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Quatre personnages féminins occupent la scène, leurs destins entrecroisés formant un tissu narratif dense et fragmenté. Il y a la professionnelle de santé, prise dans les rouages d’un système médical souvent impersonnel ; la magistrate, confrontée aux limites du judiciaire face à la vulnérabilité humaine ; la sociologue, qui intellectualise le chaos pour mieux le conjurer ; et enfin, celle qui traverse l’addiction de l’intérieur, une figure en reconstruction, marquée par les béances institutionnelles. Ces portraits, inspirés de rencontres réelles menées par Maurin Ollès dans le cadre de plusieurs résidences, se tiennent loin des caricatures victimaires pour incarner des êtres complexes, aux prises avec leurs rôles sociaux, familiaux et professionnels. Sans drame spectaculaire, la pièce révèle comment les addictions, qu’il s’agisse d’alcool, de drogues, ou de dépendances affectives, s’insinuent dans le quotidien, exacerbées par les failles d’un État providence qui, malgré ses intentions, peine à accompagner ces femmes en équilibre précaire sur le fil de la société.
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Être avec et faire avec
Maurin Ollès aborde avec subtilité les addictions à travers le prisme féminin, angle rarement approché, en évitant le pathos pour privilégier une empathie critique. Objet théâtral hybride, à la croisée du documentaire et de la fiction intime, de l’œuvre chorale et de la comédie musicale, « Hautes perchées » fait émerger les voix des femmes avec une force brute et poétique. Le propos du metteur en scène s’ancre dans une recherche approfondie sur les addictions. Sa mise en scène, sobre et précise, privilégie l’intime sur le spectaculaire. Le plateau, dépouillé, évoque les espaces institutionnels sans les figer dans un réalisme pesant. Avec sa compagnie La Crapule, Maurin Ollès poursuit une trajectoire cohérente, inaugurée par « Vers le spectre », qui abordait l’autisme et la prise en charge institutionnelle, en auscultant les marges sociales du point de vue des services publics. La pièce n’est pas seulement un portrait intime. C’est une dissection fine des politiques addictives en France, dans laquelle les femmes, souvent invisibilisées, deviennent les vecteurs d’une interrogation plus large sur l’État providence et ses limites. Il évite ici l’écueil du voyeurisme, les addictions n’étant pas pathologisées mais interrogées comme symptômes d’une société qui relègue les femmes à ses périphéries.
La manière dont Maurin Ollès interroge les politiques publiques sans manichéisme est remarquable. Ces quatre femmes aux destins entrecroisés : Doriane dite Zouzou, directrice d’un centre de soins (CAARUD, pour Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues) ; Mona, magistrate aux prises avec les jugements expéditifs et les arbitrages cornéliens des peines ; Astrid, chercheuse universitaire qui expose les biais genrés dans les études sur les addictions ; et Marie-Fleur, serveuse en reconstruction, marquée par la précarité et les rechutes, incarnent les tensions entre l’individuel et le collectif. À travers elles, la pièce interroge la façon dont les addictions au féminin s’inscrivent dans un tissu social marqué par la violence, l’isolement et les arbitrages institutionnels défaillants. Comment une femme, mère ou professionnelle, navigue-t-elle dans un système qui la juge plus sévèrement que les hommes ? Ollès met en lumière les stéréotypes persistants, à l’instar de la « mère défaillante » ou la « victime passive » pour mieux les déconstruire, montrant comment les addictions s’exacerbent dans les failles sociétales créées par les réductions budgétaires des structures de soins, les réticences politiques, les craintes des riverains, ou encore l’emprise des réseaux de deal et la violence carcérale. La pièce, écrite collectivement à partir d’entretiens, transforme ces réalités en fiction hybride, où le jargon administratif, des procédures judiciaires aux protocoles médicaux, dialogue avec une poésie brute des émotions, soulignant les dissonances entre le langage des institutions et celui des corps souffrants. Astrid, la sociologue, par exemple, expose les lacunes des études sur les addictions féminines, souvent sous-financées et biaisées par une perspective masculine. La pièce évite le didactisme. Les histoires intimes, empêchées par la vie et la société, prennent le pas sur l’analyse froide. Les performances des actrices apportent une dimension charnelle essentielle. Leurs corps traduisent l’équilibre instable des addictions. Maurin Ollès infuse à la pièce une sensibilité qui transcende le genre. Il s’agit moins de « parler des femmes » que de laisser émerger leurs voix, dans toute leur pluralité et leur contradiction.
