Le Roi sans papier de Robyn Orlin

Au Théâtre de la Cité internationale, Robyn Orlin fait de Benjamin Pech un danseur étoile qui incarne le Roi Soleil dans un savant jeu de miroir où il est question du sort réservé aux migrants en Europe. Sous des allures potaches et hétéroclites, "Oh Louis..." se révèle une oeuvre poétique au discours éminemment politique.

Robyn Orlin, "Oh Louis...", Théâtre de la Cité internationale, Paris © Guillaume Lasserre Robyn Orlin, "Oh Louis...", Théâtre de la Cité internationale, Paris © Guillaume Lasserre
Le Théâtre de la Cité internationale accueille jusqu'au 22 décembre "Oh Louis...", le nouveau spectacle de Robyn Orlin au titre énigmatique long de vingt-cinq mots. S'ouvrant sur ce qui ressemble à un one-man show célébrant le danseur étoile fraichement retraité de l'Opéra de Paris Benjamin Pech, il se termine en manifeste politique en faveur de l'accueil des nouveaux réfugiés en Europe dénonçant la catastrophe humanitaire de leur traitement. Si la feuille de salle évoque la fable en indiquant que Louis XIV revient d'Afrique après trois cent ans d'absence et sans passeport, on distingue un double récit dans la nouvelle pièce que propose la chorégraphe sud-africaine. Le plus glorieux des rois de France, "coincé" quelque part sur la rive africaine de la Méditerranée, se retrouve en position de migrant précaire. Ironie cinglante que de faire du Roi Soleil, icône de l'histoire de France, une figure allégorique des réfugiés d'aujourd'hui. Forte de son choix, Robyn Orlin souligne la part d'ombre du grand Roi qui, en promulguant l'ordonnance royale de mars 1685, a instauré le "Code Noir" imaginé par Colbert. En convoquant l'histoire, elle se fait l'écho de ceux qui chaque jour au péril de leur vie tentent coûte que coûte de rejoindre une Europe fantasmée, doivent affronter l'hostilité d'une administration de plus en plus restrictive et réalisent que cette terre n'est pas l'Eldorado promis au départ de leur périple.

Agissant comme un miroir réfléchissant le danseur dans la figure du Roi, le second récit évoque, lui, la vie après l'Opéra. Comment vit-on la fin et l'après-carrière de danseur étoile? Ces deux vies parallèles présentent de grandes similitudes. Elles deviennent interdépendantes à la faveur d'une mise en abîme dans laquelle la vie du danseur se confond avec celle du Roi. Le portrait de Louis XIV répond à celui de Benjamin Pech dans une dichotomie qui s'avère très vite irréfragable.

Comme souvent, la pièce, ici créée pour deux personnages, est pétrie d'humour au service des obsessions de la chorégraphe. L'omniprésence des oranges dans ses créations est confirmée d'entrée lorsque certains spectateurs découvrent le précieux agrume logé au fond de leur siège. Ceux-là apprendront bientôt à la déguster "à l'africaine" tout en se préservant d'un entrainement trop intense qui vaut à Benjamin Pech de fortes acidités d'estomac ! L'orange, qui constitue un véritable leitmotiv chez Robyn Orlin, est un fruit majeur en Afrique du Sud, son jus et sa chair apportant d'importantes sources de nutrition. Mais c'est aussi la première denrée d'exportation du pays. Pour Robyn Orlin, elle devient un enjeu politique dans une nation à l'époque également ségréguée : "j'aime à croire que le boycott des oranges sud-africaines a fait chuter le régime de l'Apartheid", même si elle sait pertinemment que ce n'est pas le cas.

L'interaction avec le public est constante. Avant même le début de la représentation, Benjamin Pech ayant déjà pris possession des lieux, invective les spectateurs qui, placés au premier rang où siège en son exact milieu le trône royal, ont le malheur de marcher sur le parterre d'or qui l'entoure. Poussant un clavecin monté sur roulettes, le musicien Loris Barrucand incarne le second personnage de la pièce. Il est subordonné au Roi qui le nomme parfois Lully en référence à son maître de ballet. Il semble moins frivole, plus responsable, il incarne la raison face à l'impudence. Il s'interroge: "Le capitalisme n'est-il pas le nouveau colonialisme?" Dès son arrivée sur scène, il égrène les articles du Code Noir qui viennent ponctuer de façon glaçante les considérations souvent dérisoires du Roi comme pour mieux en souligner leur vacuité confinant parfois à l'indécence. Cette respiration atténue la farce qui prend des accents tragicomiques. 

