Jeffrey Silverthorne, au-delà de l'image

À Paris, L’ahah propose de découvrir les travaux récents de l’artiste américain Jeffrey Silverthorne en regard de ses photographies plus anciennes. « Pleasures, sadness, sometimes » offre une traversée dans une œuvre singulière qui s’étend sur plus d'un demi-siècle et qui connait désormais un ralentissement, un apaisement, loin de l’agitation de sa jeunesse.

Jeffrey Silverthorne, Self-portrait, 2019 © Jeffrey Silverthorne Jeffrey Silverthorne, Self-portrait, 2019 © Jeffrey Silverthorne

À soixante-quinze ans, Jeffrey Silverthorne (né en 1946 à Honolulu, vit et travaille à Cranston, Rhode Island) est le grand absent de la double exposition que lui consacre L’ahah[1] dont il est membre depuis sa création en 2017. La pandémie mondiale de coronavirus a assigné le photographe américain à résidence et il a fallu se résigner à entreprendre le montage sans lui, piochant dans un corpus de plus de deux cent cinquante images de retour d’expositions auxquelles l’artiste a participé en Europe, l’association ayant la charge de les récupérer. À ce travail inédit de conservation, Doria Tichit et Marie Cantos ont dû ajouter les tâches de commissariat assurées d’ordinaire par l’artiste lui-même, l’espace d’exposition de L’ahah étant volontairement autogéré. Les deux jeunes femmes se sont immergées dans cet important ensemble où diverses séries, parfois inédites, se croisent, proposant, à rebours d’une rétrospective qui prétendrait à une forme d’exhaustivité, une traversée des époques et des thémes qui jalonnent son œuvre, de 1970 à nos jours. L’exposition « Pleasures, sadness, sometimes » invite à un voyage diachronique dans un demi-siècle de création photographique. Le titre, dont le choix évoque la terrible lucidité de l’artiste sur le monde, a presque valeur d’instruction, avec ces trois mots qui, pour qui connaît l’œuvre de Silverthorne, dessinent une orientation curatoriale. Les deux espaces de L’ahah accueillent une double exposition : aux pièces historiques présentées à Grizet répondent, à Moret, l’ancienne boutique désaffectée, les œuvres récentes dans lesquelles s'immiscent tout de même quelques clichés anciens. Diplômé de la Rhode Island School of Design à Providence en 1977, Jeffrey Silverthorne a toujours enseigné, ne prenant que récemment sa retraite de la Roger Williams University de Bristol (R. I.) où il était professeur depuis 2002. Il fréquente assidûment la France et avait d’ailleurs le projet de s’y installer. L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche avait scellé définitivement sa décision. C’était juste avant la pandémie.

Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah

Photographier le sensible

Jeffrey Silverthorne mène, depuis la fin des années soixante, un travail photographique qui interroge les modes de vie à la marge, ceux qui se construisent en dehors des conventions, explorant les questions du sexe et de la mort, de la transgression, au sein d’une réflexion plus large sur le corps et sa représentation. Son œuvre se nourrit de sujets extrêmes : morgue, bordels à la frontière mexicaine, communautés des travestis et de transsexuelles de New York, inconnus dans des chambres de motel… à une époque où la contre-culture s’affirme, où les minorités s’émancipent, dans l'Amérique du Summer of love de 1967 et de la dénonciation de la guerre du Vietnam. À travers le choix de ces sujets, c’est lui-même qu’il cherche à exposer, à rendre vulnérable, afin d’ausculter sa propre psychologie. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir l’intrusion du corps du photographe dans l’image qu’il réalise, qu’il s’agisse de l’irruption d’une jambe ou du surgissement d’une main, parfois tenant un cliché. Cette mise en abime lui permet de réinventer une nouvelle réalité, tout comme l’y autorise l’introduction dans la véritable scène de corps étrangers en rupture à travers des photomontages. Sa propre projection ponctue l’exposition, à l’image des autoportraits disséminés sur l’ensemble du parcours.

vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah

 « Je fais des images pour me souvenir, non pas du motif, mais de mes sentiments et de mes réactions[2] » affirme-t-il. Son travail partage avec celui de Diane Arbus de conférer ce sentiment ambigu de reconnaître sans que l’on sache précisément quoi. Il donne à voir ou plutôt à ressentir au-delà du sujet. Pour autant, la comparaison s’arrête là. De la même façon, on l’assimile trop vite à Nan Goldin, ce qui a le don de l’agacer. Lui revendique des influences picturales, Rembrandt et Goya, qu’il mêle à ses expérimentations photographiques : collages, découpages, superpositions... « Chez lui l’image est posée, composée, jouée : performée. Le nu érotisé domine son œuvre, tout comme l’autoportrait qui figure dans nombre d’images de ses derniers travaux. Son art peut être à la fois distancié et redoutablement direct[3] » précise Michel Poivert. Surtout, il prend soin d’inscrire son œuvre dans un dialogue étroit entre l’artiste et son modèle, où la notion de consentement apparaît comme le principe primordial pour toute création artistique abordant le désir. Elle neutralise toute forme d’indécence et permet la présence du personnages récurrents qui, à l’image de Jackie, traversent son œuvre.

