Les champs de bataille d'Iris Levasseur

Entre 2015 et 2019, hantée par les atrocités de la guerre en Irak et en Syrie qu'elle cherche à retranscrire, Iris Levasseur compose la série dessinée des « Champs de bataille », remontant le temps, interrogeant des vestiges ancestraux afin de réanimer une mémoire collective. En nous mettant face à ces figures fantômes, elle en fait les témoins oubliés de ce qui nous constitue.

iris Levasseur, "Champ de bataille, Hyène", 2016 pierre noire sur papier Ingres, 65,5 x 50 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman iris Levasseur, "Champ de bataille, Hyène", 2016 pierre noire sur papier Ingres, 65,5 x 50 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

La récente exposition « Dessin, figures et autres Desseins[1] » qui mettait en regard, à la galerie Odile Ouizeman à Paris, les dessins d’Iris Levasseur et de Marko Velk avec les clichés du XIXème siècle des premiers photographes archéologiques, est l’occasion de revenir sur la série exposée par la plasticienne, ses « Champs de bataille ». Observatrice infatigable des affres de son temps, Iris Levasseur (née en 1972 à Paris, vit et travaille à Arcueil) dessine le monde comme il va. Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs en 1998, puis de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris l’année suivante où elle participe à l’atelier de Jean-Michel Alberola et (un petit peu) à celui de Pierre Burraglio, elle fait de son travail plastique le lieu de constantes expérimentations de la peinture et du dessin, interrogeant notamment la figuration. Le choix de l'échelle monumentale autorise l'immersion dans ces instantanés de vies dont la familiarité devient soudain anoblie. « Les dessins ont grandi jusqu'à ce que les figures soient à toiles réelles[2] » dit très justement Philippe Dagen lorsqu’il évoque le travail de l’artiste. Le trait singulier se réclame de la tradition allemande plutôt que française, regarde les peintres graveurs de la Renaissance, de Dürer à Altdorfer, lorgne du côté des expressionnistes, de Otto Dix à Max Beckman dont elle a réalisé le portrait voici quelques années, du côté des figures sculpturales de Käthe Kollwitz mais aussi du côté de l'Ecole de Londres, vers les chairs de Francis Bacon. L’artiste puise aux sources des civilisations anciennes pour bâtir le socle à partir duquel elle va construire ses images, les ancrant résolument dans le présent. Elle s’intéresse au monde contemporain et aux processus de migration et aux nouvelles guerres. Son œuvre tout entière est une allégorie des rapports humains, affirmant une prise de position féministe dans les représentations récurrentes de figures allongées à l'ambiguïté trouble: corps lascifs, endormis, corps morts, gisants, mais aussi dans ses Pietà et dépositions contemporaines aux dimensions éminemment mystiques. Les dessins d'Iris Levasseur portent en eux une menace, un sentiment de vertige qui traduit une inquiétante étrangeté freudienne, en partie liée à la tension que suscite l'exploration de la violence et du désir, qui traverse son travail. Les interrogations soulevées par ses œuvres n'apportent pas de réponses, au contraire, elles appellent d'autres questions, métaphores des luttes quotidiennes, reflets de la violence et l'affliction des quartiers populaires. 

Iris Levasseur, champ de bataille : chat éclopé, 2017, pierre noire sur papier Ingres, 65,5x 50 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, champ de bataille : chat éclopé, 2017, pierre noire sur papier Ingres, 65,5x 50 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

Comment retranscrire les désastres de la guerre à distance ?

 A partir de 2015, marquée par les images de la guerre en Irak et en Syrie retransmises par les médias, Iris Levasseur interroge les moyens d'en retranscrire l'horreur et la destruction. Elle réalise, pendant quatre ans, plusieurs séries de dessins réunies sous le vocable « Comme si j'étais éternelle », ayant pour point commun de remonter le temps pour convoquer des vestiges ancestraux, fragments de sculptures, parfois de civilisations différentes, qui sont autant de silhouettes fantômes à réinterroger parce qu'elles sont constitutives de ce que nous sommes.  Chacune des séries constitue ainsi une nouvelle tentative de réanimer la mémoire collective par le prisme du dessin, qui révèle ici la présence de ces ruines, les fait exister dans notre regard. Parmi elles, la série des « Champs de bataille », qui comprend plus d’une vingtaine de dessins exécutés à la pierre noire sur papier Ingres, interroge la retranscription d’une réalité vécue à distance et la fiction qu’elle engendre inévitablement. L’aspect sériel permet au visiteur d’en appréhender la complexité de lecture. En tissant des liens entre les dessins, il invente de nouvelles fictions aléatoires. L’artiste pratique habituellement le très grand format pour sa dimension immersive. Elle explique aimer être englobée. « J’aime être confrontée à des œuvres qui sont comme des champs[3] », envisageant sa pratique comme un combat, une mise en danger où la souffrance physique de la confrontation avec la matière est à la fois douloureux et nécessaire. Elle revient ici au moyen format.

