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L’annonce, fin novembre, du licenciement pour motif économique de Bertrand Godot, figure historique de la programmation artistique au Carré, à la fois scène nationale et centre d’art contemporain d’intérêt national (CACIN) à Château Gontier, en Mayenne, suscite mobilisations et inquiétudes sur l’avenir du centre d’art et de la chapelle du Génêteil qui l’accueille. Reconnu pour son engagement en faveur d’artistes émergents, Bertrand Godot était en charge du centre d’art depuis 1996, soit près de trente ans. Au sein du Carré, il assurait, jusqu’à l’annonce de son licenciement, la direction de la programmation art contemporain, incluant le commissariat des expositions et de manifestations telle que la biennale Gontierama qu’il a fondé en 2018. Le licenciement a été motivé par des raisons économiques, liées à des coupes budgétaires imposées par la région Pays de la Loire[1]. La décision a été prise par le conseil d’administration du Carré, de manière quasi unanime, une seule voix contre, en raison de la prévision d’une diminution d’activité, notamment due à la fermeture de la chapelle du Génêteil pour des travaux de trois à quatre ans. « Ça ne me fait pas plaisir de licencier quelqu’un » a déclaré le directeur du Carré, Maël Grenier, pour qui cette mesure n’était pas agréable mais nécessaire face à la crise économique affectant la structure. Cependant, la trajectoire et le rôle de Bertrand Godot dans la vie artistique locale interrogent sur cette mise à l’écart. L’intéressé a exprimé sa frustration et son sentiment d’injustice face à la brutalité du processus, en déclarant notamment avoir été « dégagé du jour au lendemain[2] » après près de trente ans de service. Il s’interroge également sur le choix de la suppression de son poste plutôt que d’autres au sein de l’institution castrogonterienne. De son côté, Maël Grenier a justifié la mesure en expliquant qu’il s’agissait du « seul poste envisageable[3] » à supprimer pour adapter le modèle économique du Carré, tout en reconnaissant le travail accompli par Godot.
Cette décision a provoqué un tollé dans le milieu culturel. Beaucoup d’artistes et de professionnels du milieu de l’art contemporain ont réagi sur les réseaux sociaux, faisant part de leur indignation, à l’image du sculpteur Vincent Mauger, pour qui le « licenciement de Bertrand Godot est incompréhensible, cette décision subite et brutale bafoue le travail qu’il a mené pendant 30 ans[4] ». Amer et lucide, il évoquait le futur chantier de la Chapelle du Génêteil : « C’est désormais un chantier sans capitaine qui prépare une coquille vide, les coupes budgétaires décidées par Christelle Morançais participent largement à rendre ces destructions possibles et prépare un avenir sans horizon ». La plasticienne Céline Cléron, dont la première exposition personnelle dans une institution publique a eu lieu à la Chapelle du Genêteil en 2014, se disait, sur son compte Instagram, « triste et effarée[5] », s’étonnant de cette « mise à l’écart incompréhensible et injuste », rappelant « l’engagement qu’il a apporté à tant d’artistes et à toute une région pendant toutes ces années ». Nina Childress, qui exposait en 2016 à la Chapelle du Génêteil, apporte également son soutien à Bertrand Godot, « injustement licencié suite aux coupes budgétaires dans le domaine de la culture[6] ».
Une pétition[7] intitulée « NON au licenciement de Bertrand Godot et à la fragilisation du centre d’art » a été mise en ligne sur le site Change.org le 28 novembre dernier. Elle a très vite dépassé les mille signatures, surpassant le local pour prendre une ampleur nationale. Adressée au ministère de la culture, elle dénonce un licenciement pour motif économique, imputé selon les auteurs à l’arrêt de certaines subventions régionales et à la réduction d’activités liée aux travaux prévus sur la Chapelle du Genêteil. La pétition rappelle l’importance de Bertrand Godot dans la programmation locale et alerte sur la situation et le devenir de ce centre d’art historique, s’inquiétant des conséquences pour le label « centre d’art d’intérêt national » (CACIN). Quelles seront les conséquences des travaux de restauration de la Chapelle du Genêteil sur la programmation à moyen terme ? Comment un centre labellisé d’intérêt national peut-il voir sa direction artistique supprimée sans que le label et ses obligations ne soient pleinement garantis ? s’interrogent les signataires de la pétition. Bien que la perte de ce label national ne soit pas automatique et dépende d’une évaluation par le ministère de la Culture, il existe en effet un sérieux risque pour Le Carré[8], ce licenciement laissant le centre d’art sans direction artistique dédiée, ce qui semblerait compromettre sa capacité à remplir ses missions. Des acteurs du milieu culturel, comme l’association DCA[9], qui se bat depuis la création du label CACIN pour faire respecter le fait que celui-ci est conditionné à une direction unique occupée par un professionnel qualifié, ont soutenu cette position, soulignant l’impact sur la diffusion de l’art contemporain en milieu rural. Le Pôle arts visuels Pays de la Loire, qui contribue à la structuration du secteur professionnel des arts visuels dans la région, et qui a directement été impacté par les coupes budgétaires régionales, a également apporté son soutien à Bertrand Godot, soulignant l’impact symbolique d’un départ annoncé après de longues années d’engagement.
