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Billet de blog 23 janv. 2023

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Edvard Munch au-delà du Cri

Trente ans après « Munch et la France », le musée d’Orsay consacre une exposition monographique au célèbre peintre norvégien dont l’œuvre, trop souvent réduite au seul « Cri », apparait à la fois familière et inconnue. Réalisée en collaboration avec le musée Munch d’Oslo, l’exposition réunit une centaine de pièces couvrant soixante ans de carrière de cet artiste-clé de la modernité.

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Illustration 1
Edvard Munch, Autoportrait en enfer, 1903 Huile sur toile, 82 × 66 cm Oslo, Munchmuseet © Oslo, musée Munch : Munchmuseet

En septembre 1991, dix-sept ans après la rétrospective organisée en 1974 par le musée national d’art moderne, le musée d’Orsay inaugurait une exposition inédite consacrée aux jeux d’influence entre la création d’Edvard Munch et l’art français de son temps à l’aune des nombreux séjours parisiens effectués par le peintre norvégien entre 1885 et 1908. Un peu plus de trente ans après – et onze ans après l’exposition « Edvard Munch. L’œil moderne » au Centre Pompidou –, l’artiste est de retour au sein de l’institution nationale à travers une exposition monographique qui privilégie une présentation par cycles plutôt que chronologique, permettant d’appréhender la grande unité qui lie les œuvres entre elles. Comme il l’explique : « J’ai toujours mieux travaillé avec mes peintures autour de moi – je les ai arrangées ensemble et j’ai senti que certaines des images étaient liées les unes aux autres dans le contenu – lorsqu’elles étaient placées ensemble, il y avait immédiatement une résonance entre elles [...]. C’est devenu une symphonie[1] ».

Illustration 2
Edvard Munch, "Nuit d'été, Inger sur la plage", 1889, - Courtesy Bergen, KODE Art Museum (Collection Rasmus Meyer) © Photo Théo Simon

Parce que la réception de l’œuvre de Munch s’est très vite focalisée sur quelques tableaux des années 1890, eux-mêmes occultés par l’iconique « Cri[2] » (1893), sa production reste mal connue, et c’est bien l’enjeu de la manifestation que d’en révéler toute son ampleur et sa complexité. Elle prend ainsi à son tour des allures de rétrospective en réunissant plus d’une centaine de pièces couvrant l’ensemble de la carrière de Munch parmi lesquelles quarante-sept peintures mais aussi des dessins, des estampes, des blocs de bois sculptés, attestant de la diversité de sa pratique. À cheval sur deux siècles, l’art d’Edvard Munch occupe une place charnière dans la modernité artistique. La puissante dimension symboliste qui marque sa production illustre sa vision du monde. « Dans mon art, j’ai cherché à m’expliquer la vie et son sens – j’ai aussi eu l’intention d’aider les autres à comprendre leur propre vie[3] » précise-t-il. Munch est considéré, avec Vincent Van Gogh et James Ensor, comme le précurseur de la mouvance expressionniste. Pour le peintre, l’humanité et la nature sont unies dans le Cycle de vie, de mort et de renaissance. « Le caractère transitoire et néanmoins cyclique de la vie est un thème récurrent de l’art d’Edvard Munch[4] ».

Illustration 3
Vue de l'exposition Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Sophie Crépy

