René Burri, la vibration du vivant

A Lausanne, le Musée de l'Elysée invite à regarder la fabrique de l'histoire en entrant dans l'intimité de René Burri. « L'explosion du regard », exposition pensée comme une déambulation dans les archives du photographe suisse, dessine un voyage intérieur à l'écoute du monde. Celui qui voulait être cinéaste préférait au moment décisif capturer la séquence qui y conduisait.

René Burri, Juf, Suisse, 1967, épreuve sur papier à développement chromogène, tirage original d'exposition contrecollé sur aluminium, 40 x 50 cm, © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne René Burri, Juf, Suisse, 1967, épreuve sur papier à développement chromogène, tirage original d'exposition contrecollé sur aluminium, 40 x 50 cm, © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne
En 2013, René Burri (Zurich, 1933-2014) a quatre-vingt ans. Soucieux de transmettre son œuvre, le photographe suisse, membre de l'agence Magnum depuis 1959, regroupe, en juin, ses archives personnelles au sein d’une Fondation qui porte son nom. Il décède dix-huit mois plus tard. Au total, cent kilos de documents, un ensemble de trente mille tirages d'époque, dix mille tirages d'exposition, des films, des dessins, des collages, des carnets et cent soixante-dix mille diapositives composent le fonds Burri. Le Musée de l'Elysée à Lausanne en est dépositaire et en assure la conservation. L'institution vaudoise et le photographe entretenaient des rapports étroits. Il est présent lors de l'inauguration du musée en 1985, qui lui rend hommage en organisant en 2004 une importante rétrospective de son œuvre photographique, vingt ans après la première, « One World », imaginée par le photographe lui-même à l'occasion de ses trente ans de carrière, à la Kunsthaus de Zurich, sa ville natale. « L'explosion du regard » prend le contre-pied de la rétrospective officielle. L'exposition s'envisage comme une invitation à une promenade intime dans l'archive, une déambulation off dans l'incroyable variété du travail du photographe, boulimique d’images et de vie. Parcourir, dans les coulisses, cinquante ans d'une carrière dantesque, se confond avec une traversée de l'histoire récente du monde dans laquelle ressurgissent les guerres, les révolutions, les grands évènements politiques qui l'ont transformé, se manifestent les figures marquantes du XXème siècle dans l'intimité des portraits que Burri en a fait. Elle permet surtout de saisir la démarche d'un homme qui « jongle avec toutes les possibilités face aux choses au monde » comme l'indique Marc Donnadieu, co-commissaire de l'exposition, non pas à partir de l'image publiée mais de sa fabrique. L'exposition peut ainsi s'entendre comme une sorte de « Making off » abordant la construction des images de René Burri. Le visiteur se retrouve ainsi de l'autre côté de la caméra, dans la tête en quelque sorte du photographe. 

René Burri, Xerox, Los Angeles, États-Unis, 1971 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Xerox, Los Angeles, États-Unis, 1971 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Profession reporter