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Selon la note d’orientation du projet artistique et culturel 2026-2029 du Carré, que nous avons pu consulter, la direction propose de « changer de modèle de direction artistique du Centre d’art en s’appuyant sur l’expérimentation CURA portée par le ministère entre 2024 et 2025 : cette réorientation impose le licenciement pour motif économique du poste de direction artistique de la programmation du CACIN, au profit d’un modèle plus flexible et économiquement plus léger pour Le Carré ». Si le dispositif CURA[10] vise à intégrer les arts visuels contemporains et les pratiques curatoriales au sein des scènes nationales[11], qui sont dédiées aux arts vivants, aucune information officielle n’indique une prolongation, une seconde édition ou un développement au-delà de la saison 2024-2025. Le programme a été conçu comme une initiative ponctuelle pour cette période, sans annonces de reconduction. Dans la note d’orientation, il est ensuite précisé : « La programmation artistique, notamment celle de Gontierama, sera confiée à des curateurs extérieurs, engagés en tant que prestataires sur des missions définies et limitées dans le temps. Le rythme des programmations sera maintenu à raison de 3 expositions annuelles, aux formats adaptés aux espaces d’exposition pressentis ». Encore une fois, cette invitation faite à des commissaires extérieurs ne correspond pas à la définition ni aux missions éditées par la labélisation CACIN. Concernant la biennale Gontierama, l’artiste François Curlet, inventeur du logo, a clairement rappelé avoir confié les droits à Bertrand Godot, interdisant à quiconque autre que ce dernier de les utiliser. La direction propose ensuite « un nouveau partenariat avec le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) des Pays de la Loire, afin d’inscrire la Chapelle du Genêteil comme lieu-relai d’exposition du FRAC : Cela représenterait une économie substantielle de production pour Le Carré puisque les œuvres présentées seraient issues de la collection permanente, et cela permettrait au FRAC de disposer d’un nouveau lieu d’exposition en région, correspondant à sa mission d’irrigation territoriale, sans charges de structure », précisant toutefois : « À ce stade, le FRAC n’a pas encore été approché, dans l’attente de la validation du CA pour explorer cette piste ». L’orientation du centre d’art devient ici plus claire, faisant de la Chapelle du Génêteil alors restaurée, un espace à disposition du FRAC Pays de la Loire. On ne voit pas comment, à travers cette proposition qui déchargerai la scène nationale de son engagement pour les arts visuels et envers le centre d’art, le Carré pourrait conserver sa labélisation CACIN, sauf à la vider de son sens.
À vrai dire, le poste est fragilisé depuis qu’il a été rattaché à la scène nationale du pays de Château-Gontier, ou presque, et pose la question de la coexistence d’un centre d’art au sein d’un théâtre et du dialogue compliqué entre ces deux institutions. Le Carré n’est pas un cas isolé. Cette cohabitation difficile, souvent liée à des enjeux structurels, financiers et artistiques, existe dans d’autres lieux, à l’image de L’Onde, jusqu’il y a peu Théâtre Centre d’art à Vélizy-Villacoublay, abritant le centre d’art Micro Onde qui semble s’être évaporé après le départ de son dernier responsable, Léo-Guy Denarcy. Auparavant, Audrey Illouz avait déjà jeté l’éponge. On peut également citer l’exemple de la Ferme du Buisson, scène nationale cinéma centre d’art à Noisiel, dont la cohabitation, par le passé, ne se pas faite sans heurt. À Château-Gontier, le centre d’art, qui conserve la Chapelle du Génêteil comme lieu d’exposition, est intégré au théâtre lorsque celui-ci s’installe au couvent des Ursulines au début des années 2000. Les relations avec son premier directeur, Maurice Cosson, sont bonnes. Les deux hommes s’entendent bien. Tout bascule avec l’arrivée en 2006 de Babette Masson, qui va diriger le Carré durant quatorze ans. Aux conflits esthétiques succèdent vite les conflits d’autorité. Petit à petit, Bertrand Godot est dépossédé de beaucoup de ses prérogatives, jusqu’aux deux personnes travaillant au service des publics qui ne lui sont plus rattachées. En 2020, Maël Grenier succède à Babette Masson à la direction du Carré. Il y a deux ans, Bertrand Godot a eu des gros soucis de santé. La direction taille alors dans le budget du centre d’art, officiellement en raison de la réduction d’activité qui se profile pendant les travaux à venir. Les véritables difficultés financières rencontrées par le Carré semblent s’être transformées en opportunité pour licencier Bertrand Godot, comme en témoigne le vote quasi unanime du conseil d’administration, incluant le maire UDI de Château-Gontier, Philippe Henry, pour qui, mettre de l’argent dans la réfection de la Chapelle du Génêteil pour en faire une antenne du Frac, ne pose visiblement pas de problème, pas plus qu’au ministère de la culture. C’est d’ailleurs sans la conseillère arts visuels de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) Pays de la Loire que s’est déroulé le conseil d’administration.