 

Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes, exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © Photo Marc Domage pour L'ahah

Jeffrey Silverthorne a vingt-cinq ans en 1972 lorsqu’il entreprend la série « Morgue Works[4] », à l’origine documentaire, dans laquelle il parvient à dépasser la brutalité pure de l’image, transcendant la représentation de la mort. Le traumatisme du décès de ses parents alors qu’il n’est encore qu’un enfant apparaît comme le déclencheur de cette série à propos de laquelle il écrira : « Je peux mourir en un instant, un passage de frontières. La mort défait et verrouille, le temps est mesuré et marqué. Pour les vivants, les considérations personnelles explosent et dérivent vers chaque sentiment, tandis que les réglementations publiques resserrent et sentimentalisent ce changement unique et ordinaire. Mes parents sont morts quand j'étais jeune et, c’est essentiellement moi qui suis allé les chercher à la morgue. Je les ai trouvés, bien des années plus tard, dans mon cœur[5] ». Dans l’exposition, la morgue est présente au revers d’une cimaise, cachée. Seuls ceux qui en émettent le souhait peuvent la découvrir à travers la série des « Letters from the Dead House » à partir de laquelle l’artiste revisite le sujet dans les années quatre-vingt (1986 – 1991). Des Polaroids annotés au feutre noir, dans lesquels l’image des morts de la série « Morgue Works » se superpose à celle des vivants ou le contraire. L’artiste use de ce procédé d’image dans l’image dans plusieurs de ces travaux, lui attribuant des fonctions à chaque fois spécifiques. Ces compositions étranges où se mêlent la mémoire collective et l’état des rêves, dépassent parfois dans l’inconfort la série précédente.

Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes_exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © photo Marc Domage pour L'ahah Vue de Pleasures, Sadness, Sometimes_exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne_Lahah, Paris, 2021 © photo Marc Domage pour L'ahah

Dans l’étrangeté des images

Des cadavres de Rhode Island aux prostituées de Nuevo Laredo qui composent la série « Tex-Mex », la mise en scène du réel, plus propice à l’ambigüité humaine, l’emporte sur la vision documentaire. La photographie objective ne transmet rien de l’intensité de l’expérience. L’intérêt de Silverthorne pour un documentaire subjectif apparaît alors manifeste.

En multipliant les styles, du documentaire à la mise en scène, et les genres, du portrait au paysage récemment, en passant de la pellicule au Polaroid, l’artiste fait le lien entre la photographie naturaliste et la photographie construite, s’interrogeant sur la façon dont le médium joue sur les deux tableaux : le réel et la fiction. Si certains clichés peuvent être dérangeants, son regard est toujours engagé et bienveillant. Au fil des années, des sentiments intimes telles la perte, la violence, la trahison, reviennent comme des leitmotivs dans ses images, questionnant l'identité par le sensible. La couleur, jusque-là absente, apparaît de plus en plus dans les travaux récents, en même temps qu’une certaine sérénité, un apaisement qui s’exprime notamment dans des paysages et des natures mortes, genres que Silverthorne aborde pour la première fois dans son travail. Ils « témoignent d’un nouveau régime d’image[6] » écrit Sonia Voss dans le texte accompagnant l’exposition, « une prise de distance avec le mode de ‘saisie’ prédatrice ; la recherche de résonnances dans le paysage immédiat plutôt que dans les tourments et les fracas du monde ». Le photographe ralentit sa course à l’abîme.

Jeffrey Silverthorne, A bowling of hair, 2020 © Jeffrey Silverthorne Jeffrey Silverthorne, A bowling of hair, 2020 © Jeffrey Silverthorne

Le cliché « A bowl of hair » (2020) montre un socle cylindrique en bois, piédestal pour un petit singe coiffé d’un chapeau pointu, tenant un bilboquet dans la main droite, la tête inclinée vers le bas, les yeux rougis de larmes. Sa tristesse apparaît infinie. À côté se trouve un bol japonais dans lequel sont placées quelques mèches de cheveux blancs qui se confondent avec du duvet. L’image dégage une immense mélancolie. Elle incarne les contradictions de l’existence : la gravité et la fragilité, la pesanteur et l’instabilité, le plaisir et la désillusion se lisent dans le petit singe, l’innocence et le grotesque. Sonia Voss émet l’hypothèse de voir dans cette nature morte l’autoportrait de l’artiste contemplant son vieillissement, qui annonce l’inévitable décrépitude du corps et l’épuisement de sa pulsion créatrice. L’ironie chez Silverthorne traduit sa lucidité.

