1336, l'utopie en résistance

Avant le Théâtre de Belleville en mars prochain, la Maison des Métallos accueillait Philippe Durand venu porter la parole des Fralib. Il retrace le long combat qui les a opposés au géant européen Unilever et fait de ces salariés unis, armés de leur seul courage leur permettant de rester debout face à la multinationale, des héros de notre temps qui ouvrent la voie de tous les possibles.

Philippe Durand, 1336 (paroles de Fralib), Comédie de Saint-Etienne © Comédie de Saitn-Etienne Philippe Durand, 1336 (paroles de Fralib), Comédie de Saint-Etienne © Comédie de Saitn-Etienne
1336 correspond au nombre de jours qui séparent la fermeture de l'usine de Gémenos près de Marseille, à la fin du conflit avec Unilever. 1336 jours, quatre années de lutte pendant lesquelles les salariés du groupe anglo-néerlandais, attachés à leur travail et leur savoir-faire, vont occuper l'usine et, contre toute attente, faire plier leur puissant employeur. Déjouant toutes les logiques d'un capitalisme mondialisé qui délocalise en permanence afin de trouver la main d'œuvre la moins chère permettant de réaliser un maximum de profits, ces femmes et ces hommes sont devenus des héros pour leurs contemporains en montrant que l'utopie peut parfois devenir la réalité. Gémenos rappelle ce petit village gaulois d'Armorique qui seul a tenu tête à nombre d'armées romaines, à ceci près que Gémenos n'est pas une fiction. Seul et attablé face au public, le comédien Philippe Durand va porter la voix des Fralib. Pas de décor, ni de costume ici, il partage avec les spectateurs installés en arc-de-cercle face à lui sur la grande scène de la Maison des Métallos, une lecture mise en voix. L'espace en gradin habituellement dévolu au public est délibérément condamné, abolissant la distance qui sépare traditionnellement ceux qui performent de ceux qui regardent, amenant ces derniers au plus près du récit. De surcroît, l'occupation de la scène permet sa disparition en effaçant l'effet de surélévation de l'orateur par rapport à l'auditeur et rappelle sans doute la configuration des assemblées participatives où se prenaient les décisions collectives pendant les 1336 jours du conflit. Durant plus de quatre-vingt-dix minutes, Philippe Durand va donner corps à la lecture des témoignages des salariés de Gémenos avec pour seul artifice l'accent du sud comme unique indication géographique. Le projet théâtral est né de sa rencontre en mai 2015 avec les ouvriers de l'usine provençale au moment où, après avoir sauvé leur outil de production ils font le choix, quarante ans après les Lip, de l'autogestion d'entreprise. 1336 est désormais aussi le nom de la nouvelle marque de thé qu'ils produisent. Ce nombre emblématique remplace le célèbre pachyderme de la marque Eléphant. Ce symbole du patrimoine local, fabriqué à Gémenos depuis sa création, a quitté la Provence en même temps qu'Unilever qui n'a jamais voulu le restituer.

 Le pot de thé contre le pot de fer

 L'entreprise d'importation et de vente de thé créée à Marseille par deux frères en 1892 prend le nom de Société des thés de l'Eléphant en 1927. En 1975, elle est rachetée par Unilever qui deux ans plus tard crée une filiale, la Française d’Alimentation et de Boissons (Fralib) afin de regrouper les sociétés Lipton et Eléphant. Tous les produits de la marque au pachyderme étaient entièrement fabriqués dans l'usine de Gémenos. Le célèbre thé Lipton Yellow était quant à lui fabriqué dans l'usine du Havre jusqu'à sa fermeture en 1998, provoquant le redéploiement d'une partie du personnel en Provence. Le 28 septembre 2010, Unilever annonce la fermeture du site dont la production se fera dans leur usine de Pologne. Cette annonce entraine la mobilisation des salariés qui vont occuper l'usine à partir de l'été 2011. La multinationale, pour qui cette fermeture devait être une simple formalité, ne s'attend pas à une telle résistance. Jouant la montre, elle laisse la situation se dégrader, persuadée que les ouvriers partiront d'eux même. La justice s'en mêle en rejetant par trois fois les plans de sauvegarde de la filiale d'Unilever et en obligeant l'entreprise à reprendre la procédure depuis le début avec l'ensemble des salariés. Pour eux, le choc de l'annonce de la fermeture et l'occupation de l'usine marquent une terrible rupture de leur mode de vie, due notamment à l'incertitude de l'avenir. Etonnamment, c'est aussi un évènement fondateur puisqu'il va transformer irrémédiablement leur rapport aux autres, implanter la fierté d'avoir tenu tête à la multinationale, donner l'espoir de tous les possibles, montrer la solidarité créée entre les Fralib mais aussi avec une partie de la population de tout un pays qui leur apporte aide et soutien.  

