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Billet de blog 27 févr. 2022

Rachel Labastie, la matière au corps

Retour sur la récente double actualité de la sculptrice française installée à Bruxelles où les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique invitaient à une traversée dans treize années de création tandis que l'Abbaye de Maubuisson évoquait avec « les éloignées » le travail sur l’exclusion des femmes au XIXè siècle. Deux expositions qui parlent de résistance humaine et de résilience.

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Rachel Labastie, Ailes II, 2008 - Grès modelé et émail, 120 × 50 × 30 cm (chacune) © Credit photo : Nicolas Delprat

On a du mal à y croire mais Rachel Labastie (née en 1978 à Bayonne, vit et travaille à Bruxelles) est seulement la seconde artiste femme à qui les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique consacrent une exposition monographique. Sous le commissariat artistique de Sophie Hasaerts, elle est l’une des deux faces de « Remedies », double exposition personnelle qu’elle partage avec Aimé Mpane, premier artiste congolais invité à exposer dans l’institution royale. Presque simultanément, elle présente à l’Abbaye de Maubuisson, en région parisienne, une histoire de déportation, celle par le gouvernement français des prisonnières en Guyane, orchestrant par le biais de la création artistique le retour de ces « Éloignées » pour leur rendre un peu de leur existence. Rachel Labastie a pour matière de prédilection la terre, celle qui nourrit, la matrice d’où tout nait et où tout retourne, ce qui ne l'empêche pas de travailler un large éventail de matériaux, du marbre au bois, de l’osier à l’argile crue, de la porcelaine au grès. Car c’est bien la matière qui occupe la place centrale de son art. Créant des formes à la fois séduisantes et dérangeantes, l’artiste joue sur l’ambiguïté pour affirmer un regard critique.

Rachel Labastie, vue de l'exposition "Les Eloignées", Abbaye de Maubuisson, 3 octobre 2021 - 27 février 2022 © CDVO Catherine Brossais

Parler de la mémoire

À Bruxelles, Sophie Hasaerts effectue une sélection parmi les œuvres réalisées entre 2008 et 2021, proposant ainsi une traversée dans le travail des treize dernières années de l’artiste. L’exposition débute avec une paire d’ailes (2008) iconique, des ailes d’ange que le poids semble clouer au mur, celle de Rachel Labastie, celle de la création. Elle est modelée en grès que l’artiste travaille avec des pains d’argile, ce qui donne l’effet de poids. Cette première pièce est la seule de l’exposition qui soit émaillée. Une sélection d’entraves en porcelaines, série commencée en 2008 et toujours en cours, prolonge le parcours. L’artiste travaille sur l’archivage. Les « Entraves » donnent forme à l’idée de l’entrave « et nous permettent de penser leur réalité, premier pas vers une libération qui reste hypothétique[1] » écrit Barbara Polla dans le catalogue qui accompagne les deux expositions. L’artiste présente ici une typologie à la fois poétique et dénonciatrice de l’esclavage autant que de la prison, et au-delà, de l’illusion d’un monde sans entrave que celles-ci soient familiales, physiques ou politiques, économiques, idéologiques ou mentales. Chaque pièce est modelée à la main. Le choix de la porcelaine, matériau raffiné, civilisé, ne rend les pièces que plus perverses. Une « entrave de cou » (2020) exécutée en deux matériaux, porcelaine et argile crue, part d’une forme existante, le tour de cou que l’on mettait aux esclaves fuyards. Le rapport au corps s’exprime ici par son absence et ses contraintes.

Rachel Labastie, Le foyer, 2011, céramique (grès) © Rachel Labastie, photo Kristien Daem, courtesy de l’artiste ; galerie Analix Forever, et Adagp, Paris

Un foyer (2011) envisagé telle une vanité, présente les premières représentations du corps, qui apparait dans son travail par fragments. Au centre de l’âtre, des ossements proviennent indubitablement de plusieurs corps humains. Le cercle formé par le foyer devrait être le lieu du rassemblement, de la transmission de l’histoire. Il est ici le lieu de la destruction humaine, le foyer cannibale. Tous les éléments sont issus de la même matière terre, ce qui les différencie, c’est la cuisson. L’artiste cuit les plaques à très faible température, environ 700 degrés, avant de les éclater, puis de les recuire à 1200 degrés. Fascinée par l’archéologie, elle entretient un rapport particulier à la transformation. La série « Des Forces » donne à voir des avant-bras, deux par deux à priori de personnes différentes, qui se serrent, ici en marbre blanc de carrare, là en marbre noir poli, là encore en marbre noir brut. Les avant-bras sont mis en tension à l’aide de sangles qui ne sont autres que celles utilisées dans le transport d’œuvres d’art.