L’annonce du licenciement de Bertrand Godot a provoqué une mobilisation notable dans et au-delà du territoire culturel local. Derrière la mise en lumière des tensions entre contraintes financières, projets de rénovation patrimoniale et préservation d’un dispositif de programmation reconnu, on retiendra qu’un homme de 58 ans a été licencié après quasiment trente ans de bons et loyaux services, un homme dont l’engagement auprès de la création plastique a inscrit le nom de Château-Gontier sur la carte de l’art contemporain. Le peu d’humanité qui préside à cette décision est raccord avec l’air du temps, et c’est bien cela qui est effrayant. Comment s’engager dorénavant face à une telle déconsidération ? Aujourd’hui, le licenciement semble être effectif. Si le Carré continue ses activités, l’avenir du centre d’art, désormais sans direction, est plus qu’incertain. Lors de sa venue à Château-Gontier à l’occasion d’une soirée-débat organisée le 27 novembre dernier, la Présidente de la Région Pays de la Loire, Christelle Morançais, a pris soin d’éviter de se rendre au Carré, scène nationale, encore pour l’heure centre d’art d’intérêt national, préférant passer la matinée à la chasse.
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[1] Le conseil régional des Pays de la Loire, dirigé par Christelle Morançais (Horizons), a voté, fin décembre 2024, 82 millions de coupes budgétaires pour 2025, dont 73 % de budget en moins pour la culture.
[2] Maël Fabre, Le licenciement du directeur artistique du Carré à Château-Gontier passe mal, une pétition lancée pour sauver son poste », Ouest-France, 1erdécembre 2025, https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/chateau-gontier-sur-mayenne-53200/le-licenciement-du-directeur-artistique-du-carre-a-chateau-gontier-passe-mal-une-petition-lancee-pour-sauver-son-poste-acaf45d2-ce93-11f0-9f92-1f1697d8d1ab
[3] Élodie Chalandre, « Château-Gontier. "C’est une décision presque unanime" : le directeur artistique du service art contemporain du Carré licencié », Le Haut-Anjou, 27 novembre 2025, https://www.hautanjou.fr/actualite-19765-chateau-gontier-c-est-une-decision-presque-unanime-le-directeur-artistique-du-service-art-contemporain-du-carre-licencie
[4] Vincent Mauger, Instagram, 27 novembre 2025, https://www.instagram.com/p/DRka9LxjIJp/?img_index=3
[5] Céline Cléron, Instagram, 29 novembre 2025, https://www.instagram.com/p/DRnBUBvDH2J/
[6] Nina Childress, Instagram, 28 novembre 2025, https://www.instagram.com/p/DRmD1qcArmZ/?img_index=1
[7] https://www.change.org/p/non-au-licenciement-de-bertrand-godot-et-à-la-fragilisation-du-centre-d-art?utm_medium=custom_url&utm_source=share_petition&recruited_by_id=261e5390-cc5a-11f0-b0f6-27001417347a
[8] Le montant actuel de la subvention fléchée par le ministère de la Culture sur le CACIN avoisine les 97 000 euros. La suspension de la labellisation entrainerait sa perte.
[9] Association française de développement des centres d’art contemporain, https://dca-art.com
[10] Programme national initié par le ministère de la Culture français en 2023, en partenariat avec le Centre national des arts plastiques (Cnap) et l’Association des scènes nationales (ASN).
[11] L’objectif est d’étendre les opportunités d’exposition et de création pour les artistes et commissaires d’exposition au-delà de leurs réseaux habituels, en favorisant des collaborations interdisciplinaires.