« My mother, Nantois » (2019) clôture l’exposition de la cité Griset. La photographie, exposée au public pour la première fois ici, juxtapose un paysage naturel montrant un rivage et un portrait d’identité en noir et blanc de la mère de l’artiste. L’image pourrait atteindre une dimension élégiaque si elle n’était perturbée par la présence d’une main qui tient le portrait, l’orientant vers l’objectif, celle de Silverthorne évidemment. Le spectateur attentif avait déjà pu identifier le portrait en noir et blanc, sublimé ici par l’océan qui s’étend à l’horizon, dans une autre composition où elle prenait place à côté de l’image, elle aussi en noir et blanc, d’un cadavre de femme issu de la série « Morgue Works » dans un Polaroid montrant Jeffrey Silverthorne à côté des deux images.

Jeffrey Silverthorne, My mother, Nantois, 2019 © Jeffrey Silverthorne Jeffrey Silverthorne, My mother, Nantois, 2019 © Jeffrey Silverthorne

Les terrains photographiques de Jeffrey Silverthorne sont ceux des angoisses humaines : le désir, l’absence, l’enfermement, le vieillissement, la mort. Depuis plus de soixante ans, il ne cesse d’inventer des formes photographiques et des modalités d’expression pour dire ces angoisses. « Maintenant que j'ai atteint un âge certain, je me trouve vivre dans des espaces nouveaux. Ces derniers sont façonnés par les changements du monde, ainsi que par mes désirs et mes peurs », confie l'artiste avant de poursuivre : « Des curiosités et des rapprochements inattendus surgissent en dehors comme en dedans, nourrissant ma réflexion. regarder et reconnaitre est un travail ; c'est également un plaisir. C'est en photographiant que je trouve paix et raison. mon travail récent émane de cette attention particulière ». L’ensemble de son œuvre ne cesse d’explorer les limites du corps et de l’esprit avec pour unique volonté de rendre visible l’invisible, palpable les pensées intimes, les désirs enfouis, les obsessions de l'humanité.

 « Une bonne photographie conserve en quelque sorte l’équivalent du liquide vitré de l’œil du cadavre, qui reste fidèle à la vie bien au-delà du moment de la mort, comme une preuve oculaire[7] » confiait l’artiste au magazine Time en 2017 à propos de la série « Morgue ».

Jeffrey Silverthorne, Brooklyn Bridge, 1976 © Jeffrey Silverthorne Jeffrey Silverthorne, Brooklyn Bridge, 1976 © Jeffrey Silverthorne

[1] Association à but non lucratif installée dans une ancienne fonderie du 11ème arrondissement de Paris. Elle propose un nouveau modèle d'accompagnement aux artistes plasticiens, en développant notamment des outils de diffusion (expositions, publications, éditions) à l’heure où se réinvente le rapport de l’artiste au marché et, à travers lui, les galeries d’art. Un ahah est une ouverture pratiquée dans un mur de clôture pour prolonger ou ouvrir une perspective.

[2] Cité dans Collectif Jeanne andrée Fenster / Deniel, Lixon, Pouplard, Entretien ave Jeffrey Silverthorne, 2011, Galerie Vu, Paris, avec le soutien de l'artiste et de la Quinzaine Photographique Nantaise, https://vimeo.com/65740648 Consulté le 18 mars 2021.

[3] Michel Poivert, « Perpetual studies, le désir ne meurt jamais », in Jeffrey Silverthorne – Studio work, Paris, Édition Pascaline Mulliez, 2016.

[4] Voir à ce propos Bard Feuerhelm, « Jeffrey Silverthorne : The suture that binds us », Americain Suburb X, 23 septembre 2017, https://americansuburbx.com/2017/10/jeffrey-silverthorne-the-suture-that-binds-us.html Consulté le 18 mars 2021.

[5] Cité dans Morgue. Jeffrey Silverthorne, Stanley Barker Publishing, Londres, 2017.

[6] Sonia Voss, janvier 2021, texte spécifiquement écrit pour la double exposition personnelle de Jeffrey Silverthorne « Pleasures, sadness, sometimes » à L’ahah, Paris.

[7] David Levi Stauss, « Photographing the Dead. Jeffrey Silverthorne revisits a haunting series of photographs made at a Rhode Island state morgue in the 1970s », Time, 2017, https://time.com/photographing-the-dead/ Consulté le 19 mars 2021.

Jeffrey Silverthorne, Path to Nantois, Nantois, 2019 © Jeffrey Silverthorne Jeffrey Silverthorne, Path to Nantois, Nantois, 2019 © Jeffrey Silverthorne

« Pleasures, Sadness, Sometimes », exposition monographique de Jeffrey Silverthorne. Commissariat artistique : Doria Tichit, directrice manager et responsable des partenariats, L'ahah, et Marie Cantos, directrice artistique, L'ahah, assistées à distance de jeffrey Silverthorne.

Jusqu'au 27 mars 2021 - Du lundi au vendredi de 10h à 17h, sur rendez-vous.

Conformément aux directives gouvernamentales, L'ahah est temporairement fermée au public. Découvrez sur le site de l'association ci-dessous, la programmation et ses différentes modalités de diffusion.

L'ahah
4, cité Griset
75 011 Paris

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.