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Intitulée "Médiations" en référence à l'une de ses installations les plus emblématiques, l'exposition proposée par le Jeu de Paume est la plus importante rétrospective organisée en Europe autour de l’oeuvre de Susan Meiselas. Cette manifestation permet d'aborder, des années 1970 à aujourd'hui, l'ensemble de la production de la photographe américaine, membre de l'agence Magnum depuis 1976. Le travail qu'elle mène en Amérique centrale alors que la région s'apparentait à une vaste zone de conflits, particulièrement au Nicaragua où elle couvre la révolution sandiniste, l'a rendu célèbre au point parfois d'occulter le reste de sa production. Pourtant, Susan Meiselas se révèle être une photographe protéiforme abordant les sujets politiques et sociaux qui font l'Histoire contemporaine à travers des thèmes aussi divers que la guerre, les droits de l'homme, l'identité culturelle ou encore l'industrie du sexe.
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Les récits qu'elle crée à l'aide de la photographie et la vidéo, ses médiums de prédilection auxquels elle adjoint l'archive à partir de la fin des années 1990, sont élaborés avec les personnes qui y sont photographiées. La méthode de travail singulière qu'elle met en place combine une durée de terrain longue, pouvant nécessiter de multiples séjours durant plusieurs années, avec une approche à la fois personnelle et géopolitique du sujet. A partir de la fin des années 1970, Meiselas accorde une place centrale à la réception des images. Avec l'installation "Médiations" (1978-82) imaginée à partir de son travail sur l'insurrection populaire au Nicaragua, elle tente de redéfinir la pratique documentaire de la photographie. En procédant à la sélection des tirages pour la publication de l'ouvrage "Nicaragua June 1978 - July 1979" et par la suite en observant leur utilisation par les médias, elle s'interroge sur le statut de ces clichés par rapport au contexte dans lequel ils sont appréhendés. Cette réflexion propose une voie nouvelle au photoreportage dont les images étaient jusque là diffusées sans être replacées dans leur contexte.
Les œuvres qui composent le corpus photographique de Susan Meiselas se déclinent sous différentes formes qu'il s'agisse d'essais photographiques, de publications, d'installations ou de films. Issues de cet ensemble, les deux séries "Carnival strippers"(1972-75) et "Pandora's box" (1995), réalisées à vingt ans d'écart, posent le regard particulier de la photographe sur l'industrie du sexe.
En 1972, Susan Meiselas alors âgée de vingt-quatre ans, diplôme d'Harvard en poche, décide de suivre durant trois étés une troupe de strip-teaseuses dont le spectacle tourne dans les fêtes foraines qui égrainent les petites villes de la Nouvelle Angleterre, de Pennsylvanie et de Caroline du Sud, réalisant leur portrait sur scène comme en dehors, révélant l'intimité de leur vie quotidienne. Ces clichés sont accompagnés d'enregistrements audio issus des entretiens qu'elle a menés avec elles, mais également avec leurs petits amis, leur manager et certains de leurs clients. C'est la façon dont ces femmes sont perçues à l'intérieur de ce monde clos qui intéresse ici la photographe. Exécuté dans une période de mutation de la société où les droits des femmes et des minorités prennent leur essor, "Carnival strippers" montre le quotidien de femmes à qui Meiselas donne la parole et met en avant tout un monde jusque-là caché, rarement évoqué dans les médias, considéré comme un lieu d'exploitation par une partie des féministes pour qui les strip-teaseuses sont forcément des victimes. Inspiré par les études d'ethnographie de la photographe, cet ensemble est emblématique des luttes identitaires qui caractérisent cette époque de changements. "Le mouvement féministe en était à ses débuts, lorsque j'ai découvert la troupe elle semblait incarner toutes mes interrogations ; Les femmes devaient-elles se penser comme des objets de désir ? Ou devions-nous déconstruire ce regard afin que l'on nous prennent au sérieux? J'ai regardé ces femmes performer, vu comment elles utilisaient leur corps. C'était très fort." Cette série compose son premier essai photographique comprenant clichés et entretiens enregistrés, conçu sous la double perspective du portrait et du reportage. Le récit a été élaboré de façon collective en y associant les protagonistes, comme le souhaitait la photographe. La série "Carnival strippers" s'avère essentielle dans le début de carrière de Susan Meiselas puisqu'elle fixe les bases de sa méthode de travail et marque l'histoire de la photographie comme celle du féminisme.
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Vingt ans plus tard, en proposant avec "Pandora's box" une plongée vertigineuse dans le quotidien d'un club privé sadomaso où les femmes adoptent des rôles de dominatrices, Susan Meiselas prolonge cette exploration d'un univers invisible, secret, en le documentant, collaborant avec ceux qui le font. C'est en répondant à l'invitation du réalisateur de films documentaires Nick Broomfield que la photographe découvre en 1995 le club sadomaso new-yorkais au nom éponyme. A nouveau, le travail qui en est issu combine des photographies avec des témoignages audio du directeur des lieux, des maitresses dominatrices qui y sont employées, des clients... La série qui donne lieu à une édition en 2001, montre que des rapports violents peuvent être consentis dans le cadre du jeu qui se déroule ici, et qu'un mot secret peut à tout moment interrompre. Comme dans "Carnival strippers", le pouvoir de ces femmes induit par la domination qu'elles performent, reste douteux aux yeux de la société des honnêtes gens.
En faisant le choix de sujets sociaux pour le traitement desquels elle combine photographies et témoignages, Susan Meiselas donne non seulement une voix à des populations qui en sont traditionnellement dépourvues mais leur offre également une visibilité dans la société. Sa méthode de travail appliquée à l'industrie du sexe montre de l'intérieur un milieu qui bien que mythique, reste stigmatisé, que l’on préfère taire, nier. La force qui réside dans ces deux essais photographiques est sans doute le regard sans préjugé que pose Meiselas sur les acteurs de ce monde à part que les entretiens audio viennent humaniser. Surtout, c'est en plaçant celui qui reçoit l'image du point de vue du protagoniste que la photographe propose un autre regard susceptible de modifier ses présomptions culturelles. De même, on doit à Susan Meiselas une interprétation des images tenant compte du contexte dans lequel elles sont reçues. Sa lecture critique de la photographie documentaire permet de mieux appréhender le photojournalisme en en proposant une nouvelle définition qui invite désormais à contextualiser chaque image.
Susan Meiselas, "Médiations" - Jusqu’au au 20 mai 2018
Du mardi au dimanche, de 11h à 19h, nocturne le mardi jusqu'à 21h.
Jeu de Paume
1 Place de la Concorde 75 001 Paris