René Burri, Winston Churchill, Zurich, Suisse, 1946, © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Winston Churchill, Zurich, Suisse, 1946, © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
C'est une ligne biographique, interrompue par onze focus, qui sert de fil conducteur à l'exposition. René Burri est né à Zurich d’un père suisse et d’une mère allemande, son patronyme trahissant une origine tessinoise, région dans laquelle se trouve la maison familiale. Sa vie se partage entre l'appartement de Zurich et celui d'Ivry-sur-Seine. Le fil biographique débute avec son carnet de naissance et se termine avec la photographie de son bureau prise après son décès. Enfant, René Burri se révèle excellent dessinateur. Tous ses cahiers d'écolier présentent une page de titre qu'il trace lui-même. Son père, cuisinier dans un restaurant gastronomique, rapporte régulièrement de curieux plats convoquant anguilles, grenouilles, escargots… dans un bestiaire fantastique. Cette découverte culinaire permanente va être pour le jeune garçon une invitation à sortir de Suisse, une ouverture sur le monde. En 1946, à l'occasion de la visite d’Etat de Winston Churchill, son père, également photographe amateur, lui prête son appareil photographique. Burri a treize ans. Cette image du premier ministre britannique à l'arrière d'une limousine, la première qu'il prend, suscite chez lui une vocation de cinéaste. Il entre à l'Ecole des arts et métiers de Zurich. Là, il approfondit sa pratique du dessin, apprend la composition, la couleur et le design. Il suit un enseignement en graphisme, typographie et mise en page. Il sera durant toute sa vie influencé par ses professeurs, le sculpteur et peintre Alfred Willimann, le peintre Johannes Itten et le photographe Hans Finsler, venu du Bauhaus, à qui il doit son intérêt pour l'architecture, le conduisant
René Burri, La comédienne Miriam Spoerri, soeur de Daniel Spoerri, au Bühnenstudio, Zurich, Suisse, 1951, épreuve au gélatine-bromure d'argenti, 33 x 33 cm, © René Burri / Magnum Photos. Courtesy Archives de la Haute école des arts de Zurich René Burri, La comédienne Miriam Spoerri, soeur de Daniel Spoerri, au Bühnenstudio, Zurich, Suisse, 1951, épreuve au gélatine-bromure d'argenti, 33 x 33 cm, © René Burri / Magnum Photos. Courtesy Archives de la Haute école des arts de Zurich
plus tard à se lier d'amitié avec Le Corbusier. Il collaborera, pendant plusieurs années à partir de 1969, avec le Daily Telegraph Magazine, à une série sur l’architecture moderne. Durant son parcours scolaire, il réalise quelques films, comme en témoigne une visite filmée de Werner Bishop ainsi qu'un film sur Lascaux. Ils lui valent de recevoir une bourse destinée à réaliser un film promotionnel sur l'école d'art zurichoise. Déçu par son expérience d’assistant sur un film de la compagnie Walt Disney évoquant la Suisse dans une succession de clichés, Burri décide de produire lui même ses propres films. Il créera plus tard la section films de Magnum. Pour l'instant, afin de gagner un peu d'argent, il est figurant au Grand Théâtre de Zurich. La première œuvre officielle de René Burri est un double portrait de la comédienne Miriam Spoerri réalisé à partir d’images découpées directement dans la planche contact. C'est donc par un collage que débute sa carrière, une pratique qui sera récurrente tout au long de sa vie. Si la photographie prend le pas sur le film – qu’il n’abandonne pas tout à fait, réalisant, entre autres : en 1968 « The two faces of China » et « Das grosse team »,en 1970, « Braccia si, uomini no » (avec Peter Amman), en 1972 « Jean Tinguely », en 1986, « The nuclear highway » -, il conserve du cinéma documentaire la construction en série et la narration. Les suites d’images de René Burri racontent des histoires.

René Burri, Quatre hommes sur le toit, São Paulo, Brésil, 1960 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Quatre hommes sur le toit, São Paulo, Brésil, 1960 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
René Burri, Tête photographique établi sur un vélocipède, collage, vers 1970 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne René Burri, Tête photographique établi sur un vélocipède, collage, vers 1970 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne
En 1953, l'année de ses vingt ans, il passe son diplôme en documentant le voyage d'un groupe d'Américains en visite en Suisse. Cet exercice de fin d'études est aussi son premier reportage publié. Il parait dans le journal Die Woche. La même année, à Milan, il visite la rétrospective Picasso qui se tient au Palazzo Reale. Il y découvre « Guernica » qui le bouleverse durablement. Pendant son service militaire, il abandonne son Rolleiflex en découvrant l’usage du Leica auquel il restera fidèle toute sa vie, le surnommant son « troisième œil ». Il documente cette période particulière qui devient son premier reportage de guerre lorsqu’il est publié dans une revue américaine : « J'ai tout photographié. La gare, les mères qui accompagnaient leurs fils, la caserne, les manœuvres. La simulation du tir ne se voit pas sur l'image, et le commandant nous criait : " Vous êtes morts!" J'ai donc photographié la mort, tout en prenant conscience du pouvoir de l'appareil[1] ». A son retour à la vie civile, la revue Science et vie lui commande un article sur une école pilote de Zurich dans laquelle les sourds et muets apprennent à ressentir la musique de l'intérieur. Il se rend ensuite à Paris en stop, désireux de rencontrer Pablo Picasso. L’absence de ce dernier incite Burri à faire le tour des rédactions dans le but de leur présenter ses trois premiers reportages. Quelques mois plus tard, il reçoit un exemplaire du magazine Life contenant le reportage « Touch of music for the deaf ». Il a alors vingt-deux ans. Toujours adepte de l’auto-stop, il se rend à Ronchamp (Haute-Saône) pour couvrir l’inauguration de la chapelle Notre-Dame-du-Haut construite entre 1953 et 1955 par Le Corbusier. Le reportage, l’un des premiers à être distribué par l’agence Magnum, sera publié dans la revue Camera qui l’accompagne d'un texte sur son travail photographique. Il a vingt-cinq ans, visite les pays de l'Est et se trouve sur le Canal de Suez pendant la crise. Sa nationalité suisse lui permet d’accéder au monde, la neutralité helvétique transformant son passeport en sésame. En 1964 par exemple, il obtient un visa pour les Emirats arabes unis, territoire dans lequel il est très difficile d’entrer à l’époque. Pour sa première collaboration avec le magazine zurichois DU, il propose de faire la couverture à partir d’une photographie prise dans l’un des musées de la ville, qu'il recadre afin que la sculpture oiseau de Brancusi s’aligne sur le titre de la revue qui semble intégré à l’image. 

