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Ni récital nostalgique, ni pièce biographique déguisée en cabaret, « Barbara (par Barbara) » est une réflexion intime sur la parole d’une femme qui, de son vivant, dosait ses mots comme une décoction : un peu de mystère, beaucoup de vérité brute, et une pincée de malice pour repousser les curieux. Ici, sous la direction précise et élégante d’Emmanuel Noblet, Marie-Sophie Ferdane et Olivier Marguerit ne ressuscitent pas la chanteuse. Ils la laissent parler à travers un montage d’interviews et de lettres inédites qui révèle Monique Serf[1] derrière la « longue dame brune ». Le texte oscille entre fragments de chansons, notations biographiques et monologues intimes. Cette écriture fragmentaire est souvent vertueuse. Elle mime la manière dont la mémoire opère. Elle saute, reprend, hésite. Le spectacle touche à l’essence du théâtre : faire entendre l’absent et, dans ce silence chargé, trouver une musique plus vraie que les notes. En 2017, Clémentine Deroudille, commissaire de l’exposition « Barbara[2] » à la Philharmonie de Paris, exhume des archives oubliées : toutes les interviews radiophoniques de l’artiste, conservées par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), et une correspondance amoureuse inédite, intime et fiévreuse. Avec Arnaud Cathrine, elle en tire un montage textuel, initialement lu par Marie-Sophie Ferdane à la Maison de la Poésie en 2017[3]. Ce qui n’était qu’une lecture devient, sept ans plus tard, un spectacle complet, mis en scène par Emmanuel Noblet, complice de longue date de la comédienne. La pièce opte pour une scénographie minimaliste, presque ascétique, composée d’une table entourée de micros vintage, comme les vestiges d’un interrogatoire radiophonique, et un double clavier – piano acoustique et électronique – qui attend l’arrivée d’Olivier Marguerit. Pas de rideaux sombres ni de spots dramatiques superflus, Olivier Oudiou signe des lumières délicates qui caressent les visages. Avec ce studio d’enregistrement pour tout décor, la pièce installe le public aux premières loges d’une émission de radio imaginaire dans laquelle Barbara répondrait enfin sans esquive.
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Une ressemblance invisible
Marie-Sophie Ferdane, actrice caméléon passée par la Comédie-Française et vue chez Arthur Nauzyciel et Pascal Rambert, refuse l’imitation pour embrasser l’appropriation. Elle porte le spectacle sur ses épaules avec une présence souvent bouleversante. « De la longue dame brune, Marie-Sophie Ferdane a l’élégante silhouette mais la ressemblance s’arrête là et c’est bien ce qu’il faut : ne surtout pas chercher à lui ressembler puisque cette chanteuse est incomparable[4] » explique Emmanuel Noblet. « Il n’y aura ni velours ni robe noire, ni plumes ni rond de lumière dans la pénombre, ici l’actrice est blonde dans un espace blanc ». Elle n’est pas Barbara – qui pourrait l’être ? – mais une femme qui vibre à l’unisson de ses peurs, de ses colères, de ses amours voraces. Elle pénètre sur le plateau avec une grâce feutrée, s’empare des micros comme d’une arme amie, et laisse les mots de Barbara émerger : « Je ne suis pas mystérieuse, je suis juste moi ». Le monologue, fluide et polyphonique, tisse interviews des années soixante, dans lesquelles elle raille les journalistes trop pressants, et lettres privées à un amant inconnu, où la passion se mêle à la jalousie acérée. Marie-Sophie Ferdane les fait siens, les infuse de sa propre intensité. Quand elle évoque l’Écluse, ce cabaret minuscule où tout a commencé, sa voix tremble d’une tendresse qui n’est plus seulement citation, mais mémoire vive. Elle parle du métier, des tournées épuisantes, des jeunes gens qui pleurent à ses concerts. Et dans ces aveux, surgit la Barbara iconoclaste, celle qui répond aux questions par d’autres questions, qui défend farouchement sa liberté, qui salue la « fragile et belle jeunesse » tout en la mettant en garde contre les illusions.
Olivier Marguerit, musicien et alter ego pianistique, est l’autre pilier de cette architecture fragile. Il n’accompagne pas. Il réinvente. Ses arrangements, subtils et contemporains, tricotent des échos aux compositions malicieuses de Barbara – fugues bachiennes revisitées en boucles électroniques, dissonances jazz qui percent les mélodies familières. On entend des bribes de Ma plus belle histoire d’amour murmurées comme une confidence, Nantes déconstruite en spoken word[5] sur fond de piano minimaliste, ou Dis, quand reviendras-tu ? suspendue dans un silence que seul un accord isolé vient briser. Marguerit chante parfois, d’une voix claire et androgyne, des extraits dans lesquels Barbara se livre sur ses amours contrariés. Le spectacle se fait alors, non pas concert, mais conversation musicale. Le piano dialogue avec la parole, comme si Barbara elle-même, depuis l’au-delà, corrigeait les partitions de sa vie.
