La déflagration d'amour d'Angélica Liddell

Avec "Una costilla sobre la mesa : Madre", bouleversant requiem d'une fille à sa mère défunte, Angélica Liddell ouvre de façon magistrale la cinquième édition du Festival Programme Commun à Lausanne, emplissant de son amour et sa douleur le pavillon du Théâtre de Vidy. De son retour sur la terre natale maternelle nait cette sublime et intense prière théâtrale.

"Una costilla sobre la mesa : Madre", texte, scénographie, costume et mise en scène d'Angelica Liddell, spectacle créé le 27 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne © Bruno Simao "Una costilla sobre la mesa : Madre", texte, scénographie, costume et mise en scène d'Angelica Liddell, spectacle créé le 27 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne © Bruno Simao
"Une mère morte qui, faite cendre, chaque nuit m’appelle pour que je m’en aille avec elle, maman, j’ai juste essayé de créer la pièce que tu aurais aimé voir, et des mains, des mains pauvres, ont cousu le linceul que je porterai quand je te verrai au ciel."

Angélica Liddell est l'une des artistes les plus bouleversantes de la scène contemporaine. On ne sort jamais indemne d'une représentation de ses œuvres, expérience unique à la fois poétique et physique, où le récit est transcendé par l'acte, nécessaire et libérateur. Son théâtre de compassion et de partage de la souffrance mobilise une parole simple, brutale, implacable. L'artiste espagnole est une mystique radicale, une pénitente moderne des contradictions de l'humanité. Dans son précédent spectacle, "The scarlett letter", inspiré du roman de Nathaniel Hawthorne, au décor à la beauté sidérante, rappelant les tableaux du Caravage, Angelica Liddell, duègne au dos flagellé, exprimait les douleurs de l'âme lorsque celles-ci sont induites par la violence du monde. "Una costilla sobre la mesa : Madre", créée le 27 mars dernier au Théâtre de Vidy-Lausanne dans le cadre du Festival Programme Commun, dresse un ineffable mausolée théâtral à la mère défunte, le premier d'une trilogie familiale en cours de composition. Placé sous l'inspiration de William Faulkner dont le roman "Tandis que j'agonise", traversée de l'Amérique en cercueil pour mettre en terre une défunte épouse à l'endroit où elle est née, constitue l'une des références principales ici, la pièce se veut "une expiation dans un monde aux rites vides et banalisés", un retour vers la terre natale maternelle de l'Estremadure, région rurale située entre Salamanque et Séville, le long de la frontière portugaise. "Ces funérailles pour ma mère contiennent toutes les lamentations, et dans leur expression la plus déchirante elles sont une épopée à la recherche des sillons sans pain de mes ancêtres : l’Estremadure, le sein, la terre en tant que ventre, la mère qui doit être rendue aux entrailles, à nouveau née grâce à la maladie et à la folie." La terre natale envisagée comme les entrailles maternelles.

"Nous n'avons plus rien à détruire maman"

 Le décor à la beauté sublime prend des allures d'Erèbe baroque où sept fauteuils servent d'assises à six corps entièrement drapés, fantômes immobiles aux traits oubliés. Le dernier siège laissé vide est érigé en autel. Une photographie de la mère de l'artiste remplace ici le corps manquant. Un œuf suspendu à un fil vient couronner le fauteuil central, rappelant celui que le peintre Piero Della Francesca place au-dessus de Marie dans "La conversation sacrée" réalisée pour l'église San Donato degli Osservanti en 1472, aujourd'hui conservée à la Pinacothèque de Brera à Milan. Symbole de la perfection ou de la naissance dans la tradition alchimique, l'œuf, placé sous une conque dans le tableau italien, renvoie à la fécondité. L'enfantement assigné aux femmes comme fonction première condamne le corps de Liddell à l'anomalie, territoire infertile, matrice rendue inutile par sa non procréation. Plus tard, elle répètera "Je n'ai pas d'enfant" aux étranges personnages venus lui en réclamer un afin qu'il rachète ses péchés. Un chant populaire contant le chagrin d'un fossoyeur devant enterrer sa fille ouvre ce monumental requiem à la mère défunte. Habillée d'une simple nuisette, Angélica Liddell fait face au fauteuil vide, brandissant dans un geste de libation un verre dans lequel elle casse un œuf de poule noire. "Un œuf de poule noir est laissé sur la rosée. L‘œuf doit rester cassé dans l‘eau. Le matin, quand le soleil se lèvera, vous irez le voir et là vous verrez votre destin et le travail que vous devez surmonter dans cette vie ; il y en a même qui peuvent voir le mal du monde." Dans l'imagerie populaire, le gallinacé est associé au diable. Il possède aussi le pouvoir de faire parler les morts. La rituel terminé, l'artiste adresse à la défunte sa douleur et sa pitié. La haine, anéantie par l'extinction de la vie, laisse place à un amour immense dont la souffrance compose un déchirant monologue, un effroyable poème d'amour et de haine qui commence par l'inéluctable déchéance du corps avant sa disparition : 

"(...) Ainsi, toi, ma mère, tu m’as rendu Ève, la première mère.