Rachel Labastie, Détail - Série « Des forces », DFMN 2, 2020 - Marbre noir et sangles, dimensions variables © Credit photo : Nicolas Delprat

Hommage à sa grand-mère maternelle yéniche[2], « Djelem Djelem » donne à voir une grande roue en osier – matériau de prédilection de la communauté – qui tourne lentement telle une métaphore du temps et du voyage, un « voyage circulaire comme celui de Sisyphe, un voyage pour survivre, partir et revenir[3] » écrit encore Barbara Polla. L’artiste parle ici d’une histoire qui la constitue au plus profond d’elle-même, en révélant la violence inhérente à la précarité des populations nomades. L’œuvre parle également du matériau. Rachel Labastie entretient un rapport particulier à l’artisanat, plus spécifiquement à l’osier, dernier artisanat humain.

Rachel Labastie, Série « Des forces », DFMN 2, 2020 - Marbre noir et sangles, dimensions variables / Série « Des forces », DFMN 3, 2020 - Marbre noir et sangles, dimensions variables - Série « Des forces », DFMB 2, 2017 / Marbre de Carrare et sangles, dimensions variables / Djelem Djelem 1, 2014, Sculpture en osier et moteur, ø 100 cm, vue de l'exposition "Remedies", Musées royaux des Beaux-Arts, 15 octobre 2021 - 13 février 2022 © Rachel Labastie, photo Kristien Daem, courtesy de l’artiste ; galerie Analix Forever, et Adagp, Paris

Fruit d’une résidence organisée par COOP, association pour la promotion de l’art contemporain au Pays Basque, les « Bâtons » (2017) réalisés à partir de morceaux de céramique trouvés à Egulbati ravivent le souvenir du village de Navarre abandonné. Les bâtons de céramique liés à l’argile sont cuits dans le village. L’artiste y réalise un four sommaire en creusant dans la terre un grand trou qu’elle tapisse de tuiles. Pour l’occasion, elle organise une cérémonie vernaculaire autour d’une veillée de smartphones.

Rachel Labastie, Bâtons, 2017 © Rachel Labastie, courtesy de l’artiste ; galerie Analix Forever, et Adagp, Paris

Habiter la terre

Pour la série des « tableaux caisses », Rachel Labastie travaille sur des fonds de caisse de transport devenus châssis, une argile qui ne sèche pas, une terre vivante. En quelques gestes, elle évoque une vulve – la couleur rouge renvoyant à la chair – dans une pièce qu’elle prend soin d’intituler « le cœur du corps », érigeant ainsi le sexe féminin en essence même du corps. Véritable alchimiste, l’artiste passe énormément de temps à fabriquer. Pour elle, la création est un combat au sens où elle engage dans un rapport physique avec la matière. Pour la composition de son retable, elle reprend la forme du verre stylisé, illustration du sigle international « fragile » apposé sur les caisses de transport donnant aussi le sens dans lequel l’objet doit être saisi, pour en faire un calice, simplement par déplacement, en l’installant au centre de l’œuvre, au cœur de cette argile crue. En un geste, l’iconographie des symboles internationaux devient sacrée et, à travers elle, la dimension de la création artistique. Présentée au mur, une série des haches vient terminer l’exposition bruxelloise. Elles s’inscrivent dans le prolongement du bras, les déformations provenant de la cuisson.

Rachel Labastie, Le coeur au corps, 2020, de la série de Tableaux Caisses © Rachel Labastie, courtesy de l’artiste ; galerie Analix Forever, et Adagp, Paris

Dans le hall des musées royaux est installée une œuvre réalisée en dialogue avec l’un des chefs-d’œuvre des collections de l’institution. « Charlotte » (2021) fait le lien avec l’exposition de l’Abbaye de Maubuisson. Elle propose une lecture alternative d’un moment de l’Histoire, le contre-champ en quelque sorte du fameux tableau que Jacques-Louis David peint en 1793, « Marat assassiné ». Avec cette pièce, rappelant dans sa forme un porte-bijou autant qu’un échafaud, une potence, une guillotine, Rachel Labastie engage une réflexion sur la façon dont les femmes sont perçues dans la société, précisément ici sur la dépréciation du rôle de leur « pensée politique dans les révolutions sociétales passées et présentes », comme si l’on niait aux femmes la possibilité du crime politique en les enfermant dans le crime passionnel. Sur l’armature en bois courent deux chaines en porcelaine prenant naissance dans les entraves posées au sol, et se terminant en camées. Sur l’un est représentée la figure de Marie-Charlotte de Corday d’Armont (1748 – 1793), meurtrière de Marat, sur l’autre est apposée sa signature.

