La politique sur un corps

A la Colline, l'interprétation magistrale de Stanislas Nordey révèle l'importance du texte d'Edouard Louis. "Qui a tué mon père" pièce engagée, se situe au croisement de l'intime et du politique. Seul en scène face aux effigies du père qui se multiplient, Nordey donne corps à ce récit douloureux mais nécessaire, dénonçant la mise à mort des classes populaires. Incandescent.

"Qui a tué mon père", mise en scène et jeu Stanislas Nordey, texte Edouard Louis, création 2019, photographie de répétition © Jean-Louis Fernandez "Qui a tué mon père", mise en scène et jeu Stanislas Nordey, texte Edouard Louis, création 2019, photographie de répétition © Jean-Louis Fernandez

La grande table disposée au milieu de la scène sur laquelle Stanislas Nordey est accoudé, faisant face à l'effigie du personnage du père à l'hyperréalisme troublant, sera le seul objet mobilier de la pièce. Nordey en sera le seul acteur. Le plateau restera vide, pris dans un décor unique composé de photographies en noir et blanc projetées sur les murs et figurant des habitations pavillonnaires qui répètent invariablement les mêmes formes, pour composer un bourg à la limite entre l'urbain et le rural. De cet environnement immuable naît un sentiment d'étouffement. L'histoire que Nordey s'apprête à incarner est celle d'un retour. Edouard Louis retrouve son père et les siens qu'il avait quittés quatre plus tôt sur un constat d'échec: "Je n'avais pas réussi à "être des leurs"". Paru en mai 2018 aux éditions du Seuil, "Qui a tué mon père" prend la forme d'un long monologue s'adressant au père. Une biographie qu'Edouard Louis a voulu écrire depuis les souvenirs qu'il conserve de leur relation, qui se meut en une réflexion sur sa condition, celle des classes populaires rurales paupérisées, à la lueur de la violence sociale qu'il a subie et dont la permanence fait qu'elle est acceptée par tous, y compris par ceux qui en sont les victimes. Edouard Louis écrit sur une expérience universelle, celle de ce que produit la politique sur les corps. La mort sociale des exclus, rares sont les écrivains à la trouver digne d’un sujet de roman. "Il y a des morts plus "littéraires" que d'autres" rappelle-t-il. Ici transparait une tendresse nouvelle dont est dépourvu "Pour en finir avec Eddy Bellegueule", récit publié en 2014, qui propulsa le jeune homme de 21 ans sur le devant de la scène littéraire, l'inscrivant dans la lignée d'auteurs comme Annie Ernaux et Didier Eribon, qui fut son professeur et avec lequel il a noué une amitié qui semble indéfectible. Depuis, quatre années se sont écoulées. Ces quatre années de séparation avec ce père qui refusait d'accepter la sexualité de son fils, "Pourquoi tu es comme ça? tu nous fais honte" répétait-il, ont offert un recul nécessaire à Edouard Louis : "Ce n'est qu'en partant que j'ai pu comprendre ce que nous avons vécu. Comprendre que mes sentiments les plus personnels s'inscrivaient dans une histoire sociétale". Ainsi, peut-il déclarer l'amour qu'il a pour son père, se remémorer les rares moments de son enfance où ils furent complices, comprendre en convoquant le souvenir de photos trouvées ou celui des virées en voiture jusqu'au bureau de tabac, le temps pour son père de s'époumoner avec un réel bonheur sur les chansons de Céline Dion qu'il connaissait par cœur, que sa vie lui a été confisquée, volée. "Ce qui nous définit n'est pas ce que l'on fait mais ce que nous n'avons pas pu faire."

Du théâtre envisagé comme "littérature de confrontation"