Ton corps terrifiant, invalide, vulnérable, incapable de se nourrir tout seul,

dément, atrophié, irrité, infecté, incontinent,

ce corps massacré qui supporte tout sévice et toute mortification sans se plaindre,

corps livré à des mains lavant ton anus et tes parties génitales
rongés par les escarres et l’acide des matières fécales infinies.

Tu pourrais passer ta vie assise à l’infini sur tes propres
déjections sans même le savoir et sans te plaindre (...)"

Fille devenue mère de sa mère, Angélica Liddell dit sans détour ce que la vieillesse fait aux corps. La violence des mots, simple et insupportable, correspond à la cruauté de la vie. La chair souillée est honteuse. Il n'y aura qu'un seul Salut. La démence, la sénilité, la folie de l'esprit, ne seront délivrées que par la mort. Cette mère détestée est maintenant chérie, adorée, pleurée par sa fille, coupable de ne pas avoir su l'aimer vivante.

"Maintenant que tu es morte qui me pardonnera" 

Dans ce bouleversant requiem, Angélica Liddell convoque les rites anciens issus de la tradition espagnole, plus particulièrement de ceux de la région de l'Estremadure, entrailles maternelles. A partir de ces coutumes ancestrales, telluriques et religieuses, elle compose la liturgie de ce théâtre des limbes. On y croise des créatures chthoniennes seulement revêtues du voile de dentelle noire qui cachait le visage des pleureuses d’antan. Une tête de porc fait référence à la parabole des démons et des pourceaux évoquant la miséricorde divine dans les trois évangiles synoptiques du nouveau testament. Omniprésent, le capirote, célèbre chapeau pointu en forme de cône, coiffe les pénitents lors des processions de la Semaine Sainte qui transforme le territoire ibérique en décor d'un impressionnant spectacle où défilent les cortèges de repentants, troublante armée de douleur, coupable pour l'éternité du péché originel. Par deux fois, la mère apparaîtra à la fille. Inaccessible et solennelle, fillette agenouillée dans le cercueil en procession indiquant le deuil de l'enfance, on la retrouvera plus tard, courant en direction de l'artiste lorsque celle-ci l'appelle d'un tendre et déchirant "Madre". Dans les limbes d'Angélica Liddell, l'âge physique n'a pas d'importance. Ainsi, le temps d'un instant, la fille et la mère enfant jouent dans la quiétude et l'insouciance d'un songe qui illumine de joie le visage d'Angelica Liddell, les seuls sourires de la pièce. Cette inversion physique des représentations filiales renvoie à l'inversion symbolique liée à la perte d'autonomie physique et mentale face à la déchéance du corps. 

"Je viens de brûler mes parents, un corps puis l’autre à trois mois d’écart. Je ne veux pas me souvenir d’eux vivants. Je veux être accompagnée par leurs corps sans vie, leurs visages comme sculptés dans le marbre tels des masques du Non-sens et de la Déraison, leur repos enfin, ce mystère glaciaire, et l’immense douleur que j’ai ressentie en touchant la chair déjà froide. Je veux conserver l’image de leurs cadavres comme un médaillon en or dans ma mémoire, pour qu’elle me fasse pleurer toujours et ainsi avoir toujours à l’intérieur de moi l’image manquante, l’irreprésentable : l’image qui nous manquera toujours. Chaque jour je m’efforce d’oublier leurs vies, qui sont la mienne, je ne veux avoir d’autre souvenir que leurs morts, leurs morts qui ont ramené à moi le géant de la pitié. À ma droite mon père mort, à ma gauche ma mère morte. L’amour tout en haut, sphérique et doré. Je t’aime, mon père. Ma mère, je t’aime."  (Angélica Liddell, Une côte sur la table, Les Solitaires Intempestifs, Paris, 2019, 272 pp.)