De l’intime au symbolisme

Edvard Munch est né le 12 décembre 1863 à Løten, dans le centre de la Norvège, pays pauvre sous souveraineté suédoise jusqu’en 1905. Il est le deuxième enfant d'une fratrie de cinq, le premier garçon. Son père, Christian Munch, est un médecin militaire rigide et autoritaire. Il est issu d’une famille bourgeoise et puritaine. Malgré cela, ses revenus sont assez modestes. La famille déménage régulièrement pour accomplir sa fonction. Sa mère, Laura Cathrine Bjølstad, sa cadette de vingt ans, est issue d’une famille paysanne de riches agriculteurs. Passionnée de peinture, elle initie Johanne Sophie, sa fille ainée. Elle meurt de la tuberculose lorsque Edvard a cinq ans, le laissant avec ses quatre frères et sœurs à la charge de leur père. Ce dernier épouse sa belle-sœur, Karen Marie Bjølstad, qui a le même tempérament d’artiste que sa sœur. La famille va vivre dans diverses banlieues de Kristiania[5]. Le jeune garçon effectue ses études secondaires à l’école de la cathédrale de Kristiania. Chétif, il a une santé fragile ponctuée d’accès de fièvre et de bronchites chroniques. En 1877, Johanne Sophie meurt de la phtisie à quinze ans. Laura Catherine, une sœur plus jeune, est diagnostiquée comme souffrant de mélancolie, une forme sévère de dépression. Elle sera internée à l’asile l’année de ses vingt ans. Son frère Andreas, devenu médecin, meurt lui d’une pneumonie quelques mois après son mariage. Maladie, mort, tristesse, deviennent des sujets récurrents dans l’œuvre de l’artiste. Edvard, tout comme sa sœur Inger, resteront célibataires toute leur vie.

Illustration 4
Edvard Munch, Rouge et blanc, 1899-1900 Huile sur toile, 93,5 × 129,5 cm Non signé Oslo, Munchmuseet, MM M 460 | Woll M 46 © Oslo, musée Munch : Munchmuseet

« Ma décision est arrêtée, je serai peintre » écrit-il dans son journal le 8 novembre 1880. Il a seize ans. Son père l’oblige cependant à intégrer l’école technique de Kristiania. Il la quittera au bout de deux ans pour se consacrer pleinement à l’apprentissage de la peinture. En décembre 1880, il entre au Collège royal de dessin où il suit notamment les cours du sculpteur Julius Middelthun (1820-1886). En 1882, il loue un premier atelier avec un groupe d’étudiants dans le même immeuble où travaillent les peintres Christian Krohg (1852-1925) et Frits Thaulow (1847-1906), célèbres en leur temps.

Illustration 5
Edvard Munch, Près du lit de mort, 1895 Huile et détrempe sur toile non apprêtée, 90 × 120,5 cm Signé en bas à gauche : « E Munch » Bergen, KODE Bergen Art Museum (collection Rasmus Meyer), RMS.M.00251 | Woll M 376 © Dag Fosse / KODE

En mai 1885, il effectue son premier voyage à Paris à la faveur d’une aide financière de Frits Thaulow. Il visite le Louvre, découvre la peinture naturaliste et l’impressionnisme à qui il emprunte le traitement libre des couleurs et la facture rapide. Aux paysages, il préfère les portraits, peint ceux sensibles de ses proches, particulièrement ses sœurs Inger et Laura. La même année, en début d’été, il entame une relation passionnée avec Milly Thaulow, figure majeure du mouvement féministe en Norvège, et belle-sœur du peintre Frits Thaulow. En 1886, Munch expose quatre toiles au salon d’automne dont « l’enfant malade » qui fait scandale. Au début des années 1890, les scènes intimes prennent une forte dimension symbolique. L’œuvre de Munch se singularise.

Illustration 6
Puberté, 1894-1895 Huile sur toile, 151,5 × 110 cm Signé en bas à droite : « E Munch » Oslo, Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design, NG.M.00807 | Woll M 347 © Oslo, Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design : Photo: Nasjonalmuseet / Børre Høstland

Peindre les émotions de l’âme humaine

L'amour, l’angoisse, le doute : durant des décennies l’exploration et l’expression de l’âme humaine vont être au centre de l’œuvre d’Edvard Munch. Toute sa vie, il revient de façon quasi obsessionnelle sur quelques thèmes dont il modifie sans cesse le sens. « Puberté » questionne le passage entre deux âges, tandis qu’avec « Désespoir » (1892), tableau préfigurant « le Cri », le peintre livre une clef de compréhension de son œuvre : la projection du sentiment humain sur la nature environnante. « Un soir, je marchais suivant un chemin. D’un côté se trouvait la ville, et en-dessous de moi, le fjord. J’étais fatigué, malade – Je me suis arrêté pour regarder vers le fjord – le soleil se couchait – Les nuages étaient teintés en rouge, comme du sang. J’ai senti passer un cri dans la nature ; il m'a semblé que je pouvais entendre le cri. J’ai peint ce tableau – peint les nuages comme du véritable sang. Les couleurs hurlaient. C'est devenu le tableau Le Cri pour la Frise de la vie » écrit-il dans son journal. Il revient sur la mort prématurée de sa sœur ainée dans « L’enfant malade ».

