Gideon Rubin, peintre de l'effacement

La galerie Karsten Greve présentait la nouvelle série de Gideon Rubin inspirée d'images prises sur internet d'artistes du XXème siècle qui ont marqué sa pratique picturale. Portraitiste singulier dont l’œuvre se caractérise par l’absence de visage, Rubin autorise le regardeur à se projeter dans ses toiles en confisquant l'identité de ses personnages. Troublant.

Gideon Rubin Night Out 2020 Huile sur toile de lin / Oil on linen 55 x 60 cm / 21 2/3 x 23 2/3 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey Gideon Rubin Night Out 2020 Huile sur toile de lin / Oil on linen 55 x 60 cm / 21 2/3 x 23 2/3 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey
C’est, en fait, deux séries de toiles que le peintre Gideon Rubin (né en 1973 à Tel Aviv, vit et travaille à Londres) donnait à voir à la galerie Karsten Greve à Paris. L'une, inspirée du cinéma de la République de Weimar, dans l'Allemagne des années 1920, accompagne l'autre, nouvelle série qui l'a occupé ces deux dernières années et qui donne à voir, de Philip Guston à Richard Diebenkorn, les artistes qui l'ont influencé. Ils sont peintres, appartiennent au XXème siècle et sont représentés dans leur jeunesse. Rubin en fait le portrait d’après des images trouvées sur internet, tout en prenant soin, dans la démarche artistique qui le caractérise, de les laisser dans l’anonymat en gommant invariablement toute individualité, effaçant chaque visage. Les peintures de Gideon Rubin oscillent entre figuration et abstraction, entre effacement et reconstruction. « J'aimerais penser que les personnages de mes tableaux rappellent certaines personnes ou évoquent des souvenirs au spectateur plutôt que de représenter des identités spécifiques. Mes œuvres sont minimales, il n'y a souvent pas grand-chose. Je veux que le spectateur les regarde et se concentre sur le processus de peinture et sur l’œuvre elle-même, en se concentrant sur certains détails que je fournis, comme la posture d’une figure ou un arbre à l’arrière-plan de la peinture. C'est une façon plus abstraite de regarder une scène ; il est impossible de s’identifier directement aux personnages de mes peintures, je veux proposer d’autres façons de voir les figures, où le spectateur est également impliqué dans l'achèvement d’un récit ou d'une scène[1] » explique-t-il.

Gideon Rubin In the Grand Chalet 2019 Huile sur toile de lin / Oil on linen Diptyque / Diptych : 150 x 105 cm / 59 x 41 1/3 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey Gideon Rubin In the Grand Chalet 2019 Huile sur toile de lin / Oil on linen Diptyque / Diptych : 150 x 105 cm / 59 x 41 1/3 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey

Né en 1973 à Tel Aviv, Gideon Rubin est le petit fils du peintre israélien d’origine roumaine Reuven Rubin[2] (1893 - 1974) installé dès 1923 en Palestine alors sous mandat britannique. La carrière du grand-père débute en même temps que l’histoire de l'art israélienne, à un moment, les années vingt, de rébellion contre les conventions du passé. Il est l’un des fondateurs, avec Nahum Gutman et Ziona Tagger notamment, du nouveau style Eretz-Yisrael, à la fois moderne et naïf , qui caractérise l’invention d’un art israélien, influencé par les mouvements picturaux européens qui se succèdent alors. Reuven Rubin  sera le premier ambassadeur d’Israël en Roumanie et léguera sa maison d’inspiration Bauhaus ainsi que les peintures qu’elle contient à la ville de Tel Aviv. Depuis 1983, elle abrite le musée Rubin. Gideon Rubin grandit donc dans un environnement baigné par l’art et la culture. Il fait ses études à la School of Visual Art de New York, puis à la Slade School of Fine art de Londres d’où il est diplômé en 2002. Il fait de l’enfance, la famille, la mémoire, ses thèmes de prédilection, réalisant des portraits sans visages. S’inspirant d’anciens albums de famille, de peintures de maitres anciens mais aussi de clichés de célébrités pris par des paparazzi, il efface en effet complètement les visages de ses personnages. A travers cette antienne, l’artiste propose une autre façon, alternative, de voir les figures. « J’aime imaginer un dialogue entre l’œuvre et celui qui la regarde » confie-t-il.

