Un autre monde est possible : la gran invasión Zapatista

La galerie Salle principale à Paris s’est mise au diapason de la venue de la délégation zapatiste en France à l'occasion de son tour d'Europe, confirmant son engagement trois ans après la première exposition des peintures du Chiapas. « La grande invasion » s'inscrit dans la continuité de la « déclaration pour la vie » du 1er janvier 2021, célébrant les vingt-sept ans du soulèvement de 1994.

Ique muera la hidra capitalista, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale Ique muera la hidra capitalista, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale
« Durant ces derniers mois, nous avons pris contact entre nous de différentes manières. Nous sommes des femmes, des lesbiennes, des gays, des bisexuels, des transgenres, des travestis, des transsexuels, des personnes intersexes, des queers et d’autres encore, hommes, groupes, collectifs, associations, organisations, mouvements sociaux, peuples originaires, associations de quartier, communautés et un long etcetera qui nous donne une identité ». C’est par ces mots que débute la « déclaration pour la vie » rendue publique le 1er janvier dernier, jour du vingt-septième anniversaire de l’insurrection zapatiste de 1994, dans laquelle les révolutionnaires mayas annoncent leur intention de parcourir les cinq continents pour venir à la rencontre des peuples qui luttent contre le capitalisme. Ce premier déplacement international officiel depuis l'insurrection a pour but de fédérer les combats contre toutes les formes d’oppression dans une union entre les peuples du monde. L’Europe est la première étape de ce voyage planétaire. Une importante délégation la sillonne actuellement. Cinq-cents ans après la prise de la capitale de l’empire aztèque par les soldats d’Hernán Cortés qui marqua le début la colonisation du Mexique par les Espagnols, une délégation zapatiste du Chiapas d’une centaine de membres composée aux trois quarts de femmes, fait le voyage vers l’Europe par la mer, exact chemin inverse emprunté par les conquistadors espagnols. Ils emportent avec eux leur imaginaire, leur tradition et une parole révolutionnaire qui depuis le 1er janvier 1994[1] n’a plus rien d’utopique. Le soulèvement armé leur a permis de faire valoir leur droit à l’auto-détermination sur les terres récupérées du Chiapas. Si les soldats ibériques avaient apporté la variole, les zapatistes se revendiquent « porteurs du virus de la résistance et de la rébellion ». La première partie de la délégation, l’Escadron 421 composé de sept personnes, quatre femmes, deux hommes et une personne transgenre, est arrivée en Espagne par le port de Vigo en Galice, à bord de « la Montagne », le 22 juin dernier. Après avoir fait étape à Barcelone et Toulouse notamment, ils atteignaient Paris le 9 juillet dernier, lançant un appel à la solidarité et à la rencontre.

Sans titre, 2019, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale Sans titre, 2019, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale

À Paris, la galerie Salle principale a voulu témoigner sa solidarité avec le combat des zapatistes en poursuivant l’engagement qu’elle avait pris en 2018 avec l’exposition « Un mondo donde quepan muchos mundos[2] » où étaient présentées pour la première fois des peintures réalisées par des paysans mayas-tseltals de Morelia, l’une des cinq régions zapatistes. Pas de distinction entre art et artisanat, pas de hiérarchie entre les pratiques, la peinture occupe une position égale à celle du tissage ou de la broderie de vêtements traditionnels. On retrouve dans « La grande invasion », titre de l’exposition actuelle qui envisage l’invasion comme un fait positif, une promesse, des peintures de même facture. Si elles ont le trait naïf, chacune s’envisage comme un acte de partage d’expérience. « La force créatrice impliquée dans les arts participe à la construction de l'autonomie, comme à la reconstitution des personnes et des communautés, face à la destruction provoquée par l'hydre capitaliste[3] ».

Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion © Salle principale; photo : Guillaume Lasserre Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion © Salle principale; photo : Guillaume Lasserre

L’exposition se veut solidaire et accueillante. Elle s’organise autour d’un espace d’échange et de partage matérialisé par une grande « table-patchwork » et ses assises. L’ensemble est le résultat d’un atelier d’une semaine organisé par Dominique Mathieu[4] et des étudiants de la faculté d’arts plastiques de Paris 8 – Vincennes Saint-Denis à la Station Gare des Mines. Ils n’avaient jamais construit de mobilier auparavant, ni même d’éléments scénographiques. Pièces uniques réalisées à partir de matériaux de récupération, elles expriment métaphoriquement la diversité et les différences à l’intérieur d’une société autant que la capacité à proposer des solutions avec ce que l’on trouve. L’important ici est d’avantage l’engagement des participants pour une cause que la valeur esthétique de leur réalisation. « Ravi.e.s de nous retrouver après de longs mois à suivre un enseignement à distance nous avons eu aussi le plaisir d’œuvrer collectivement afin de réserver un accueil digne et chaleureux à nos ami.e.s du Chiapas[5] » écrit l’une des étudiantes.

Adelante mujeres del mundo y mujeres en resistencia, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale Adelante mujeres del mundo y mujeres en resistencia, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale

Aux peintures s’ajoutent des carrés brodés reprenant la même esthétique pour énoncer une position révolutionnaire : un autre monde est possible. Un monde égalitaire dans lequel les femmes occupent la même position que les hommes. « Sin mujeres no hay revolucion » affirme l’un des tissus. Les œuvres ont une portée éminemment politique. Elles diffusent leur vision émancipatrice et autonome, donnent à voir leur mode de vie, ouvrent des futurs possibles.

