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Billet de blog 21 févr. 2020

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Laia Abril. De la misogynie (chapitre deux)

Révélation des Rencontres d'Arles 2016 où le premier volet de son histoire de la misogynie, « On abortion » retentissait comme une onde de choc, la photographe catalane Laia Abril poursuit son ambitieux travail documentaire en présentant à la Galerie des Filles du calvaire le second chapitre, « On rape », qui aborde la culture du viol.

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Laia Abril, Ala Kachuu, [Bride Kidnapping], Kyrgyzstan, 2019 From series Power Rape, On Rape © Laia Abril, Courtesy Galerie Les filles du calvaire (Paris)

La suite photographique en noir et blanc qui occupe le rez-de-chaussée de la Galerie des Filles du calvaire prend soin de reproduire à l'échelle les vêtements symboliques (uniforme de l'armée américaine, burka, robe de mariée, habits de religieuses...) dont ils sont le reflet. Ils apparaissent tous exactement de la même manière, répondant à un protocole qui rappelle celui mis en place dans les années 1950 par le célèbre couple de photographes allemands Bernd et Hilla Becher – même lumière, même cadrage, même technique –, afin d'établir les diverses typologies des bâtiments industriels, photographiés avec la folle ambition d’établir un atlas mondial illusoirement exhaustif de ces monuments avant leur destruction[1]. Les immenses photographies semblent happer le visiteur, l'immerger littéralement dans cet espace grandeur nature à la fois réel et irréel, cette autre dimension dans laquelle le vertige est accentué par les quelques phrases en anglais inscrites au-dessus de l'encadrement de chaque image qui, selon un autre protocole débutant irrémédiablement par les noms de la ville et du pays d'où ils sont issus – ici, Veeda, Afghanistan, là, Meredith, USA – forment les récits, narratifs ou explicatifs, toujours à la première personne, des agressions et violences sexuelles subies, souvent de façon répétée, par des femmes, des jeunes filles, parfois des hommes. Leur court témoignage engage aussitôt une relecture de l’image qui maintenant saisit d’effroi le regardeur. En proposant d'emblée cette étude comparée qui s'apparente à un chemin de croix, la photographe catalane Laia Abril (née en 1986 à Barcelone où elle vit et travaille) a voulu montrer, tel un préambule inébranlable, la globalité et l'immédiateté de la domination masculine appliquée aux corps des femmes dans son exercice le plus implacable : le viol, notamment considéré comme arme de guerre ainsi que le rappelle un ensemble de documents à l’étage. C’est sur la dimension institutionnalisée du viol que l’artiste ouvre le second chapitre de son histoire de la misogynie, ambitieux travail documentaire dont le premier opus,  « On abortion » qui documentait les risques qu’encourent les femmes lorsqu’elles sont privées d’un accès libre et médicalisé à l’interruption de grossesse, l'a révélée avec fracas lors de la quarante-septième édition des Rencontres photographiques d'Arles en 2016. Avec « On rape », l'artiste réalise un essai photographique sans doute plus émotionnel que le précédent. Entre temps, l'onde de choc #metoo, qui permit de libérer la parole des femmes avec une ampleur inédite puisque mondiale, sans doute inimaginable en 2016, a bouleversé la donne. 

Vue de l'exposition "A History of misogyny, chapter two: On rape" de Laia Abril, Galerie des Filles du calvaire, Paris, 2020 © Artland

Pour une approche institutionnelle du viol

Laia Abril a étudié le journalisme à Barcelone puis la photographie au sein du prestigieux International Center of Photography (ICP) à New York, avant de rejoindre en 2009 le centre de recherches en communication la Fabrica, fondé par Luciano Benetton et d'Oliviero Toscani qui, selon le texte accompagnant l’exposition que lui a consacré le Centre Pompidou en 2006, « redéfinit les frontières entre art et communication.[2] » Pendant cinq ans, elle y travaille en tant que photographe et éditrice de photographie du trimestriel international Colors. Ni historienne, ni sociologue, et ne se revendiquant jamais comme telle, c'est à travers son statut d'artiste photographe qu'elle exprime sa volonté de mettre en avant les sujets qui la bouleversent, l'affect étant contrebalancé par la rigueur de l'enquête héritée de sa formation journalistique. Elle mobilise ainsi photographies, témoignages, documents d'archives et objets divers servant à éclairer son propos. La création artistique est chez elle militante. Comme pour le chapitre précédent, un fait divers précis, - la requalification en 2017 par un tribunal espagnol d'un viol en réunion en simples abus sexuels, ayant pour conséquence, en plein #metoo, la libération immédiate des cinq prévenus - constitue le point de départ de sa recherche, mue par une volonté personnelle de comprendre. Elle précise le dessin de son entreprise : « En scrutant, conceptualisant et visualisant les échecs judiciaires, en tenant compte des réglementations historiques, des dynamiques toxiques et des témoignages de victimes, le projet pointe la culture du viol institutionnel répandue dans les sociétés du monde entier. Je développe ce travail en explorant les liens entre mythes, pouvoir et droit et les notions de masculinité et de violence sexuelle[3]. » L'exposition, et au-delà ce que porte en lui, de façon sensible, précise et engagée, le projet global « History of misogyny » est, sinon la révélation, du moins la prise de conscience des mécanismes insidieux qui permettent l'institutionnalisation globale de la domination masculine, la teinte même d'un cachet naturel, normal, inné, forcement biologique.