Rachel Labastie, Charlotte, 2021. © Rachel Labastie, photo Kristien Daem, courtesy de l’artiste ; galerie Analix Forever, et Adagp, Paris
Rachel Labastie, Les Eloignées – ( Bouillon face et profil) – porcelaine et bois de chêne – 190 X 100 X 40 cm © CDVO Catherine Brossais

En même temps que l’exposition bruxelloise, Rachel Labastie investie une ancienne abbaye cistercienne devenue centre d’art contemporain du Département du Val-d’Oise, en région parisienne. À l’Abbaye de Maubuisson, l’artiste choisit de rendre compte des conditions de vie de deux communautés de femmes exclues de la société au XIXè siècle. Condamnées pour petite délinquance, les « reléguées de Guyane » étaient envoyées dans ce qui était encore une colonie française pour épouser les forçats. À leur arrivée, elles étaient confiées aux sœurs de l’Abbaye de Saint-Joseph-de-Cluny. L’artiste fait de l’abbaye de Maubuisson un lieu ambivalent contant plusieurs récits, de l’exil forcé au voyage, à la transformation des corps. Un retable d’argile crue, une entrave, conduisent à la série de sculptures « les éloignées », portraits de femmes représentées dans des camées en porcelaine. Ils sont inspirés des photos d’identité de prisonnières détenues à Paris à la même époque car il n'existe aucune archive photographique des reléguées. Avec cette œuvre, Rachel Labastie rend hommage à ces femmes invisibilisées, déchues de leur état civil. Elles furent 519 à subir ce sort entre 1887 et 1905. Arrivées dans la calle du bateau, elles finirent leur vie dans une fausse commune. 

Rachel Labastie, Retable © CDVO Catherine Brossais

Rachel Labastie développe un travail artistique viscéral, chargé d’une mémoire personnelle qui, dans un jeu permanent de forces contraires, interroge les notions d’enfermement, de servitude et de transmission. « Les thèmes de l’artiste ne sont ni neutres ni innocents. Ils parlent de la violence du monde, et montrent que l’artiste ne se contente pas de réévaluer un travail artisanal, ancestral, d’engager son corps dans la sculpture, d’éprouver la résistance et la nature de chaque matériau au prix d’un réel effort physique et d’une patience infinie, mais que son art vise à bouleverser notre perception du monde et des choses[4] » écrit Marie-Laure Bernadac. Entre mémoire et rituel, l’artiste compose une œuvre qui pose un regard critique sur les modes d’aliénation, physique ou mentale, produits par notre société. « Rachel Labastie doit l'estime qu'inspire sa création à un choix résolu : la mise en forme de la force[5] ». L’artiste envisage l’art comme un espace de résistance, un lieu de combat avec la matière qui ne peut s’achever que dans l’épuisement. Pour Rachel Labastie, la création plastique s’apparente à un sacerdoce, une manière d’être au monde.

Rachel Labastie, Retable (détail) © CDVO Catherine Brossais

[1] Barbara Polla, « Une musique qui vient de loin », in Rachel Labastie, Les Éloignées, Remedies, publié à l’occasion des expositions Remedies au Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, et Les Éloignées à l’Abbaye de Maubuisson, 2021.

[2] En France, les Yéniches sont aussi appelé « Tsiganes suisses » en raison de leur langue mélangeant l’allemand, le suisse allemand et le romani. Ils sont présents en Suisse, Allemagne, Autriche et France, privilégiant des régions germaniques comme l’Alsace pour la France. La population est d’environ 300 000 personnes.

[3] Barbara Polla, op. cit.

[4] Marie-Laure Bernadac, « Forces contraires », in Des forces. Éditions Le Bord de l’eau, 2018.

[5] Paul Ardenne, Rachel Labastie, la sculpture comme forceps, octobre 2019.

Rachel Labastie, "Entrave collective", vue de l'exposition "Les Eloignées", Abbaye de Maubuisson, 3 octobre 2021 - 27 février 2022 © CDVO Catherine Brossais

« Rachel Labastie. Remedies » - Commissariat de Sophie Hassaerts, directrice de projets pour la promotion des arts.

Du 15 octobre 2021 au 13 février 2022.

Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique
Rue de la Régence, 3
B - 1000 Bruxelles

« Rachel Labastie. Les Eloignées » - Du 3 octobre 2021 au 27 février 2022.

Abbaye de Maubuisson
Site d'art contemporain du Département du Val-d'Oise
Avenue Richard de Tour 95 310 Saint-Ouen-l'Aumône

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