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Cerner les vertus et les ombres
La structure du spectacle se divise en deux temps. Le premier acte, plus narratif, déroule le fil des interviews. Barbara est face à la presse, espiègle et rebelle. Noblet, avec une économie gestuelle qui évoque ses adaptations littéraires passées, laisse Marie-Sophie Ferdane errer entre les micros, comme une interviewée piégée dans un labyrinthe de questions. Les lumières d’Olivier Oudiou s’adoucissent alors, projetant des ombres allongées. C’est vif, incisif, souvent drôle – quand elle imite un journaliste « trop indiscret » d’une moue malicieuse. Puis vient le basculement : les lettres inédites, ces missives amoureuses dans lesquelles la grande dame se fait petite fille, vulnérable et dévorante. Le ton s’assombrit, le rythme ralentit. Marguerit introduit des motifs électroniques qui sont comme des battements de cœur amplifiés. Marie-Sophie Ferdane, dans ces passages, touche au sublime. Sa voix se brise sur une déclaration d’amour rageuse, et l’on sent poindre la femme derrière l’artiste, celle qui aima jusqu’à l’obsession, souffrit de la maladie, et transforma tout en chanson. Noblet sait doser ces crescendos émotionnels, évitant le pathos par des silences beckettiens durant lesquels le public, complice, retient son souffle. La pièce pose aussi – sans toujours y répondre complètement – une question presque sociologique : comment une artiste devient-elle symbole ? Quel est le prix de cette sacralisation pour la vie réelle derrière la légende ? Quelques répliques et passages évoquent la solitude, le temps, le rapport aux hommes et à la notoriété. Ces pistes sont prometteuses. Mais le format court – une heure à peine – laisse parfois sur sa faim. On voudrait plus de ces lettres intimes, plus de ces combats féministes esquissés – elle était pionnière d’une liberté sexuelle assumée dans une époque corsetée.
« Barbara (par Barbara) » fonctionne comme une rêverie sur la mémoire et l’incarnation. Emmanuel Noblet, avec sa mise en scène subtile et intelligente, rappelle que le théâtre ne copie pas la vie, mais la dit autrement. Marie-Sophie Ferdane, dans une performance d’une justesse confondante, donne corps à cette femme « volontaire et passionnée », et Olivier Marguerit signe une bande-son qui hante longtemps après la fin du spectacle. On sort de là le cœur serré, l’oreille tendue vers une mélodie enfuie, et la conviction que Barbara n’est pas morte. Elle murmure encore, dans les silences des micros oubliés. « Qu'importe ce qu'on peut en dire. Je suis là pour vous dire. Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous ».
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[1] Véritable nom de Barbara.
[2] Barbara, du 13 octobre 2017 au 28 janvier 2018, https://collectionsdumusee.philharmoniedeparis.fr/barbara.aspx?_lg=fr-FR
[3] Barbara (par Barbara), lecture musicale, 13 décembre 2017, Maison de la poésie, Paris, https://maisondelapoesieparis.com/programme/barbara-par-barbara/
[4] Emmanuel Noblet dans la note d’intention du spectacle.
[5] Façon particulière d'oraliser un texte, qu'il soit poétique ou autre. Il comprend souvent une collaboration (ou expérimentation) avec d'autres formes d'art comme la musique, le théâtre ou la danse. Contrairement au slam, le spoken word n'est pas nécessairement structuré comme un poème. Il s’agit plutôt de laisser la parole se dérouler librement, souvent sur fond de musiques urbaines, et de jouer avec les rythmes et les intonations de la voix.
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« BARBARA (PAR BARBARA) » - Conception Clémentine Deroudille, Arnaud Cathrine. Mise en scène Emmanuel Noblet. Avec Marie-Sophie Ferdane et Olivier Marguerit. Musique Olivier Marguerit. Lumières Olivier Oudiou. Scénographie Emmanuel Noblet. Production déléguée En Votre Compagnie. Coproduction Le Quai – CDN Angers Pays de la Loire, Théâtre du Rond-Point, Théâtre National de Bretagne - Centre Dramatique National (Rennes). Avec le soutien de l’INA et de la SPEDIDAM Création en juin 2018 à la Maison de la Poésie – Scène littéraire (Paris), sous la forme d’une lecture aujourd’hui adaptée en spectacle. Remerciements à Bernard Serf, Constance Dollé, Catherine Hiegel, Anouck Clion, Oscar Von Claer. Transcription de lecture d’extraits de l’artiste Barbara issus d’émissions de l’Institut national de l’audiovisuel (INA)
Du 7 au 23 novembre 2025, au Théâtre du Rond-Point, Paris,
7 décembre 2025, aux Franciscaines, Deauville,
9 décembre 2025, aux Scènes du Golfe, Vannes,
Du 30 mars au 5 avril 2026, à la Comédie de Valence, (tournée itinérante du 20 au 30 avril 2026)
10 avril 2026, au Quai CDN, Angers,
Du 11 au 12 mai 2026, à la Comédie de Caen.