Illustration 7
Edvard Munch, L’enfant Malade (Det syke barn), 1896, huile sur toile 121,5 x 118,5 cmh Gothenburg Museum of Art, Suède © Göteborgs konstmuseum (Gothenburg Museum of Art). Photo - Hossein Sehatlou

Durant les années 1890, Munch initie un vaste projet intitulé « La frise de la vie ». Échaudé par la réception très critique de ses premiers tableaux, il entreprend d’en regrouper les principaux motifs dans une suite de tableaux qui seront présentés au sein de plusieurs expositions à vocation pédagogique. « Son exposition à la Sécession de Berlin en 1902, sous le titre ‘Présentation de plusieurs tableaux de vie’, correspond à l’aboutissement d’un processus[6] ». Il pense l’accrochage de ses œuvres pour la première fois comme un discours. Pour Munch, le projet est fondamental au point de pouvoir résumer l’ensemble de sa carrière. Le cycle est l’œuvre d’une vie, l’artiste travaillant à la réalisation des tableaux pour en explorer les possibilités. « On notera surtout que Munch adopte très vite, alors que ce ne sont pas les usages, le mode de l’exposition personnelle, et refuse de participer à nombre d’expositions collectives[7] ». L’artiste décline les motifs de « La frise de la vie » dans de nombreux dessins et gravures, les exposant comme ses toiles pour mieux les intégrer à son discours, à Kristiania dès 1897, puis à Berlin en 1902.

Illustration 8
Edvard Munch, Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892 Huile sur toile non apprêtée, 84,5 × 121 cm Signé en bas à droite : « E Munch » Bergen, KODE Bergen Art Museum (collection Rasmus Meyer), RMS.M.00245 | Woll M 290 © Bergen, KODE Bergen Art Museum : KODE / Dag Fosse

Répétition des motifs et arts de la scène

« J’ai symbolisé la communication entre les êtres séparés à l’aide de longs cheveux ondoyants. La longue chevelure est une sorte de fil téléphonique[8] ». Munch utilise le motif symbolique de la chevelure féminine qui relie, attache ou sépare, pour représenter le lien sentimental ou spirituel unissant les êtres humains entre eux. Comme nombre de ses contemporains artistes, il pratique un art de la répétition, déclinant les motifs comme la composition générale de ses œuvres. « Il y a toujours une évolution et jamais la même – je construis un tableau à partir d’un autre[9] » précise-t-il, posant sans doute avec le plus d’intensité, la question, essentielle pour le XXème siècle, de la reproductibilité de l’œuvre d’art.

Illustration 9
Edvard Munch, Anxiété, huile sur toile, 94 x 74 cm, 1894. Munchmuseet d’Oslo, Norvège, MM.M.00515. © Oslo, musée Munch : Munchmuseet

Nombre de toiles et de gravures peuvent ainsi être considérées comme des variations d’œuvres antérieures, une pratique qui s’intègre pleinement à la nature de son œuvre. Les éléments qui se répètent de toiles en toiles assurent une continuité au sein de la production de Munch au-delà de la date de création et de la technique utilisée. Munch fait l’apprentissage de la gravure dans les années 1890. La technique va prendre une place considérable dans la production de l’artiste qui en fait un véritable champ d’expérimentation pour des œuvres de plus en plus expressives.

Illustration 10
Edvard Munch (1863-1944), Sur le pont, 1912-13. Lithographie (crayon lithographique) imprimée en bleu sur papier vélin, imprimée par Nielsen, 37,6 x 52,8 cm (motif) ; 48 x 64,7 cm (feuille). Oslo, Munchmuseet. © Munchmuseet – MM.G.00360-02 © Oslo, musée Munch : Munchmuseet

