Vasantha Yogananthan. Poétique du mythe

À Lausanne, le Musée de l’Élysée expose « A myth of two souls », œuvre au long cours du photographe Vasantha Yogananthan. Imaginée pour l’édition, mêlant images mises en scène et documentaires, cette version contemporaine du Ramayana illustre la permanence de ce récit fondateur dans l’Inde d’aujourd’hui et révèle une splendide hystérésis.

Rama Combing His Hair. © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB & The Photographers’ Gallery Print Sales Rama Combing His Hair. © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB & The Photographers’ Gallery Print Sales
Etonnement, "A myth of two souls", montré au Musée de l'Elysée à Lausanne, est la première exposition personnelle dans une institution muséale du photographe franco-tamoul Vasantha Yogananthan (né en 1985, vit et travaille à Paris). Ce jeune autodidacte, dont la pratique se situe à la croisée du documentaire et de la fiction, a remporté tant de prix prestigieux ces dernières années : le Prix Ideas Tap de Magnum photos en 2015, le prix Levallois 2016, le Prix ICP Infinity du photographe émergeant de l'année 2017, le Prix Camera Clara 2018, que ce constat parait incongru. C'est peut être parce que la forme du livre est au centre de son travail depuis le début. Il cofonde en 2014 la maison d'éditions Chose Commune qui a édité l'ensemble de ses publications, lui permettant de contrôler ainsi la totalité de son processus de travail, depuis la pensée d'un projet jusqu'à son élaboration éditoriale finale. L'exposition suisse présente le projet, entrepris depuis 2013, de réécriture du Ramayana, texte indien fondamental composé en sanskrit au IVème siècle, épopée orale qui raconte l'histoire d'amour d'un prince et d'une princesse, conte philosophique qui contient les codes moraux et sociétaux régissant la vie quotidienne des sociétés d'Asie du sud. L'artiste en donne ici sa version contemporaine, retrace l'itinéraire parcouru par les héros long de cinq mille kilomètres du nord au sud de l'Inde, réalise des portraits des habitants des lieux emblématiques mentionnés dans le récit, leur demande de rejouer des passages du mythe, incarner des personnages de l'histoire qui les ont marqués, malgré certaines difficultés rencontrées. "Dans la plupart des zones rurales indiennes, il est difficile de photographier une femme. Il est également très difficile de filmer des couples pour de nombreuses raisons. Les gens n’aiment pas trop de voir leurs voisins les regarder se faire photographier par des étrangers, alors beaucoup de gens refusent, ou bien nous passons toute une journée à parler à une femme ou à un couple, leur expliquant le projet."  

La relecture perpétuelle d'un conte séculaire

Vasantha Yogananthan, The Evening Before, Janakpur, Nepal, 2016 (tirage noir et blanc peint à la main par Jaykumar Shankar) © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres) Vasantha Yogananthan, The Evening Before, Janakpur, Nepal, 2016 (tirage noir et blanc peint à la main par Jaykumar Shankar) © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres)

L'exposition comprend sept espaces distincts qui correspondent aux sept chapitres du poème épique dont les réinterprétations sont très nombreuses, suivent la mode, les mœurs du moment. On les partage sur les réseaux sociaux. Elles sont déclinées en séries télévisées, récemment en jeux vidéo. Ainsi, elles assurent la rémanence du mythe fondateur auprès du public indien. Vasantha Yogananthan, travaille à la chambre photographique grand format. L'installation et l'utilisation de cet appareil à soufflet posé sur un trépied est envisagée par le photographe comme une sorte de cérémonie dont la durée varie de vingt minutes à deux heures. Cette permanence de l'argentique, outre son côté esthétique, s'envisage dans un rapport philosophique à la photographie et au temps. Un éloge de la lenteur qui s'exprime dans la découverte des images seulement plusieurs mois après la prise de vue. Les tirages en noir et blanc sont repeints. Les photographies sélectionnées sont alors confiées au peintre indien Jaykumar Shankar, qui les retravaillent en les colorisant dans la grande tradition des studios photographiques indiens du XIXème siècle, sans que le photographe ne lui donne d'indication, laissant libre court à son imagination et sa sensibilité. Cette interprétation très personnelle des images vient se superposer à la vision du photographe. Sept codes couleurs identifient les sept chapitres. Ils dérivent des codes couleurs des livres pour lesquels les images ont été créées. Le projet est avant tout éditorial. Les quatre premiers volumes sont publiés aux Editions Chose Commune – la publication des trois derniers s'étale jusqu'à 2020. Perdre les lecteurs dans une certaine intemporalité, telle était la volonté de l'auteur.  "Je voulais que mes images ne soient pas contenues dans un espace temps déterminé. Quand on voit la série, il peut être difficile de savoir si elles ont été prises il y a deux, quinze ou cinquante ans."

 

Vasantha Yogananthan, Cricket Match, Chitrakoot, Uttar Pradesh, India, 2013 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres) Vasantha Yogananthan, Cricket Match, Chitrakoot, Uttar Pradesh, India, 2013 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres)

Le temps suspendu de la fable

Vasantha Yogananthan, The Evening Before, Janakpur, Nepal, 2016 (tirage noir et blanc peint à la main par Jaykumar Shankar) © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres) Vasantha Yogananthan, The Evening Before, Janakpur, Nepal, 2016 (tirage noir et blanc peint à la main par Jaykumar Shankar) © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres)