L'émotion comme prise de conscience 

Laia Abril, Militar Rape, US, 2019 From series Power Rape, On Rape © Laia Abril, Courtesy Galerie Les filles du calvaire (Paris)

« On abortion » fit l'effet d'une bombe à Arles. L'exposition-témoignage-coup-de-poing partit ensuite pour un tour du monde aussi immédiat qu’inédit, propulsant la jeune femme sur le devant de la scène photographique internationale. Cette notoriété nouvelle lui permit d'acquérir une respectabilité  tant dans le milieu de la création artistique que parmi les personnes touchées directement ou indirectement par les problématiques qu’elle aborde, ce qui explique sans doute la grande sympathie dont elle bénéficie. L’état de confiance se construit dans un processus collaboratif qui nécessite parfois de passer par des intermédiaires, notamment des psychiatres, la limite auto-imposée étant de ne surtout pas réveiller les traumatismes du passé. Deux années ont été nécessaires pour établir l’intimité suffisante autorisant le prêt des vêtements les plus intimes, ceux du crime tels une robe de mariée venue du Kyrgyzstan, un uniforme de l'armée étasunienne, une burka d'Afghanistan ou encore, la robe si petite qu'on l'imaginerait de poupée, appartenant à une enfant abusée par son maitre dans une école colombienne et dont les parents des autres élèves se sont retournés contre la mère de la fillette lorsque celle-ci s'est plainte. Ces costumes quasi cérémoniels ont alors été acheminés à l’atelier de l’artiste par simple colis postal pour certains ou ont été confiés à des connaissances faisant le voyage vers l'Europe. Laia Abril est ainsi devenue la récipiendaire transitoire – le temps d'une prise de vue – de ces costumes symboliques, de leur histoire, leur douleur. Celui-ci raconte un viol conjugal perpétuel, celui-là dit les abus d’une mère supérieure sur des nocives, dépassant le récit imaginé par Diderot dans « La Religieuse », celui-là encore fait état du mariage forcé d’une femme avec son violeur afin de ne pas déshonorer sa famille, autant de vies singulières abimées, brisées, meurtries, qui racontent ce que la domination masculine fait aux corps des femmes, partout, quelle que soit l’époque ou le milieu social. Laia Abril rappelle la difficulté à déposer plainte pour une victime de viol. Celle-ci renonce souvent lorsqu’elle est sommée de prouver la violence de son agresseur, de justifier que le rapport était bien forcé, lorsque la justice la met en doute, lorsqu’elle l’envisage comme responsable des faits. C’est le ton réprobateur d’un avocat reprochant le port possible d’un string ce jour-là, ce sont les tests de virginité dont le « test à deux doigts », visant à déterminer dans de nombreux pays, de la manière la plus humiliante,  si le vagin d’une femme violée est habitué aux rapports sexuels. Si deux doigts peuvent s’y glisser, le viol est reconsidéré en rapports mutuellement consentis. Dans le cas contraire, la reconnaissance du crime n’est pas assurée pour autant. Dans certains cas, la victime peut être reconnue comme vierge ; le violeur est alors acquitté. Cette épreuve condamnant irrémédiablement les femmes en dépit de tout fondement scientifique ou simplement de toute pensée rationnelle lorsqu’il s’agit de leur virginité dont le viol déshonore non pas la famille du violeur mais bien celle de la victime, est toujours très répandue en Inde, au Pakistan, en Indonésie ou encore au Maroc, en Egypte... Le 17 octobre 2018, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a fermement désavoué ces tests de virginité, contraires aux droits humains, aussi pratiqués dans le but déclaré de « perpétuer un climat de peur et d'intimidation qui empêche les femmes d'exercer leurs droits », rappelant par ailleurs qu’« aucun examen ne peut prouver qu'une fille ou une femme a eu des rapports sexuels – et l'apparence de l'hymen d'une fille ou d'une femme ne peut prouver si elle a eu des rapports sexuels, si elle est sexuellement active ou non[4]. »