« Parfois créer c'est déconstruire et déconstruire c'est créer »

 Peintre obsessionnel, Gideon Rubin est aussi un collectionneur compulsif de photographies anciennes vernaculaires renfermant les souvenirs des autres, des anonymes. Il se sert de ces images comme modèle à déconstruire dans son processus de création. « Lorsque je considère ces images, je recherche une narration, une scène ouverte à l'interprétation : plus l’image est ordinaire et banale, mieux c’est » confie-t-il. Il découpe la toile en plusieurs parties avant de faire disparaître de celle-ci des éléments présents sur l’image comme l’arrière plan et surtout les traits de visage des protagonistes. Il se plait à inventer des formes à partir des seules tonalités, en modifiant simplement une couleur de façon graduelle. Finalement, ce qui reste, ce qui raconte l’histoire du tableau autant que l’identité des personnages, c’est sa construction : les coups de pinceaux, l’invention d’une forme, les tons, l’effacement du temps ou du lieu. Si les peintures de Gideon Rubin troublent autant, c’est précisément parce qu’on sait rarement ce qui s’y passe. Une scène anodine peut ainsi devenir anxiogène tant la frontière entre la joie et le danger s’estompe avec les traits du visage, avec son atemporalité, conduisant souvent à un sentiment de solitude, d’introspection. Ces effacements autorisent une distance entre l’artiste et son œuvre, qui peut ainsi multiplier les histoires et les interprétations possibles. « Parfois créer c’est déconstruire et déconstruire c’est créer[3] » affirme-t-il.

Gideon Rubin Six Girls in Uniform 2019 Huile sur toile de lin / Oil on linen 180 x 240 cm / 70 3⁄4 x 94 1⁄2 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey Gideon Rubin Six Girls in Uniform 2019 Huile sur toile de lin / Oil on linen 180 x 240 cm / 70 3⁄4 x 94 1⁄2 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey

Gideon Rubin ne se limite pas à la toile. Il exécute rapidement à la gouache de tous petits formats sur carton – trouvé là où il est, souvent usuel, jetable –  qui lui procure une immédiateté impossible avec la peinture à l’huile. Il travaille aussi à même les pages de vieux magazines, datant des années 1950-60. A l’ère 2.0, il fait disparaître l’image et le texte manuellement pour ne garder que le personnage dont il finit par effacer le visage jusqu’à qu’il soit impossible de le reconnaitre. Ces dessins rapides deviennent parfois des études pour ses tableaux.

La main d’un inconnu

Intitulée « A stranger’s hand », l’exposition présentée à la galerie Karsten Greve de Paris rassemble une trentaine de toiles parmi lesquelles « Six girls in uniform » qui accueille le visiteur de façon inquiétante. Le portrait de groupe, ainsi que deux autres toiles de même sujet, s’inspire du film allemand « Mädchen in Uniform[4] » réalisé en 1931 par Leontine Sagan et Carl Froelich. Têtes baissées en signe de subordination, les jeunes filles du tableau reprennent les poses de celles qui, dans le film, subissent les méthodes d’éducation d’une institution vouée à la discipline prussienne. L’histoire, qui se passe avant la Première guerre mondiale, n’est pas sans rappeler l’atmosphère menaçante du « ruban blanc » (2009), film de Michael Haneke au sous-titre non moins inquiétant : « Une histoire allemande pour les enfants », même si le traitement des deux films diffère. On peut rattacher à cet ensemble le portrait fantomatique et mystérieux d’une infirmière dont l’absence de visage n’est pas exsangue d’une certaine suavité.