Une réelle jubilation semble guider le jeu de Benjamin Pech où le plaisir du cabotinage le dispute à celui de la confession. Face au public, il joue Benjamin Pech incarnant le monarque. Il se plait à interpréter un personnage pédant, odieux, imbu de lui-même, personnifiant un mépris de classe lorsqu'il est Louis XIV comme quand il est ce danseur étoile que l'imaginaire collectif renvoie sans doute à ces traits négatifs. L’autodérision donne une force supplémentaire au spectacle et montre la part d'improvisation dans le processus de création de la chorégraphe qui choisit toujours les gens avec qui elle veut travailler en fonction de ce qu'ils peuvent apporter au propos, de comment ils vont nourrir le projet. Sur l'air de "la Belle au bois dormant", le Roi ne danse pas. Il prélève manteaux, écharpes et autres objets appartenant au public, incarnant de façon métaphorique l'impôt. Cette posture rappelle la réponse confiée à la chorégraphe par le danseur lors de leur prise de contact: "Quoi qu'on fasse, je ne veux pas danser". En se moquant de lui-même, Benjamin Pech désamorce une lourdeur qui aurait pu être fatale. Au lieu de quoi lorsque, annonçant le futur mariage royal, les premières notes de "Dancing queen" d'ABBA se font entendre au clavecin, on se surprend à une certaine légèreté. Choisissant sa reine dans le public, c'est sur scène qu'il la séduit et qu'il l'épouse. Il repousse la spectatrice assise à sa droite dans un geste qui rappelle celui de la répudiation afin que la nouvelle épouse siège à ses côtés. La scène semble évoquer ici le remplacement de la favorite par l'épouse en même temps qu'elle souligne le rôle des femmes de la noblesse sous l'Ancien Régime, qui s'il pouvait paraître puissant, n'en restait pas moins précaire.

 Cette farce tragicomique devient poétique lorsqu'Orlin évoque les traversées de la Méditerranée des candidats à l'exil. Car seule la poésie permet ici d'évoquer ce drame contemporain auquel beaucoup ne survivront pas. Alors, le clavecin ambulant se fait radeau et l'on comprend désormais que les anoraks de couleurs vives placés sous l'instrument symbolisent autant d'êtres vivants qui disparaissent dans une mer figurée par la couche d'or royal au sol dont on réalise qu'il s'agit en fait de couvertures de survie. Cet étrange matériau permettant de sauver des vies, à la fois beau et désagréable, renvoie à l'or disparu – pillé – du continent africain. Louis XIV, roi protecteur, rassemble dans ses bras les anoraks éparpillés pour mieux déposer ces dépouilles symboliques sur le trône vide avant d'être lui-même englouti par une mer déchainée. "Je voudrai laisser à Louis le bénéfice du doute" déclare la chorégraphe. Durant toute la scène, l'écran montre l'œuvre monumentale érigée à la mémoire du Général Dumas par le sculpteur Driss Sans-Arcidet dessinant deux immenses fers d'esclave aux chaines rompues. Si elle rend hommage au premier Général noir de l'histoire de France, cette sculpture installée à Paris en 2009 reconnait enfin toutes les victimes de l'esclavage. La dernière image figée à l'écran reste celle des anoraks déposés sur le trône. Il en sera ainsi lors des applaudissements comme si ceux-là étaient aussi destinés aux millions de victimes mêlées de l'esclavage et de la migration. 

Avec "Oh Louis… We move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep…" ("Oh Louis... En nous déplaçant de la salle de bal vers l'enfer, nous avons eu besoin de nous raconter des histoires le soir afin de pouvoir nous endormir..."), projet hétérogène qui peut dérouter de prime abord, Robyn Orlin renforce son propos d'origine qui était d'évoquer la situation des migrants vers l’Europe en proposant une double mise en abîme: celle des migrants par rapport aux esclaves et celle du danseur étoile par rapport au Roi. La chorégraphe sud-africaine donne une vision du monde qui, loin de se résumer à une opposition entre dominés et dominants prône, dans le format à la fois drôle et poétique qui la caractérise, l'introspection, le dialogue et l'altérité comme éléments fondamentaux de la refonte du monde.

ROBYN ORLIN "Oh Louis… We move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep…"

Du 13 au 22 décembre 2017, Théâtre de la Cité internationale (Théâtre de la Ville)
Le 28 mars 2018, Kinneksbond, centre culturel Mamer, Luxembourg
Les 29 et 30 mai 2018, Théâtre de Caen

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