Pour les besoins de l'exposition, il a fallu rendre le chapitrage visible en imaginant des textes courts qui contiendraient chacune des intrigues, disposés sur l'un des murs de chaque espace. Le Ramayana correspond au cycle de la vie. Il débute avec la naissance qui occupe le premier chapitre. La monstration des photographies est ici assez linéaire, classique. Le texte est traité à l'égal des images qui occupent chez Yogananthan une place métaphorique. Elles sont là pour ouvrir l'imaginaire. Certaines de ses photographies sont des portraits mis en scène, d'autres sont prises sur le vif. Elles cohabitent dans le récit sans aucune différenciation de statut. L'inscription du Ramayana dans la réalité est liée à son existence géographique, suivant un itinéraire allant du nord au sud de l'Inde. La couleur jaune correspond au soleil, à la naissance. Elle ouvre le récit. Consacré à la rencontre de Rama et Sita, l'épisode suivant est marqué par une explosion de couleurs. Il s'achève par l'exil des deux héros. Ils perdent leurs possessions matérielles après leur bannissement pour quatorze ans, les voici ermites. L'histoire du Ramayana, comme tous les contes anciens, est narrée du point de vue masculin. Vasantha Yogananthan en propose une relecture contemporaine dans laquelle le texte est réécrit par deux écrivaines indiennes à partir, non pas du récit original mais, des photographies exécutées à partir de ce récit. Dans la troisième partie, ils ont quitté le royaume, se retrouvent sur la route, changeant de lieu chaque jour. Les textes sont ici écrits à la main sur les murs, à la manière d'un carnet de voyage. Leurs pérégrinations les conduisent vers le sud, vers la jungle. L'épisode est traité comme un road trip. Le choix des tirages sur papier japonais témoigne d'une technique au service du contenu. Le papier très fin, présentant des imperfections, illustre le grand dénuement du couple. Intitulé "livre de la jungle", le quatrième chapitre est traité comme une bande dessiné. Ce format est courant, les BD sur le Ramayana sont nombreuses. C'est ainsi que Vasantha Yogananthan découvre le poème épique pour la première fois, alors qu'il est enfant, avant d'en oublier l'histoire jusqu'à son premier voyage en Inde il y a quelques années. Le périple, partagé avec le frère de Rama, est marqué par la rencontre avec une démonne, sœur du roi du Sri Lanka. La magie noire apparaît pour la première fois dans le récit. C'est l'épisode de la biche dorée. Rama, parti chasser la biche, laisse Sita seule à l'ermitage. La relecture du chapitre se fait à travers les bulles de la bande dessinée. Certains dessins sont remplacés par des photographies. La rencontre avec Hanuman a été photographiée sur le site d'Hampi dans le Karnataka. Ce village est devenu le royaume des singes lorsqu'après avoir servi de décor à un film consacré au dieu-singe, des milliers de figurants primates y ont été relâchés. L'épisode a trait au réalisme magique. Entre fiction et réalité, il établit une sorte de pacte de lecture. Pour le cinquième chapitre, Yogananthan abandonne la chambre au profit de l'utilisation d'un Leica, l'obligeant à sortir de sa zone de confort. L'aventure prend place dans le Tamil Nadu. Il faut apprivoiser les singes. Sur le mur, on ne distingue que deux figures humaines : Rama pris dans des filets, alors que Sita se trouve de l'autre côté de la mer, au Sri Lanka. La sixième partie, intitulée "Afterlife", correspond au chapitre de la guerre. Le photographe s'essaie pour la première fois à l'image en mouvement. Une installation multicanale, réalisée en collaboration avec le vidéaste Philippe Calia,  donne à voir d'imposantes festivités liées à la fin de la guerre, filmées à l'occasion d'une fête réelle. Dans une ambiance nocturne mélangeant photographies et films-vidéos, le feu, élément central, représente la destruction. Le temps du festival amène vers quelque chose de mythique. Le septième et dernier chapitre n'existe pas encore. Il est préfiguré ici par un fragment textuel et une photographie qui prennent place au-dessus de la présentation des ouvrages déjà parus.  

Vasantha Yogananthan, Disappereance, Trivandrum, Kerala, India, 2013 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres) Vasantha Yogananthan, Disappereance, Trivandrum, Kerala, India, 2013 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres)

Loin de démystifier le Ramayana, "A myth of two souls", dont le texte est entièrement réécrit par Anjali Raghbeer et Arshia Sattar à partir des photographies de Vasantha Yogananthan, inscrit le conte fantastique dans le présent en mêlant à la complexité de l'Inde contemporaine les messages séculaires d'amour et de sagesse que véhiculent le récit. Couleurs pastels, lumière diaphane, la palette particulière voulue par Vasantha Yogananthan pour créer de l'incertitude chez le regardeur marque à la fois le temps qui passe et l'universalité d'un poème aux vingt-quatre mille vers composé au IVème siècle et constamment réinterprété, de sorte qu'il parait contemporain de chaque époque. A travers cette relecture actuelle du Ramayana où texte et images sont étroitement liés, le photographe révèle la présence persistante de ce récit fondateur dans le quotidien des Indiens. Au-delà du récit de la vie exemplaire du prince Rama, "C’est une fenêtre sur l’Inde contemporaine."

Vasantha Yogananthan, The Horse From The Sea, Danushkodi, Tamil Nadu, India, 2018 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres) Vasantha Yogananthan, The Horse From The Sea, Danushkodi, Tamil Nadu, India, 2018 © Vasantha Yogananthan / courtesy Espace JB (Genève) & The Photographers’ Gallery Print Sales (Londres)

Sauf mention contraire, les citations de l'artiste sont extraites de "The mythic landscape of modern India" de Sophia Smith-Galer, BBC Culture, 10 janvier 2018.

 Vasantha Yogananthan, "A myth of two souls". Commissariat de Vasantha Yogananthan et Lydia Dorner, Musée de l'Elysée.

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h - Jusqu'au 5 mai 2019.

Musée de l'Elysée
18, avenue de l'Elysée
CH - 1006 LAUSANNE

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