Edvard Munch s’intéresse au théâtre contemporain dans la mise en scène moderne et son nouveau rapport à l’espace de la scène mais aussi comme source d’inspiration littéraire. En 1896 et 1897, lors d’un séjour en France, il réalise les programmes illustrés « Peer Gynt » et « John Gabriel Borkman », deux pièces du dramaturge norvégien Hendrik Ibsen. Dix ans plus tard, il entame une collaboration avec le metteur en scène allemand Max Reinhardt, fondateur de la salle berlinoise des Kammerspiele. Il réalise le décor des « revenants » d’Ibsen en 1906, et « Hedda Gabler » l’année suivante. Ces expériences transforment son regard sur la construction de l’espace. Certains thèmes d’Henrik Ibsen, mais aussi de l’auteur suédois August Strinberg, croisent ceux développés par Munch : la solitude, l’impossibilité du couple. À partir de 1916, il vit isolé à Ekely au sud d’Oslo, s’identifiant à certains personnages des pièces d’Ibsen dans ses autoportraits, notamment le protagoniste de « John Gabriel Borkman », enfermé depuis plusieurs années dans sa chambre, en proie à des pensées obsédantes.

Illustration 11
Edvard Munch, Vampire, 1895 Huile sur toile, 91 × 109 cm Non signé Oslo, Munchmuseet, MM M 679 | Woll M 377 © Oslo, musée Munch : Munchmuseet

L’exposition du musée d’Orsay invite à revisiter l’œuvre d’Edvard Munch en l’envisageant dans sa globalité. L’artiste en éclaire lui-même la lecture par ses écrits, particulièrement son journal intime. La mise en place d’une stratégie d’expositions maîtrisée, la notion de cycle, la répétition de certains motifs, apparaissent comme autant d’outils essentiels pour la compréhension d’un processus créatif au service d’une œuvre d’une grande unité, à la fois cohérente, voire obsessionnelle, et en même temps sans cesse renouvelée. « La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui se sont penchés sur mon berceau » écrit Munch dans son carnet. Du peintre norvégien, il reste tant à apprendre.

Illustration 12
Edvard Munch, Autoportrait au bras de squelette, 1895 Lithographie, 46,7 × 32 cm Oslo, collection Gundersen

[1] Edvard Munch, Note manuscrite 1930-34, Oslo, Munchmuseet, MM N 46 ; traduction française dans Munch, 2011, p. 148-149.

[2] Depuis 2004 et le vol de la toile, la Norvège ne prête plus le « Cri ».

[3] Edvard Munch, Note manuscrite 1930-34, op.cit.

[4] Trine Otte Bak Nielsen, « Un cri à travers la nature », Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort, catalogue d’exposition à l’occasion

de l’exposition « Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort », Paris, musée d’Orsay, 20 septembre 2022 – 22 janvier 2023, p. 54.

[5] La ville d’Oslo fut rebaptisée Christiania en 1624 sur ordre du roi Christian IV du Danemark. À partir de 1877, l’orthographe Kristiania lui est souvent préférée au point de devenir le toponyme officiel en 1897. La ville retrouvera son nom originel en 1925.

[6] Claire Bernardi, « Faire œuvre : Munch et le récit de soi », Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort, op. cit., p. 25

[7] Ibid.

[8] MM N 43. Note sur l’art dans un brouillon de lettre à Jens Thiis. 1933–1940, Edvard Munchs Tekster Digitalk Archiv, https://emunch.no/FRAN0043.xhtmlConsulté le 2 janvier 2023.

[9] Projet de lettre à Axel Romdahl, 1933

Illustration 13
Edvard Munch, Tête du Cri et mains levées, 1898. © KODE Art Museums and Composer Homes Dag Fosse/KODE

« Edvard Munch. Un poème de vie, d'amour et de mort » - Commissariat de Claire Bernardi, directrice du musée de l’Orangerie Avec la collaboration d’Estelle Bégué, chargée d’études documentaires au musée d’Orsay. Exposition organisée par l’Établissement public
du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie – Valéry-Giscard d’Estaing, Paris, en partenariat exceptionnel avec le MUNCHMuseet, Oslo.

Jusqu'au 25 janvier 2023 - Du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h45. 

Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur
75 007 Paris

Illustration 14
Edvard Munch, Humeur malade au coucher de soleil. Désespoir, 1892. Huile sur toile. Stockholm, Thielska Galleriet. © Thielska Galleriet, Tord Lund/Thielska

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