En 2018, Angélica Liddell devient orpheline à trois mois d'intervalle. L'expiation peut-elle atténuer la douleur insupportable de vivre ? Le rite des empalaos de Valverde de la Vera, qui se déroule en territoire maternel lors la Semaine Sainte est performé chaque soir par le corps supplicié de l'artiste. La taille laissée nue, le bourreau encorde le torse et les mains jusqu'aux bras afin qu'elle ne puisse se libérer d'un gouvernail de charrue en bois posé sur ses épaules juste avant. Son cou est entravé d'un lourd collier à trois cloches, rappelant ceux que l'on attache d'ordinaire au cou des bovidés. La longue mise en place de l'habit supplicié de pénitente annonce le châtiment qui ouvre la possibilité de l'absolution. Exhibée ainsi harnachée, elle est la bête que l'on mène à l'abattoir, la possédée au rire démoniaque qui sonne comme un effroyable cri. Elle bave, psalmodie, éructe. Si le corps pénitent expie le péché par la douleur, le supplice apparait aussi comme la tentative d'anéantissement d'un corps féminin qui deviendrait libre et donc incontrôlable. Liddell refuse l'identification féministe. Elle laisse néanmoins apparaitre, à travers cette expression de la folie sous l'effet de la douleur, la figure de la sorcière dont l'invention fut un moyen de contrôler les corps des femmes en faisant disparaitre par le feu celles qui pourraient s'émanciper de la place qui leur est assignée – celle qui n'ont pas d'enfant par exemple, comme Angélica Liddell. Le corps est à l'épreuve de la souffrance dans une déambulation scénique dont les fauteuils-fantômes deviennent les stations de son chemin de croix, "une marche vers l’expiation au beau milieu d’un cœur, mon cœur, ravagé par la culpabilité" précise-t-elle. Avec sa voix grave, Nino de Elche emplie la salle de ses vocalises, à la fois sublimes et déchirantes tandis qu'Angélica Liddell hurle sa douleur. Tous deux recouvrent peu à peu la musique solennelle de Johann Pachelbel. L'émotion qui parcourt le public à ce moment précis est indescriptible. Alors seulement, les fantômes se libèrent du passé dont ils étaient drapés. Un à un, ils se lèvent et quittent le plateau.  

Angélica Liddell construit un théâtre de la douleur à partir des évènements dramatiques qui jalonnent sa vie. "Je travaille avec mes sentiments, qui appartiennent à mes nuits, à ce qui s’est passé dans ma vie. Il m’arrive de convoquer à nouveau des sentiments que j’ai surmontés, car c’est avec ça que je travaille. (...) Tout cela fait l’objet d’une construction, mais attention : construire ne signifie pas feindre. Je me déplace sur une ligne ténue entre la construction et les sentiments réels. J’ai le choix : prendre de la distance avec mes propres mots déjà construits, ou m’impliquer sur le plan émotionnel. J’ai choisi cette deuxième option."  (Christilla Vasserot, entretien avec Angelica Liddell, in Jean-Michel Potiron, Angélica Liddell (Rétrospective 1993-2018)).  L'expérience autobiographique sert de point de départ à la performance théâtrale qui transforme la douleur en acte de création. Ce protocole dépasse la simple représentation, il apparait vital. "Una costilla sobre la mesa : Madre" envisagé comme "un cheminement profond et douloureux où la mort transforme la haine en amour, et qui déborde de pitié." en est le meilleur exemple car il érige la création en geste de survie. L'artiste déborde d'un chagrin continu, un flot de larmes ininterrompu qui entrecoupe une loggorhée de haine et surtout d'amour provenant d'un corps écrasé par le poids de la culpabilité. Jamais sans doute n'avait-on éprouvé une telle souffrance sur scène, de celles qui dévastent une vie, celles dont on ne se remet pas. Les messes pour les morts sont faites par et pour les vivants. Si cet excès de dolorisme peut déplaire, si l'impudeur revendiquée "comme une défécation sur scène" peut déranger, on ne peut qu'être subjugué par la sincérité, la mise à nu d'une artiste qui érige le théâtre en acte sacré. Entre la fange et l'extase, Angélica Liddell expose la part maudite de l'humanité. 

"Una costilla sobre la mesa : Madre", texte, scénographie, costume et mise en scène d'Angelica Liddell, spectacle créé le 27 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne © Bruno Simao "Una costilla sobre la mesa : Madre", texte, scénographie, costume et mise en scène d'Angelica Liddell, spectacle créé le 27 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne © Bruno Simao

UNA COSTILLA SOBRE LA MESA : MADRE - Texte, scénographie, costumes, mise en scène d'Angelica Liddell

Théâtre de Vidy-Lausanne jusqu'au 6 avril 2019, création dans le cadre du Festival Programme Commun
Avenue E. H. Jacques Dalcroze 5 CH - 1007 Lausanne  

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