Otro mundo es possible (Un autre monde est possible), "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale Otro mundo es possible (Un autre monde est possible), "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale

La Rencontre intercontinentale pour l’Humanité et contre le Capitalisme, qui s’est déroulée dans les montagnes du sud-est mexicain du 27 juillet au 3 août 1996, a donné lieu en 2020 à la publication de l’ouvrage « Encuentro (Chiapas, 1996)[6] » présenté dans l’exposition. Il est composé de photographies de Bruno Serralongue contextualisées par un texte de Philippe Bazin. Quatre à cinq mille personnes venues du monde entier avaient répondu à l’appel des zapatistes relayé par la voix du sous-commandant Marcos. Ils participèrent à des forums de discussion et à l’assemblée plénière de clôture qui s’est tenue à La Realidad, le camp de base des zapatistes. Le rassemblement apparaît comme l’un des actes fondateurs des mouvements altermondialistes des années 2000 – 2010. Seul artiste sur place, Bruno Serralongue réalise un ensemble photographique qui modifiera profondément sa manière de travailler. Depuis sa position d’étranger, il observe les aspects banals, les motifs secondaires qu’un photojournaliste aurait omis et se focalise ainsi sur la mise en scène de l’évènement. Publiées dans leur intégralité vingt-cinq ans après, elles apparaissent plus que jamais d’actualité alors que des mouvements de protestation politique et sociale qui se font jour un peu partout dans le monde sont durement réprimés par un néolibéralisme autoritaire flirtant désormais avec le fascisme. Le texte de Philippe Bazin interroge la place et l’engagement des artistes face à ces mouvements de contestation.

Bruno Serralongue, Indiens (Chiapas) | Encuentro (Chiapas 1996), 2004 | ed. 10 | La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion, galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet © Bruno Serralongue, courtesy Air de Paris, Romainville Bruno Serralongue, Indiens (Chiapas) | Encuentro (Chiapas 1996), 2004 | ed. 10 | La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion, galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet © Bruno Serralongue, courtesy Air de Paris, Romainville

Envisagée ici comme un acte positif, libératoire, l’invasion du titre est un vœux pieu un brin provocateur. Face à la théorie complotiste du « grand remplacement » brandie par l’extrême droite et à la réduction chaque jour un peu plus inquiétante des libertés individuelles, l’expérience zapatiste apparaît non seulement comme un avenir possible, mais aussi désirable. L’art en est l’un des vecteurs, à l’image des peintures qui dérangent notre façon de penser, questionnant le modèle d’une modernité désormais à bout de souffle. En ce sens, elles ouvrent d’autres possibles. Loin de la vision impérialiste du monde, les zapatistes envisagent un « plurivers » dans lequel cohabite une multitude de récits et d’expériences.

Desde nuestra raiz somos los hombres y mujeres de maiz, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale Desde nuestra raiz somos los hombres y mujeres de maiz, "La grande invasion", galerie Salle principale, Paris, 6 juin - 18 juillet 2021 © Salle principale

L’armée zapatiste de libération nationale (AZLN) a été fondée pour affirmer un droit à la différence qui était jusque là étouffé par le néolibéralisme. Armés, coiffés d’une cagoule, ils déclaraient il y a plus de vingt-sept ans la guerre à l’armée mexicaine, au cri de : « Ya Basta ! » Le dialogue qu’ils avaient tenté d’instaurer avec les autorités du pays fut trahi à chaque fois. L’art des zapatistes ne fait qu’un avec leur façon d’appréhender le monde. C’est un art révolutionnaire dans le message qu’il délivre. « Nous voilà ainsi prêt.e.s à recevoir la délégation pour présenter leurs luttes, leurs travaux artistiques et penser un futur commun[7] » écrit encore l’étudiante. Le virus zapatiste a entamé sa propagation.

Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion © Salle principale Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion © Salle principale

[1] La date marque le début de l’insurrection zapatiste au Chiapas durant laquelle plusieurs centaines de guérilleros armés, se revendiquant des révoltes paysannes et indiennes traditionnelles, prennent cinq villes parmi lesquelles San Cristobal de las Casas, deuxième ville de l’état qui compte plus de 80 000 habitants. D’origine maya, les insurgés dénoncent le génocide des populations amérindiennes, réclament la destitution du président en fonction et la mise en place d’une réforme agraire.

[2] « Un monde où plusieurs mondes s’imbriquent », peintures zapatistes du Chiapas, galerie Salle principale, Paris, 1er juin – 28 juillet 2018.

[3] Rocio Martinez et Jérôme Baschet, texte accompagnant l’exposition « Un mundo donde quepan muchos mundos », mai 2018.

[4] Guillaume Lasserre, « Dominique Mathieu en trois actes et un geste radical », Laura Revue n°29, « Art en lutte », mars – octobre 2021.

[5] Margaux Hopkins, étudiante en Master 1 à l’Université Paris 8 — Vincennes / Saint-Denis parcours EDAM (Écologie des arts et des médias) dans un texte écrit pour l’exposition La grande invasion. Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion, Salle Principale, Paris, 6 juin – 18 juillet 2021.

[6] Publié aux éditions Spector Books, Leipzig, 2020, 87 pages.

[7] Margaux Hopkins, op. cit.

Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion, galerie Salle principale, Paris © Photo : Guillaume Lasserre Vue de l'exposition La grande invasion Les zapatistes en Europe – le virus de la résistance et de la rébellion, galerie Salle principale, Paris © Photo : Guillaume Lasserre

« La grande invasion. Les zapatistes  en Europe - le virus de la résistance et de la rébellion » Exposition collective

Du jeudi au dimanche, de 14h à 19h, le samedi de 11h à 19h - Jusqu'au 18 juillet 2021.

Salle principale
28, rue de Thionville
75 019 Paris

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