Iris Levasseur, Champ de bataille : Bomarzo, 2016, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 65 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, Champ de bataille : Bomarzo, 2016, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 65 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

Là, un chien famélique couché en position de fœtus au milieu de jarres, têtes sculptées gréco-romaines, Bouddha couché, masque africain, grenades, armes automatiques, ici, un chat éclopé harnaché dans une armature métallique à roulettes, les animaux sont des allégories de la souffrance, comme cette hyène mutilée dont les pattes arrières amputées se prolongent par des prothèses en lames d'acier, répliques exactes de celles du coureur de quatre cent mètres sud-africain Oscar Pistorius, incroyable athlète qui tutoie l'impossible avant de devenir une bête qui bientôt va dévorer l'humanité[4]. Iris Levasseur s’intéresse beaucoup à la construction des images, à leur codification. Dans chacun des dessins, les éléments sont associés à la manière d'un collage. L’artiste mélange le temps pour en faire un espace où se rencontrent les histoires du passé et du présent. Ses « Champs de bataille » ne sont pas sans rappeler les « désastres de la guerre », série de quatre-vingt deux gravures exécutées par le peintre espagnol Francisco de Goya y Lucientes (1746 – 1828) entre 1810 et 1815, que l’on interprète comme une forme de protestation contre la violence du soulèvement du Dos de Mayo, de la guerre d’indépendance d’Espagne (1808-14) et de la Restauration bourbonienne qui suivit. Ils pourraient servir de décors à « Mère Courage[5] », la pièce que Bertold Brecht imagine en 1938-39 sur la Guerre de Trente ans comme métaphore de celle à venir. La guerre et son cortège de malheurs apparaissent atemporels. Les images du Moyen-Orient hantent Iris Levasseur. Damas, Palmyre, Alep… ces noms surgis du passé, villes jadis prospères du berceau de l’humanité et aujourd’hui synonymes de chaos, de mort et de destruction, deviennent une obsession. Les traces du passé sont les empreintes du présent. « Le travail de Levasseur possède avec un fond mythique qu’elle n’avoue pas elle-même, un caractère mystérieux et magique ; mais il participe aussi d’une réaction presque physiologique à notre époque. Quand la tension est forte, le dessin de Levasseur contracte tel un diaphragme (...)[6] » écrit Nadeije Laneyrie-Dagen. L'humanité considérée comme un virus illustre un profond pessimisme face à la condition humaine qui rappelle celui du dramaturge irlandais Samuel Beckett ou de l’auteur de théâtre autrichien Thomas Bernhard.

Iris Levasseur, Champ de bataille : Crâne, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 65 cm © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, Champ de bataille : Crâne, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 65 cm © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

« Etre là » 

 Iris Levasseur construit une œuvre singulière, souvent dérangeante. Si le dessin apparait austère et dur, il est fidèle à sa pensée, sa vision du monde. Elle s’inscrit pleinement dans l’histoire de la création artistique. « J’ai eu besoin de traverser plusieurs personnes[7] » confie-t-elle très joliment à propos de ses modèles, ses inspirations. Une œuvre se construit avec des références. L’histoire de l’art est un dialogue permanent avec les morts. En création artistique, l’appropriation est  naturelle. Pour Iris Levasseur, peindre ou dessiner n’a jamais été envisagé comme une nécessité de témoigner de son époque mais plutôt comme quelque chose qui tient de l’environnement. « Etre là ». Donner à voir ce qui l’entoure. Si le dessin occupe actuellement toute la place dans son travail c’est parce qu’elle est fâchée avec l’encombrement de la peinture comme elle le dit elle-même, aimant le dessin pour son économie de moyen, sa légèreté.