Un théâtre militant

A la naissance du projet, il y a une lecture, celle par Philippe Durand du Parlement des invisibles de Pierre Rosanvallon qui décrit le besoin de réappropriation de vies ordinaires dans une époque troublée par une crise de la représentation et de la compréhension de la société. Se réapproprier ces vies permet de se réapproprier la nôtre et ainsi de la valoriser. Le comédien part à la rencontre des Fralib, récoltant leur parole à la faveur d'entretiens menés dans l'usine, sur leur temps de travail. Ils vont composer autant de récits qui, mis bout à bout, racontent l'incroyable aventure humaine de ces 1336 jours. Le comédien retranscrit et met en scène "ces trésors populaires" en restant au plus près de la parole reçue, gardant les répétitions, la syntaxe hétérodoxe... afin d'en conserver l'oralité. En public, la voix de Philippe Durand devient le transmetteur de celles des ouvriers de Gémenos, racontant une "histoire populaire" du conflit, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de l'historien américain Howard Zinn. Cette histoire est celle de cette France qui se lève tôt, des petits, des sans-grades, de ceux qui ne sont pas écoutés, pas entendus mais qui, à Gémenos, sont restés debout et n'ont pas voulu céder face aux puissants ici incarnés par Unilever et ses moyens illimités qui devaient mettre à genoux les Fralib. Ces derniers illustrent la condition des travailleurs contemporains, simples marionnettes de multinationales mondialisées, ils sont ballotés en fonction de l'avidité des profits des actionnaires et de leurs serviteurs. Dans un geste désespéré, les femmes et les hommes de l'usine de Gémenos tentent par tous les moyens de conserver leurs emplois et deviennent un exemple pour tous les salariés qui se retrouvent dans la même situation, montrant qu'il est possible de contrecarrer la logique d'un monde des affaires devenu si avide qu'il en est déshumanisé. Les Fralib sont un espoir pour l'humanité. Philippe Durand n'est pas un simple interprète, il raconte leur histoire pour les faire connaitre: "Le pari qu’ils ont fait de reprendre cette usine n’est pas une petite affaire. Unilever n’a pas voulu leur céder la marque marseillaise Élephant. Ils ont donc lancé une nouvelle marque, sans budget de publicité, en s’appuyant seulement sur le réseau militant et leur exemplarité. C’est un sacré défi, un nouveau combat à venir. Mon travail participe aussi à les faire connaître." Alors, les boites de thé et autres infusions de la marque 1336 forment une pyramide sur la petite table installée derrière le comédien qu'il met en vente lui-même au profit de la SCOP à l'issue de la représentation, tout comme le texte des entretiens publié aux Éditions d’ores et déjà. Bien plus qu'un simple passeur de paroles, Philippe Durand s’est fait militant engagé, ambassadeur nécessaire de ces gens d'exception qui tentent, sans exposition médiatique, de faire vivre leur usine. Ces portraits d'ouvriers, qui sont autant de héros ordinaires, incarnent une source d'inspiration pour tous ceux qui se battent chaque jour pour conserver ou se réapproprier leurs outils de production et redonner un visage humain à un monde, celui de l'entreprise, qui semble l'avoir totalement perdu.

 

1336 (PAROLE DE FRALIBS)
une aventure sociale racontée par Philippe Durand
production La Comédie de Saint-Étienne – Centre dramatique national
Maison des Métallos du 9 au 13 janvier 2018
Théâtre de Belleville du 7 mars au 31 mai 2018

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