La musique joue un rôle primordial dans la pièce. Elle fait partie intégrante de l’écriture de plateau. Les comédiennes et les trois musiciens présents sur scène, sont les interprètes de chaque chanson qu’elle soit d’amour, de révolte et de fête. Ces moments musicaux résonnent avec les émotions des personnages, les cristallisant et les amplifiant. C’est dans cette optique qu’ont été travaillées des reprises de Charles Aznavour, d’Alicia Keys, de Lucio Battisti, de Nicoletta et bien d’autres encore. La pièce prend alors des allures de comédie musicale salutaire.
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Un miroir critique de la société française contemporaine
« Hautes perchées » gagne en profondeur lorsqu’on examine son ancrage sociologique. Ollès interroge les politiques de réduction des risques. Les femmes, moins présentes dans les centres dédiés, subissent une sévérité accrue, masquée par des normes genrées. Ces inégalités genrées dans les addictions représentent un thème central qui émerge avec force dans la pièce. Contrairement aux représentations dominantes qui pathologisent les hommes comme usagers primaires de substances illicites, Ollès met en lumière comment les femmes subissent une double peine, non seulement les dépendances (alcool, cocaïne, anxiolytiques, …), mais aussi leur stigmatisation accrue par des normes sociales genrées. Le personnage de Marie-Fleur, par exemple, piégée dans une relation abusive avec une consommation quotidienne de cocaïne, illustre l’emprise des violences domestiques exacerbées par les drogues, un phénomène sous-estimé dans les études sociologiques. De même, l’alcoolisme de Mona et Astrid détruit leur couple, tandis que les antidépresseurs isolent Solange et Elena, soulignant comment les addictions féminines s’insinuent dans les sphères intimes, masquées par des rôles de mères, épouses ou professionnelles surmenées. Ollès, en s’appuyant sur les données réelles de rapports sur la prise en charge des addictions en France, illustrés dans la pièce par ceux de Mathilde, la chercheuse, expose comment les études sur les addictions restent biaisées par une perspective masculine, sous-financées pour les femmes, perpétuant leur invisibilité. Ce prisme genré s’aligne sur des analyses sociologiques comme celles de Didier Fassin[1] sur les inégalités dans les systèmes punitifs, où les femmes sont jugées plus sévèrement pour des déviances perçues comme des échecs moraux.
Les politiques publiques en matière d’addictions constituent un autre pilier sociologique, interrogé sans manichéisme par Ollès. La pièce plaide implicitement pour une approche de réduction des risques, née dans les années post-VIH, qui vise à prévenir les dommages sanitaires et sociaux plutôt que de culpabiliser, criminaliser ou psychiatriser les usagers. Le CAARUD de Doriane incarne cette philosophie. Un centre qui lutte pour l’ouverture de salles de consommation à moindre risque, improprement appelées « salles de shoot », offrant des espaces sécurisés pour consommer sans jugement. Ollès met en scène les limites de ces politiques. Mona, la magistrate surchargée avec plus de mille dossiers, illustre les arbitrages cornéliens des peines alternatives versus l’incarcération, dans un système judiciaire expéditif où les comparutions immédiates privent les femmes d’une prise en charge adaptée. Cette critique s’ancre dans une réflexion plus large sur l’État providence français, qui, malgré ses ambitions humanistes, peine à intégrer une perspective intersectionnelle[2] dans ses stratégies addictives. Ollès, en s’appuyant sur des données réelles comme les rapports sur la santé publique, transforme le théâtre en espace de débat. Enfin, les échecs institutionnels sont au centre de cette analyse sociologique, dans laquelle Ollès examine les « béances » des services publics avec une précision chirurgicale. Les structures de soins, comme le CAARUD, se heurtent à une précarité extrême des usagers, entraînant des états de santé graves et des rechutes cycliques. La violence carcérale, évoquée à travers les peines infligées aux personnes addicts, souligne comment l’incarcération aggrave les vulnérabilités plutôt que de les soigner. Marie-Fleur, la serveuse en reconstruction, incarne cette précarité. Ses tentatives de réinsertion butent contre un système qui priorise la répression sur l’accompagnement. La pièce interroge ainsi les dissonances entre les intentions bienveillantes des institutions et leurs pratiques réelles, marquées par des surcharges, comme chez Mona, et des biais systémiques. « Dans ce spectacle, nous racontons des histoires intimes : des histoires d’amour, des histoires empêchées par la société, par les institutions, par la vie. Nous parlons aussi du plaisir lié aux drogues, et pas seulement du problème » écrit Maurin Ollès dans la note d’intention de la pièce, continuant de se poser la question des vides et des besoins que telle ou telle drogue vient remplir, et d’une société qui demande de produire et de consommer toujours plus. Cette réflexion pointe vers une critique marxiste dans laquelle les addictions comblent les aliénations du capitalisme tardif, particulièrement pour les femmes confrontées à des doubles journées et à des pressions productivistes.