René Burri, Leipzig, République Démocratique allemande, 1964 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne René Burri, Leipzig, République Démocratique allemande, 1964 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne

René Burri et la coopérative Magnum

René Burri, Photocollage des membres de Magnum Photos durant leur meeting annuel, passage Piver, Paris, France, 1990 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Photocollage des membres de Magnum Photos durant leur meeting annuel, passage Piver, Paris, France, 1990 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
Dès l'école, René Burri est très bien organisé. Il fabrique son propre tampon qu’il appose sur chacune de ses photographies. Il fait de l'utilisation du flou à l'avant plan sa signature. Il a vingt-six ans lorsqu'il entre chez Magnum[2] en 1959. Montrer les archives de René Burri permet de décrire le fonctionnement de la coopérative. Il va redéfinir le métier de photojournaliste en transformant les pratiques de l’agence, vendant désormais des pages complètes, intégrant la notion de droits d'auteur. C'est également lui qui initie à Magnum la rencontre annuelle de l'ensemble de ses membres, se réunissant à Paris, à New York ou bien à Arles pour le soixante-cinquième anniversaire de la création de l'agence. Pour chaque rencontre, il instaure la photographie de groupe annuelle. Vice-président de Magnum Europe de 1982 à 1984, il fait ouvrir, au rez-de-chaussée des locaux de la rue des Grands-Augustins, une galerie photographique. Il livre maintenant des reportages entiers, réalisés avec un journaliste écrit. Il met en place des tirages d'exposition et réalise des livres. En décembre 1963, Burri épouse Rosellina Bischof, la veuve de Werner Bishof, disparu neuf ans plus tôt au cours d’un reportage dans les Andes. Il y a dans ses tirages un rapport attentif aux ombres et aux lumières, qui est directement lié à sa formation en graphisme. La notion de double plan provient, elle, de son livre « Les Allemands » paru en 1962 - en France l’année suivante accompagné d’un texte de Robert Delpire. Sans doute réalise-t-il cet instantané d’une société nouvelle bâtie sur les ruines de l'infamie pour sa mère.

René Burri, Ancienne gare centrale, Francfort-sur-le-Main, 1962, République Fédérale d'Allemagne, Epreuve au gélatino-bromure d'argent, Tirage tardif, 24 x 30,5 cm. © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Ancienne gare centrale, Francfort-sur-le-Main, 1962, République Fédérale d'Allemagne, Epreuve au gélatino-bromure d'argent, Tirage tardif, 24 x 30,5 cm. © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