Iris Levasseur, Champ de bataille : mer têtes, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 67 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, Champ de bataille : mer têtes, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 50 x 67 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

Entre représentations réalistes et symboliques, Iris Levasseur installe le visiteur dans un entre deux, plus tout à fait le temps du présent, pas non plus celui du passé : un temps suspendu comme celui qu’on trouve dans les rêves, laissant parfois transparaitre une pointe de mélancolie à l’image de ce garçon qui nous tourne le dos, assis au bord d’un rivage face à la mer, la tête baissée, songeur ou joueur. Il est assurément ailleurs tandis qu’au large plusieurs bateaux ferment l’horizon. Au premier plan, sur le sable, gisent un buste sculpté d’homme aux yeux clos et quatre masques, le dernier, à moitié immergé, nous regarde. « La vie aime les masques, l'entêtement aveugle, les conventions, la tenue[8] » écrit l’océanographe et photographe française Anita Conti (1899 – 1997) dans son récit « Racleurs d’océan ». Après tout, n’observe-t-on pas ce qu’il reste de l’humanité errer dans les ruines de villes qui furent précisément son berceau, depuis l’intérieur d’un crâne ? Est-ce celui d’Adam que la religion chrétienne brandissait aux yeux des hommes pour leur rappeler leur mortalité face à la vanité des plaisirs terrestres ? Sur le champ de ruines témoignant de ce que fut la grandeur des civilisations passées, tout en haut de cet amoncèlement de fragments de colonnades grecques et d’ouvrages romains, se tient un vautour.  « Le monde politique est ainsi distordu et l’espace et les corps inventés par Iris Levasseur n’en sont que la métaphore. Le réel est malade (...)[9] » Contre l’effacement de la mémoire, Iris Levasseur dessine le monde tel qu’il nous constitue.

Iris Levasseur, Champ de bataille : petit crâne intérieur, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 24x 30 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, Champ de bataille : petit crâne intérieur, 2018, pierre noire sur papier Ingres, 24x 30 cm. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

[1] « Dessin, figures et autres Desseins. Curiosités photographiques face au dessin » : Iris Levasseur, Marko Velk, Maxime Du Camp, Giorgio Sommer, W.A Mansell, Galerie Odile Ouizeman, Paris, 10 mars – 18 juillet 2020.

[2] Philippe Dagen, Le Monde, 15-16 septembre 2013.

[3] Entretien d’Iris Levasseur avec Philippe Piguet, Drawing now 2016, D4, talk 1. https://www.youtube.com/watch?v=oHmw8Iu8oIE Consulté le 19 juillet 2020.

[4] Premier athlète amputé à concourir dans un championnat du monde pour les valides et premier médaillé (par équipe) chez les valides, Oscar Pistorius (né en 1986 à Johannesburg) est inculpé, le 14 février 2013,  du meurtre de sa compagne, la mannequin et présentatrice de télévision Reeva Steenkamp, pour lequel il sera condamné en 2016. « La peine d’Oscar Pistorius alourdie en appel », Sport 24, 24 novembre 2017, https://sport24.lefigaro.fr/athletisme/fil-info/pistorius-condamne-en-appel-a-13-ans-et-5-mois-de-prison-886060 Consulté le 19 juillet 2020.

[5] « Mère Courage et ses enfants (Mutter Courage und ihre Kinder) », pièce de théâtre en douze tableaux de Bertold Brecht, écrite en 1938-39 en exil en Scandinavie, créée au Schauspielhaus de Zurich en 1941. Elle porte le sous-titre : Chronique de la guerre de Trente Ans. Œuvre pamphlétaire dénonçant les absurdités de la guerre

[6] Nadeije Laneyrie-Dagen, Iris Levasseur, Editions Monographik, 2009.

[7] Entretien d’Iris Levasseur avec Philippe Piguet, Drawing now 2016, J4, talk 1. https://www.youtube.com/watch?v=oHmw8Iu8oIE Consulté le 19 juillet 2020.

[8] Racleurs d'océans, Paris, 1953 (éd. André Bonne), 1993 ; éd. Payot & Rivages, 1998. Récit d’une campagne de pêche du chalutier Bois rosé.

[9] Nadeije Laneyrie-Dagen, Iris Levasseur, Editions Monographik, 2009.

Iris Levasseur, Champ de bataille : vautour, pierre noire sur papier Ingres. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman Iris Levasseur, Champ de bataille : vautour, pierre noire sur papier Ingres. © Iris Levasseur, courtesy galerie odile Ouizeman

 

Iris Levasseur est représentée par la galerie Odile Ouizeman à Paris.

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