L’art du Polaroid selon Corinne Mercadier

A Photo London, la galerie des filles du calvaire présentait une trentaine de Polaroids de la photographe Corinne Mercadier. Ces pièces uniques pour certaines inédites, furent réalisés entre 1987 et 2002. L’occasion de revenir sur ces instantanés qui ont été au cœur des compositions de l’artiste et qui tiennent encore aujourd'hui une place à part dans son imaginaire.

Corinne Mercadier, "Pola 120 UFPP", 2002, de la série "Une fois et pas plus" © Corinne Mercadier Corinne Mercadier, "Pola 120 UFPP", 2002, de la série "Une fois et pas plus" © Corinne Mercadier
Les amateurs britanniques de photographie ont pris l’habitude voici quatre ans, de se donner rendez-vous au printemps pour Photo London. Comme l'an passé, la vénérable Somerset House accueillait la foire internationale qui s'est terminée ce dimanche. A l'image de sa voisine néerlandaise « Unseen photo fair » qui, confortablement installée dans le paysage amstellodamois, ouvre chaque mois de septembre la saison des foires photographiques, elle attire des noms prestigieux, à l'instar de la Rose Gallery de Santa Monica, la Martin Asbaeck Gallery de Copenhague, la Galerie Thomas Zander de Cologne ou encore la londonienne Flowers Gallery venue en voisine. Cette édition, qui se distinguait par une forte présence de la photographie de paysage, était placée sous l'égide des maîtres britanniques Henry Fox Talbot et Darren Almond. Le contingent français était représenté par la School Gallery , Polka Galerie et la Galerie des filles du calvaire, fidèle au rendez-vous londonien depuis sa création. Aux côtés des œuvres d’Helena Almeida, Claudia Huidobro, ou encore Katrien De Blauwer, la galerie présentait une trentaine de Polaroids de Corinne Mercadier, des pièces uniques dont certaines étaient montrées pour la première fois, couvrant une quinzaine d’année (1987-2002) de la carrière de l'artiste, issues de trois séries spécifiques, l'ensemble occupant une place de choix sur le stand.

Née en  Ile-de-France en 1955,  Corinne Mercadier est diplômée en arts plastiques et en histoire de l’art de l’université de Provence, région qu’elle fit sienne à l'âge de treize ans, lorsque sa famille s'installa à Aix. L’oeuvre photographique qu’elle construit est  indissociable de la pratique du Polaroid SX70, du moins jusqu'à la cessation de sa production en 2008. De cet appareil photographique instantané à visé réflex, à la mise au point à l'origine manuelle, que le format pliable à la faveur de sa chambre noire composée d’une membrane en caoutchouc, rend ultra compact et donc facile à transporter en toute circonstance, Corinne Mercadier réalise la totalité des images qui, après sélection, seront tirées sur papier de différents formats donnant corps à l’ensemble photographique qui compose aujourd’hui son œuvre. Les pièces présentées à Photo London composent un corpus d'une remarquable unité s’inscrivant dans une temporalité suffisamment large pour permettre d'appréhender un vocabulaire artistique singulier qui donne naissance à cet univers « mercadien » où la mélancolie se confond avec le merveilleux, l’étrange côtoie l’inconscient. Drôle de monde intérieur pour qui connaît Corinne Mercadier, personnage solaire conciliant une vie familiale dense avec un travail artistique exigeant, s’acquittant fièrement, jusqu’à récemment encore, les heures d’enseignement que lui confèrait son poste de professeure d’arts plastiques dans un collège parisien là où d’autres considèrent l’enseignement en école supérieure d’art comme une contrainte, l’enseignement secondaire comme un échec. De cette discrétion qui la caractérise est sans doute issu ce goût pour les choses simples, les événements ordinaires, les petits riens qui font le quotidien qu’elle met précisément en scène en les sublimant dans de grands tirages sur papiers, représentations évanescentes, déformées et pourtant magnifiées de ces images prises dans les pellicules des Polaroids. 

Corinne Mercadier, "Paysage 4", dans la série "Paysages", 1992-94 © Corinne Mercadier Corinne Mercadier, "Paysage 4", dans la série "Paysages", 1992-94 © Corinne Mercadier
Les vues surimpressionnées, presque floues, aux abords ouatés, qui composent la série « Paysages » exécutée entre 1992 et 1994 donnent à voir ce seul et même littoral français que l’on imagine éminemment cher à la photographe. De la présence humaine, il n’en est question qu’à travers les constructions urbaines qui en sont les témoins indiscutables. Pourtant nul corps de femme ou d’homme ne se faufile sur ces clichés, nulle silhouette de passant, nulle ombre d’habitant ici. Trois saisons, trois années viennent rendre compte d’une insignifiante variation du bleu du ciel, de la perpétuelle transparence cristalline de l’eau, de simples vétilles imperceptiblement différentes à chaque visite, qui font de ce lieu le personnage central, l’être vivant d’une histoire « chargée du trop-plein de lumière et d’ombre » que racontent ces photographies ainsi réunies et qui incarne sans nul doute le paysage mental de l’artiste. Celui qu’elle photographie depuis longtemps, depuis toujours, avec ou sans appareil, de tout son corps, souvenir gravé au plus profond d'elle-même, abri, refuge, caverne qu'elle semble offrir ici à qui sait s'en saisir. Car c'est peut-être ce geste de partage, cette générosité qui caractérise le mieux Corinne Mercadier. Il faut beaucoup aimer les êtres pour transcender ainsi une oeuvre.

