La langue des signes de Marianne Mispelaëre

Lauréate du Grand prix du Salon de Montrouge au printemps dernier, Marianne Mispelaëre donne à voir, pour sa première exposition à la galerie Martine Aboucaya, son obsession des langues ou plutôt de celles qui disparaissent."Echolalia" répète combien le langage n'est pas seulement un moyen de communiquer mais, parce qu'il est système, de structurer notre façon de regarder le monde.

Marianne Mispalaëre, "Bibliothèque des silences" (détail), installation, Exposition "Echolalia", Galerie Martine Aboucaya, Paris © Guillaume Lasserre Marianne Mispalaëre, "Bibliothèque des silences" (détail), installation, Exposition "Echolalia", Galerie Martine Aboucaya, Paris © Guillaume Lasserre

L'écholalie est la répétition compulsive par une personne d'une phrase venant d'être prononcée par son interlocuteur. Dans l'exposition éponyme présentée à la galerie Martine Aboucaya, cette pathologie devient une alliée pour Marianne Mispelaëre qui trouve dans la tautologie une manière sinon de retarder la mort d'une langue, du moins d'être la résonance de ce qui n'est déjà plus. 


Le 26 avril dernier, à l'occasion de son inauguration, le Salon de Montrouge attribue son Grand prix à Marianne Mispelaëre. Parmi les œuvres exposées "Silent Slogan" montre une série de trente-deux cartes postales épinglées au mur. Celles-ci représentent autant de gestes ordinaires dont la signification, placée dans un certain contexte, se transforme en un langage de lutte, de combat ou de résistance. A quelques jours d'un second tour à haut risque de l'élection présidentielle où les tensions sont palpables, les œuvres présentées lors de cette soixante-deuxième édition interpellent par leur absence d'engagement politique comme si le triomphe formel venait ici annuler une élection non désirée, redoutée. Avec les films de Laura Huertas Millan, les oeuvres de Marianne Mispelaëre apparaissent comme les rares ensembles politiquement engagés de l'édition 2017.

Marianne Mispelaere, No man's land, Biennale JCE, Beffroi de Montrouge © Guillaume Lasserre Marianne Mispelaere, No man's land, Biennale JCE, Beffroi de Montrouge © Guillaume Lasserre
Revenue au Beffroi de Montrouge en début d'automne, à la faveur de sa participation à la Biennale Jeune Création Européenne, elle choisit de montrer des photographies d'archives témoignant d'une performance qu'elle réalise en 2016 au Centre Pompidou-Metz à l'occasion de l'exposition "Formes simples". En changeant le statut du médium qui d'archive devient oeuvre, elle fige le geste qui devient un élément de langage, une langue des signes qui mène à "Echolalia"

D'emblée, la première oeuvre à laquelle le visiteur est confronté à la galerie Martine Aboucaya, "Autodafé (les disparitions existent pour ceux qui les voient)" apparait comme une introduction à ce qui vient. Les phrases mentionnées ici renvoient toutes à la notion de vision, de perception. Impossibles à déchiffrer pour qui n'en possède pas la clef de lecture, elles invitent à faire fi des chimères et des faux-semblants provoqués par l'image vaine de la peur de ce qui n'est pas familier. Le dessin engendré par un système d'écriture en réserve propose ainsi de regarder l'inconnu au-delà des préjugés. 

 

"Dessiner comme on respire le monde, comme on s'ouvre à l'autre" 

Les cinquante-deux noms inscrits sur le mur face à l'entrée de la seconde salle sont les actes de décès de langues dont l'absence de locuteur natif prend acte. Outre le nom de la langue, sont figurées sa location géographique et la date de sa disparition tantôt précise, tantôt approximative. La "bibliothèque des silences" est l'inventaire de la mémoire des langues perdues. Par trois fois durant l'exposition, l'installation devient performance. Munie d'une gomme, Marianne Mispelaëre efface le texte attestant de la langue, le rendant imperceptible autant que l'idiome disparu. Les mots ne disparaissent cependant pas tout à fait. Ils sont conservés dans la matière même de la gomme qui en devient l'anamnèse. Face à ce mur, une table d'orientation indique les noms des dernières personnes à avoir parlé la langue. Ces personnes et ces noms sont en quelques sortes les sarcophages enfermant une langue désormais morte. La date de leur décès est aussi celle de leur langue.

L''installation vidéo, standpoint qui occupe la dernière salle se présente sur un écran dédoublé à la manière d'un dytique. Elle montre un point de vue - un standpoint - individuel, une prise de position forcément subjective. Tournée dans la réserve de Standing Rock dans le Dakota du Nord, aux Etats-Unis d'où sont extraites les images, elle laisse entendre la voix d'une femme cherchant ses mots dans sa langue maternelle sans les trouver. Elle en parle très bien, défendant avec fierté l'exception culturelle qui la compose mais elle exprime pourtant cela en anglais.

Les deux grands dessins figurant deux discutions retranscrites en temps réel par l'artiste font partis de la série Conversations débutée en 2011. Ils rappellent que la langue est le vecteur de la communication, de l'échange, de la compréhension. Plusieurs personnes qui se parlent forment un groupement, se réunissent, s'unissent. Le langage est le lien fondamental qui relie les hommes. Matérialisés par la pratique du dessin qui s'inscrit dans une forme solitaire, ces discussions ici figées en sont l'exacte contraire. 

Qu'il s'agisse d'un alphabet en creux, de l'action performative de l'effacement ou de l'impossibilité du souvenir d'une langue jadis familiale, l'oeuvre de Marianne Mispelaëre souligne un manque, un vide pour mieux en formuler la trace. L'art du dessin chez elle est une pratique solitaire et répétitive où le corps est mis à l'épreuve. En choisissant de le performer, elle en fait un rite de partage, entrant en dialogue avec le visiteur comme avec les évènements de notre monde. 

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