Gideon Rubin Untitled (Two in a Boat) 77 x 102 cm Oil on linen 2019 © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Guillaume Lasserre Gideon Rubin Untitled (Two in a Boat) 77 x 102 cm Oil on linen 2019 © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Guillaume Lasserre

L’autre série, composée de dix toiles dont deux diptyques, rend hommage aux artistes du XXème siècle qui ont durablement influencé son travail. Elle trouve son origine dans la photographie de la femme et de la fille du peintre Balthus. « Pendant des années, j’ai eu sur le sol de mon atelier une photo de la femme et de la fille de Balthus prise par le photographe italien Pierpaolo Ferrari » confie Rubin, indiquant la possibilité « que ce soit l’inusable motif de la mère et l’enfant ou le récit de naissance et de mort qui rendait cette image si fascinante » à ses yeux. Il choisit cette image pour le diptyque « In the Grand Chalet » qui devient le premier tableau de la série. Parmi les artistes représentés, Philip Guston est reconnaissable à sa façon de tenir sa cigarette. Hormis Balthus, tous sont américains, de Willem De Kooning à Richard Diebenkorn Ce qui frappe lorsqu’on regarde attentivement chacune des toiles, c’est l’attention particulière portée aux mains. Instrument privilégié de l’action, tant physique qu’intellectuelle, la main incarne l’activité, le travail ; c’est aussi un moyen de communication, un outil de création. Protectrice ou dominatrice, elle rend compte surtout ici de l’individualité des peintres à qui Rubin rend hommage. Si la démarche de Rubin confronte le spectateur à un anonyme, elle lui permet aussi de développer une intimité avec sa représentation et ainsi de recomposer peu à peu une histoire personnelle.

Gideon Rubin The Office 2020 Huile sur toile / Oil on canvas 41 x 51 x 1,8 cm / 18 x 20 x 3/4 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey Gideon Rubin The Office 2020 Huile sur toile / Oil on canvas 41 x 51 x 1,8 cm / 18 x 20 x 3/4 in © Gideon Rubin Courtesy of Galerie Karsten Greve Köln Paris St. Moritz Photo : Richard Ivey

Fasciné par le temps qui passe au point de le suspendre, Gideon Rubin ressuscite des vies oubliées dont il efface les détails, ce qui a pour effet de provoquer chez le regardeur un sentiment de déjà vu, l’impression de retrouver une image perdue. En pratiquant l’effacement systématique des visages, précisément de ce qui fait une personne, mais aussi de tout ce qui peut se rapporter à un lieu géographique, à une temporalité, l’artiste rend possible l’identification du regardeur. Sa projection dans le tableau devient presque naturelle. C’est ce paradoxe que Rubin a érigé au cœur de sa démarche artistique. Il n’y a plus de limites à l’interprétation. Le souvenir d’un inconnu devient alors le nôtre. C’est dans sa subjectivité que le travail figuratif de Gideon Rubin se teinte d’abstraction. Sans doute est-ce à cet endroit que nait cette indicible sensation de mystère.

[1] Sauf mention contraire, les citations de l’artiste sont extraites du dossier de presse de l’exposition « A stranger’s hand » à la galerie Karsten Greve, Paris, du 16 octobre 2020 au 16 janvier 2021.

[2] Sa biographie détaillée est disponible sur le site du Rubin Museum, http://rubinmuseum.org.il/en/company/reuven/bio/ Consulté le 17 décembre 2020. Voir également, Jeannie Rosenfeld, « Demand for Reuven Rubin Is Rising. So Are the Prices », Haaretz, 13 avril 2008, https://www.haaretz.com/israel-news/culture/1.4969418 Consulté le 17 décembre 2020.

[3] Expression employée par l’artiste dans le film de la collection « Boite noire » (Canal plus, 2020) qui lui est consacré et qui lui donne son titre. https://www.youtube.com/watch?v=vSisg54KP3Q Consulté le 2 janvier 2021.

[4] « Mädchen in Uniform » est aussi le plus célèbre film crypto-lesbien de l’Allemagne de Weimar. Voir Veronika Meyer, « Lesbian Classics in Germany? A Film Historical Analysis of Mädchen in Uniform (1931 and 1958) », Journal of Lesbian Studies, vol. 16, 2012, Issue 3 Global Lesbian Cinema, pp. 340-353.

Vue de l'exposition personnelle de Gideon Rubin "A stranger's hand", galerie Karsten Greve, Paris, 16 octobre 2020 - 16 janvier 2021 © Gideon Rubin; photo :  Guillaume Lasserre Vue de l'exposition personnelle de Gideon Rubin "A stranger's hand", galerie Karsten Greve, Paris, 16 octobre 2020 - 16 janvier 2021 © Gideon Rubin; photo : Guillaume Lasserre
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5, rue Debelleyme 
75 003 Paris

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