Corinne Mercadier, "Pola 11 UFPP", 2000, de la série "Une fois et pas plus" © Corinne Mercadier Corinne Mercadier, "Pola 11 UFPP", 2000, de la série "Une fois et pas plus" © Corinne Mercadier
Ces paysages seront habités d'une curieuse façon presque dix ans plus tard. Dans la série « Une fois et pas plus »,  le corps et ses enveloppes se racontent, se rencontrent parfois, pas toujours, Corinne Mercadier s’en remet au hasard. Aidée cependant par les leçons d'Archimède, elle choisit l'apesanteur comme seule circonstance déterminante du résultat final.  C’est l’instant photographique, rien avant, rien après, seul existe l’instant présent, une fois et pas plus. C’est l’image d’un linge, châle noir lancé en l'air, figé en plein vol  devant le visage à jamais inconnu de ce corps marchant dans un jardin en fleurs; d’un tissu si léger qu’il semble mousseline venue enturbanner dans l’éternité du tirage photographique le visage que l’on cherchera en vain de l’homme à la chemise blanche dont les pas avancent dans un désert salant. Dans ces tirages en noir et blanc la couleur n’est pourtant pas absente. Elle se déploie à la faveur de la température de la lumière de la seconde prise de vue mais aussi à cause ou plutôt ici grâce à la délicieuse inconstance du Polaroid. 

Corinne Mercadier, « Pola 112 », glasstype, 1987. © Corinne Mercadier Corinne Mercadier, « Pola 112 », glasstype, 1987. © Corinne Mercadier
C'est dans les « Glasstypes » que Corinne Mercadier invente en 1987, qu'il faut chercher l'origine de ces images énigmatiques, biscornues parfois, fantastiques souvent, admirables toujours, rares aussi, réunies elles forment le corpus d'une œuvre aussi délicate qu'extraordinaire. Ces Polaroids SX70 de peintures sur verre forment d’étranges images, faux semblants en négatifs, tels des reflets, inverses exactes, contraires identiques, se confondant avec la matière dense et froide d’une gélatine à la fois rassurante et inquiétante, comme cet immense palanquin, ce dais d’apparat, incarnation surgie d’un passé glorieux afin d'abriter peut-être les étonnants fantômes d'un panthéon intérieur comme celui que l’on devine dans la frêle silhouette esseulée formée par le repenti (volontaire) du peintre sur verre - le magicien d’Oz des Glasstypes -, maniant d'un trait ô combien merveilleux tous les possibles de l'imaginaire. Cette pâle apparition tournée vers l’horizon, tout au bout de la route, rappèle aussi le concept de vanité ou memento mori, qui dans l'inconscient chrétien renvoie l’homme à son état immuable de simple mortel. Où se dirige-t-elle ? Qu’il y-a-t-il donc au-delà du chemin ? Les images de Corinne Mercadier sont aussi des interrogations métaphysiques, invitant à l’introspection face à la précarité temporelle de la vie humaine. 

Lorsqu'en 2008, la pellicule Polaroid SX70 cesse d'être fabriquée, Corinne Mercadier se réinvente en se tournant vers les outils numériques après avoir expérimenté les médiums photographiques à sa disposition. Cette nouvelle orientation modifie considérablement ses dispositifs de prises de vues ainsi que son esthétique qui est celle que l'on retrouve dans ses photographies contemporaines. Pour autant, loin d'être une parenthèse enchantée dans l'œuvre de la photographe, la pratique du Polaroid a contribué sans nul doute à forger l'univers singulier qui est le sien issu de ce vocabulaire esthétique unique dans lequel les éventuelles erreurs de la pellicule sont assimilées, digérées et réinjectées. La vie de Corinne Mercadier est multiple et heureusement poreuse pour autoriser une collusion bienveillante du domestique dans l'artistique, débordant ainsi un quotidien où tout devient possible et de s’enthousiasmer « mes Polas sont de sortie. Je suis si contente que ces images apparaissent au public! ». Ainsi, discrètement, à l'image à son auteure, les Polaroids de Corinne Mercadier n'en finissent pas de nous émerveiller.

Corinne Mercadier, "Satellites", exposition personnelle, Villa Perochon, Niort, (dans le cadre des Rencontres Internationales de la jeune photographie), jusqu'au 26 mai;

Stage de pratique avec Corinne Mercadier aux Rencontres photographiques d'Arles, du 22 au 27 juillet;

Exposition collective, “Tous à la plage”, galerie Un Cube au Studio Aza, Marseille, du 29 juin au 31 août. 

Le site de Corinne Mercadier ainsi que la page qui lui est dédiée sur le site de la Galerie des filles du calvaire

CANITROT, Armelle, JAUFFRET, Magali, Corinne Mercadier, Paris, Filigranes Editions, 2007, 180 p.

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