Laia Abril ménage fort heureusement l’espoir dans les quelques signes de résistance dont témoignent divers éléments présentés à l’étage :  En Inde, l’un des pays où la domination masculine et la culture du viol sont quasi intégrées dans la société, les femmes Gulabi habillées d’un sari rose, sont munies d’un fin gourdin leur servant à rosser le moindre attoucheur, jouent le rôle de vigies, tandis que la projection (présentée intégrée à l'une des installations) d’un ensemble d'extraits de téléfilms américains permet de découvrir l’existence de la « Revenge TV », véritable genre télévisuel outre-Atlantique, au même titre que les « soap opéra », ayant pour inexorable point de départ, la vengeance d’une femme bafouée, humiliée, dominée, le plus souvent violée.

Vue de l'exposition "A History of misogyny, chapter two: On rape" de Laia Abril, Galerie des Filles du calvaire, Paris, 2020 © Artland

 A seulement trente-trois ans, Laia Abril signe une nouvelle fois un impressionnant travail dans lequel la rigueur d’une méthodologie scientifique s’accorde à la justesse d’une production photographique pour donner naissance à une œuvre effroyable et pourtant nécessaire, permettant de rendre visible les mécanismes sociaux qui autorisent l’institutionnalisation globale du viol. La thèse n’est pas nouvelle - en Occident, les mouvements féministes radicaux des années 1970 furent les premiers à appeler à une prise de conscience publique de la fréquence du viol jusque-là considéré comme un acte marginal – mais elle est ici abordée de façon inédite, par la construction d’une œuvre plastique admirablement pensée comme une installation immersive dont les éléments interconnectés, parfaitement répartis dans l’espace, déjouent une lecture linéaire ou chronologique pour en multiplier les niveaux, croisant histoire, cultures et géographie pour rassembler ces récits intimes, individuels qui, mis bout à bout, composent une histoire mondiale du viol, un planisphère visuel et textuel, une mappemonde d’images dont il est impossible de s’échapper et qui provoque chez le visiteur une émotion intense. Si le travail de Laia Abril ébranle, c’est parce qu’il donne à voir l’humanité nue, dans ce qu’elle a de plus vile, celle qu’incarnent si bien les personnages des pièces de Samuel Beckett ou de Thomas Bernhard, celle qui porte en elle cette banalité du mal douloureusement théorisée par Hannah Arendt, celle qui domine outrageusement l’autre, pourtant sa moitié. Au fil des chapitres, son histoire de la misogynie construit une archive visuelle, un témoignage accablant portant sur le contrôle du corps des femmes, historicisé, organisé, légalisé. C’est en cela que le message délivré par Laia Abril est effrayant, dans ce qu’il révèle d’une violence faite aux femmes qui est systémique et globalisée, une culture du viol. 

Vue de l'exposition "A History of misogyny, chapter two: On rape" de Laia Abril, Galerie des Filles du calvaire, Paris, 2020 © Artland

[1] Voir à ce propos Objectivités. La photographie à Düsseldorf, catalogue de l'exposition qui s'est tenue au Musée d'art moderne de la ville de Paris, du 4 octobre 2008 au 4 janvier 2009.

[2] Il précise également qu’il est dirigé « par une équipe internationale qui encourage la créativité de jeunes professionnels du monde entier sélectionnés chaque année sur projet. » Fabrica : les yeux ouverts, sous le commissariat de Marie-Laure Jousset, Centre Pompidou, Paris, du 6 octobre 2006 au 13 novembre 2006, https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-6323ad9aa621dc5db15e2436993977b&param.idSource=FR_E-cc6dc771fdb3f4a1156197c7d9356b&param.refStatus=nsr Consulté le 20 février 2020.

[3] Laia Abril, A History of misogyny, chapter two : On rape, dossier de presse de l’exposition présentée à la Galerie des Filles du calvaire à Paris du 25 janvier au 22 février 2020.

[4] Eliminating virginity testing: an interagency statement. Geneva: World Health Organization; 2018. Licence: CC BY- NC-SA 3.0 IGO. https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/275451/WHO-RHR-18.15-eng.pdf?ua=1 Consulté le 20 février 2020.

Vue de l'exposition "A History of misogyny, chapter two: On rape" de Laia Abril, Galerie des Filles du calvaire, Paris, 2020 © Artland

« A History of misogyny, chapter two: On rape » Exposition personnelle de Laia Abril

Du lundi au samedi, de 11h à 18h30 - Jusqu'au 22 février 2020.

Galerie Les Filles du calvaire
17, rue des Filles-du-calvaire
75 003 Paris

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