La réception de l’œuvre, une salle comble et euphorique, confirme sa pertinence. Son succès à nuancer un sujet chargé d’a priori, en n’oubliant ni la douleur ni la joie des parcours de vie, fait du spectacle une merveille d’équilibre entre nuance et lumière, qui s’achève sur un espoir de réinsertion loin de toute mièvrerie. Dans un contexte national où les addictions féminines restent taboues, « Hautes perchées » ouvre un dialogue essentiel, transcendant le genre pour laisser émerger des voix plurielles. Maurin Ollès confirme ainsi son talent à rendre les invisibles palpables, invitant le spectateur à interroger son propre regard sur les marginalités. Une création indispensable, qui, par sa finesse, élève le théâtre au rang de miroir social.
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[1] Notamment Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Paris, Éd. Le Seuil, 2017, 208 p.
[2] Prenant en compte le genre, la classe, la précarité.
« HAUTES PERCHÉES » - avec Simon Avérous, Clara Bonnet, Émilie Incerti Formentini, Mathilde-Édith Mennetrier, Bedis Tir, Arnold Zeilig, Melissa Zehner, écriture Maurin Ollès avec l’ensemble de l’équipe artistique, mise en scène Maurin Ollès, collaboration artistique Clara Bonnet, assistant mise en scène et dramaturgie Hugo Titem Delaveau, dramaturgie Simon Avérous, Clara Bonnet, Maurin Ollès, composition musicale Bedis Tir, Arnold Zeilig, Simon Avérous, scénographie Zoé Pautet, lumière Bruno Marsol, costumes Marnie Langlois, régie générale Clémentine Pradier, Maureen Cleret, régie son Mathieu Plantevin, regard scientifique Marie Dos Santos, direction de production et diffusion Elsa Hummel Zongo, Julie Lapalus, production : La Crapule, coproduction : NEST – CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est ; Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN ; La Criée – Théâtre National de Marseille ; Pôle Arts de la Scène – Friche la Belle de Mai ; MC2 – Maison de la Culture de Grenoble ; Les Célestins – Théâtre de Lyon ; Théâtre National de Nice – CDN de Nice ; La Comédie de Colmar – Centre dramatique national Grand Est Alsace, aide à la résidence : Théâtre Joliette – Scène conventionnée art et création pour les expressions et écritures contemporaines ; Domaine de l’Étang des Aulnes – Centre départemental de créations enrésidence ; L’Arche – Villerupt, soutiens : SPEDIDAM, Carte Blanche aux Artistes de la Région Sud, Département des Bouches-du-Rhône, Ville de Marseille. Le spectacle bénéficie du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT. Construction du décor dans Ateliers de la MC2 – Maison de la Culture de Grenoble. La compagnie La Crapule est conventionnée par le Ministère de la Culture-DRAC DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. Maurin Ollès a été accompagné dans sa recherche par « Future Laboratory », un projet EUROPE CREATIVE 2021-2025 de résidences de recherches, rassemblant 12 institutions théâtrales européennes, coordonné par les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Accompagné par la Comédie, CDN de Reims, Maurin Ollès a pu mener des immersions à Milan via le Piccolo Teatro di Milano, en Roumanie via le Teatrul Tineretului Piatra-Neamt, à Porto via le Teatro Municipal do Porto. La compagnie La Crapule est associée à La Comédie de Colmar et au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN pour les 3 prochaines saisons. Maurin Ollès est Artiste au long cours au NEST – CDN Transfrontalier de Thionville – Grand Est depuis septembre 2024. Remerciements : Claire Duport, Renaud Colson, Michel Kokoreff, Perrine Roux, Serena Garbolino, Martin Bastien, Patrick Pharo, Jeremy Bacchi, Sonny Perseil, Sarah Perrin, Nelly Bertrand, Frédérique Iragnes, Morgan Donaz-Perrier, Matthieu Lepers, Estelle Arculeo, Sophie Desrousseaux, Ferdinand Garceau, Thomas Morisson, Elena Lofredi, les différentes structures qui nous ont ouvert leurs portes et toutes les autres personnes rencontrées durant les recherches de Maurin Ollès. Spectacle répété et créé au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN le 14 janvier 2026, vu au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, le 16 janvier 2026.
Du 14 au 16 janvier 2026, à Théâtre de Sartrouville et des Yvelines CDN,
Du 28 au 29 janvier 2026, à la NEST CDN transfrontalier de Thionville Grand-Est,
Du 11 au 14 Mars 2026, à La Criée Théâtre national de Marseille,
Du 2 au 5 juin 2026, à la Comédie de Reims,