 De leur rencontre en 2016 à l'occasion d'une lecture d' "Histoire de la violence" par Stanislas Nordey au Théâtre national de Strasbourg qu'il dirige, est née "Qui a tué mon père". Lorsqu'il apprend les liens étroits qui lient Edouard Louis au théâtre, dont la pratique sera pour lui une échappatoire (il entre en classe de théâtre dans un lycée d'Amiens), Nordey lui propose d'écrire pour la scène. Dix mois plus tard, la rédaction achevée, il est convenu que Stanislas Nordey porte les mots d'Edouard Louis, qu'il l'incarne comme il a incarné Pascal Rambert ou Falk Richter auparavant. "J'ai eu envie de le dire" se souvient Nordey en découvrant le manuscrit d'Edouard Louis, le premier écrit spécifiquement pour le théâtre. Le texte navigue constamment entre l'intime et le politique. C'est une déclaration d'amour d'un fils à son père, l'histoire d'un retour, d'une réconciliation, l'évocation des souvenirs d'enfance. C'est aussi un manifeste fort, un "J'accuse" d'aujourd'hui où Edouard Louis nomme les responsables de la mort sociale de son père: François Hollande, Myriam El-Khomri, Manuel Valls, Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand, Martin Hirsch, Emmanuel Macron sont coupables des répercutions brutales de leur décisions politiques sur les classes populaires. "Cette violence sociale n'est pas abstraite, elle s'incarne dans la politique et les hommes et les femmes qui l'a font. Ce que produit la politique sur un corps, sur une vie, je pense que c'est une expérience universelle. Mais les écrivains n'en parlent pas." Edouard Louis écrit le monologue à son père pour en parler précisément, parce que quelqu'un doit enfin nommer les assassins aux mains propres afin que l'Histoire n'oublie pas. Il y a une urgence dans l'écriture, un impératif à rendre visible les invisibles, à dénoncer le discours de la fabrique de la honte, "ceux que les gouvernants nomment les "fainéants" et sur lesquels les gouvernements successifs se sont acharnés."

 Sur scène, Stanislas Nordey est Edouard Louis faisant face à son père ou plutôt à l'effigie de son père, corps-sculpture à l'hyperréalisme immobile, à la fois présent et absent, inquiétant et inoffensif. Il ne regarde jamais son fils dans les yeux, pas plus qu'il ne lui répond. A chaque noir, une effigie identique apparaît lorsque la lumière revient sur le plateau. Ces multiples seront cinq à la fin du spectacle, saturant l'espace de leur omniprésence, dépassant la seule incarnation du père pour dévernir une figure universelle. L'intensité avec laquelle Stanislas Nordey s'empare du texte, qu'il l'affirme ou qu'il le chuchote, en décuple sa force, révèle son évidence. Rendu incandescent par la scène, l'écrit entre encore un peu plus dans le panthéon des grands livres politiques. ”Qui a tué mon père" n'est pas un texte de colère mais un texte de combat et c'est bien avec la virulence du combat qu'il est porté par le comédien metteur en scène. A la fin de la pièce, alors que le plateau se recouvre petit à petit de neige, Stanislas Nordey porte un à un les corps du père hors de l'espace scénique. Ce sont les corps d'un homme de cinquante ans à bout de souffle, relié la nuit à une machine qui l'aide à respirer, souffrant d'un diabète sévère et d'un taux de cholestérol élevé. "Mais est-ce normal d'être dans cet état à la cinquantaine ?" s'interroge Edouard Louis. Si la violence est omniprésente dans le texte, l'apaisement apparait aussi dans cette lettre d'amour adressée au père. Ce grand texte politique "ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l'urgence, à celles du feu." précise Edouard Louis. Stanislas Nordey ne s'y est pas trompé, lui qui choisit de mettre en scène des langues plutôt que des sujets, porte haut celle d'Edouard Louis. A l'heure où, pour certains médias français, l'avenir de la gauche semble s'incarner dans un essayiste-héritier représentant si bien l'entre-soi de la reproduction sociale, comment ne pas se réjouir d'entendre enfin un discours politique sincère, de lire un authentique texte de combat, de voir porter un formidable plaidoyer en faveur de ceux que l'on se refuse a voir. Stanislas Nordey rappelle qu'en France, l'interpellation politique au théâtre surprend contrairement à l'Allemagne ou l'Angleterre. Avec sa "littérature de confrontation", Edouard Louis propose une frontalité qui déplait aux spécialistes de l'évitement car il annihile les stratégies de détournement du regard, obligeant à voir la violence sociale en face. 

QUI A TUE MON PERE - Texte d'Edouard Louis, mise en scène et interprétation de Stanislas Nordey

La Colline - Théâtre National jusqu'au 3 avril 2019
15, rue Malte Brun 75 020 Paris  

Théâtre national de Strasbourg, du 2 au 15 mai 2019, 

Théâtre Vidy-Lausanne, automne 2019.

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