pièce, vient mettre à distance la violence contenue dans ces propos. Pour leur première visite, les deux femmes ont apporté depuis Paris des victuailles exotiques inconnues dans ces terres rurales du centre de la France. Dans la cuisine, elles préparent, en l'honneur de la petite fille et du couple avec qui elle vit à présent, un festin hérité de la culture indochinoise qui fut la leur, culture qu'elles ont adapté à leur nouvelle vie et qui déjà diffère de l'originale. Les effluves de cuisines provenant du porc au caramel et des autres plats bouleversent la fillette :"C'est comme si j'en connaissais déjà le goût, l'odeur, la saveur" confie-t-elle sans jamais en avoir mangé auparavant. La madeleine de Proust à l'arôme de la papaye. L'orage qui éclate à ce moment met fin à la promenade, à la conversation et aux souvenirs.

"Qui sait s'il remontera de sa nuit"

Les confessions ont débuté avec l'évocation du séjour à Combray tant redouté par Proust, revivant chaque soir au coucher l'angoisse de l'absence du baiser de sa mère. Elles se poursuivent avec le récit de l'agonie de la grand-mère: "Ma grand-mère était perdue" dit-il, reprenant les mots exacts du médecin lui apprenant la situation funeste à la suite de l'attaque provoquée par l'urémie. Chaque personne est bien seule. Le personnage de l'écrivain reprend alors, déclamé à la manière d'une méditation philosophique, le célèbre monologue sur l'incertitude de la mort venant dérégler un emploi du temps établi, une journée planifiée : "Nous disons bien que l’heure de la mort est incertaine, mais quand nous disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu’elle ait un rapport quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort—ou sa première prise de possession partielle de nous, après laquelle elle ne nous lâchera plus—pourra se produire dans cet après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d’un manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être rentré à temps pour recevoir une amie; on voudrait qu’il fît aussi beau le lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impénétrable obscurité, a choisi précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées." ( Du côté de Guermantes, p. 169)

 Dans cette partition intime qui se joue à deux voix, Jean Bellorini conserve l'intense réflexion sur la vie qui parcourt en filigrane les sept volumes de la recherche. Le dandy mondain, tenu à distance par le choix de l'enfance, s'efface devant le Proust métaphysique. Ce que recherche le metteur en scène, c'est faire surgir cette émotion qui naît de la remémoration d'un instant, lorsque le regard s'attarde sur un objet tout près, évoquant soudain un détail du passé: la madeleine de Marcel, les trois petits coups d'Hélène sur la cloison pour appeler sa grand-mère.  En autorisant le récit d'un instant, il en permet le deuil. Quels sont nos souvenirs? Sont-ils réels ou fabriqués, transposés dans nos fantasmes ? Que contient un objet, une odeur, un goût, une couleur? La réminiscence d'un monde disparu procure à Proust, dans la souffrance même, du plaisir. En éprouvant l'affliction, il se sent vivre un peu plus. L'obsession matérielle de l'écrivain, qui tel un chaman animiste fait correspondre un objet à une personne, est perceptible dans l'empilement des chaises. Un entassement qui rend tangible sa folie, le cimetière des chaises et ses fantômes comme lieu idéal de l'introspection. Les récits de l'auteur et d'Hélène se rejoignent sur le terrain de l'exil, celui de l'enfance, "mais ils surgissent aussi du lieu d’exil nécessaire, volontaire que chacun, et les spectateurs avec eux, se ménagent pour écrire, pour se souvenir, pour retrouver et voir surgir en soi cette part perdue", précise Jean Bellorini. Le souvenir pourtant n'est pas le duplicata d'un moment vécu mais bien une adaptation, une reconstruction, parfois une transformation des faits. Mémoire, imagination, familiarité se mélangent dans les récits de vies. "Un instant" est ce moment où tout rejailli  "Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand’mère,le visage de ma grand’mère, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant – que je venais d’apprendre qu’elle était morte. Plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur."

 "UN INSTANT" de Jean Bellorini d'après Marcel Proust,

TGP, Théâtre Gérard Philipe, 59 rue Jules Guesde 93 200 Saint-Denis, du 14 novembre au 9 décembre 2018 (création),

Les Théâtres de la ville de Luxembourg, Grand Théâtre, 1 rond-point Schuman L- 2 525 Luxembourg, du 14 au 15 décembre 2018,

TKM, Théâtre Kleber-Méleau, Chemin de l'Usine à gaz 9, 1020 Renens, Suisse, du 8 au 27 janvier 2019, 

Théâtre Louis Aragon, 24 boulevard de l'Hôtel de ville, 93 290 Tremblay-en-France, du 16 au 17 février 2019, 

La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 quai Rive Neuve, 13 007 Marseille, du 13 au 16 mars 2019, 

Théâtre de l'Archipel, Scène nationale de Perpignan, Avenue du Général Leclerc 66 000 Perpignan, du 20 au 21 mars 2019, 

Théâtre de Caen, 135 boulevard du Général Leclerc, 14 000 Caen, du 26 au 27 mars 2019.

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