René Burri, Autoportrait, Coronado, Nouveau Mexique, États-Unis, 1973 / 1983 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Autoportrait, Coronado, Nouveau Mexique, États-Unis, 1973 / 1983 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
René Burri use et abuse de l'autoportrait à tel point que l'on peut le considérer comme le précurseur du selfie. S’il se met en scène, c’est toujours avec beaucoup de dérision. Les nombreux portraits qu’il réalise expriment une certaine profondeur, une précision qui dévoile l’empathie. « Mon intérêt (…) n'était pas principalement photographique. C'était bien plus l'intérêt de pénétrer le monde de ces hommes et ces femmes qui étaient des pères et des mères spirituels pour moi[3] » disait-il. En 1964, il effectue le premier de ses nombreux voyages en Chine. Celui-ci va donner lieu, en 1966, à sa première exposition personnelle à Zurich, à la galerie Form, dont les tirages originaux sont ici présentés. René Burri est célèbre pour ses photographies de Che Guevara, prises alors qu’il accompagne une journaliste américaine à La Havane devant l’interviewer pour le compte du magazine Look. L'image qui va devenir iconique, sans doute la plus reproduite au monde, est recadrée à la mort du Che. Loin de portrait officiel, elle le représente dans une décontraction presque désinvolte, un cigare au bout des lèvres. Le révolutionnaire deviendra une icône pop au cours du Summer of love américain (1967) et durant les événements qui secouent la planète en 1968. La planche contact, document de travail, sera publiée par la suite, cependant Burri prendra soin de la remonter afin de la rendre idéale. C’est la première fois qu’une planche contact sert de motif
René Burri, Autoportrait dans le miroir, 1999, Epreuve au gélatine-bromure d'argent, tirage de lecture, 13 x 18 cm © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne René Burri, Autoportrait dans le miroir, 1999, Epreuve au gélatine-bromure d'argent, tirage de lecture, 13 x 18 cm © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne
d'illustration. Lorsqu’on lui demandait s’il avait le sentiment d’avoir participé à l’histoire en créant cette image, il répondait : « A l’époque le Che n’était pas la même icône. Mais parfois, on fait une photo qui marque. Chaque photographe est connu pour deux ou trois photos, mais il faut avoir à l’esprit que la plupart des autres sont tombées à côté. Dans mon cas, c’est la curiosité qui m’a permis de laisser quelques images derrière moi[4] ». En 1967, l’Art Institute de Chicago lui consacre sa première exposition personnelle. L’année suivante, le magazine Réalité lui commande un reportage sur la politique d’apartheid en Afrique du Sud. Puis, il est le témoin des manifestations des droits civiques à Washington. Parmi les nombreux reportages qu’il réalise ensuite, « New kings of oil » (1974) le conduit aux Emirats arabes unis, au Koweït, en Arabie Saoudite et en Iran, pour le compte de Life qui publie le reportage dans un numéro spécial de janvier 1975, « The men moon now » (1979) aborde ce qu’il reste de la conquête spatiale, dix ans après qu’un homme ait marché sur la lune. En 1971, alors qu’il se trouve à Los Angeles pour un reportage sur la société Xerox, il réalise un autoportrait dans lequel il se reflète dans une immense glace. L’image troublante, presque stéréotypée du photoreporter, semble tout droit sortie d’un film d’Antonioni, « Blow up » (1966) fusionné à « Profession reporter » (1975). Dans les années 1980, Burri va développer des projets plus personnels.

René Burri, El Che, après 2005, Reproduction peinte sur carton d’invitation de la Rétrospective 2005-2010 à Rotterdam © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, El Che, après 2005, Reproduction peinte sur carton d’invitation de la Rétrospective 2005-2010 à Rotterdam © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
René Burri, Nantes - Paris TGV, 1994, Carnet de dessins © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Nantes - Paris TGV, 1994, Carnet de dessins © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
Au sous-sol du Musée de l’Elysée, les salles sont consacrées plutôt à la couleur pour laquelle il disait qu’il menait « une double vie. Car il s’agit de deux choses totalement différentes, aussi différentes que le sont le figuratif et l’abstraction en peinture » précisant : « Dès le début j’ai photographié en couleur mais le journalisme et les moyens d’impression imposaient le noir et blanc[5] », ajoutant : « Plus tu es abstrait dans la couleur, mieux c'est. Et quand tu arrives au bout, alors, c'est la peinture[6] ». Des maquettes de livres y sont exposées, les premières datant de l'école à l'image d'un livre sur Paris très graphique. Les dessins sont omniprésents dans le travail de Burri qui en réalise beaucoup lorsqu'il est en vacances, moment où il ne prend aucune photo. Une maquette inédite des « Allemands » témoigne des recherches multiples et des différentes directions prises. En 1984 à Zurich, s'ouvre « One world », sa première rétrospective d’envergure, qui sera ensuite présentée au Musée du Design et des Arts Appliqués (MUDAC) de Lausanne. Burri y présente un monde, non le sien mais celui de tous. Aux clichés répondent de nombreux collages et deux grandes installations photographiques inédites enrichies d’éléments sonores et lumineux : les ludiques « MegaPhotoMobil ». « One world » permet à René Burri de dépasser son statut de photoreporter à succès en révélant une production artistique protéiforme dépourvue de hiérarchie.

René Burri, Mexique, Etat du Chiapas, 1982 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Mexique, Etat du Chiapas, 1982 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

« Une bonne photo, c’est une émotion »

René Burri, Paris, France, vers 1953 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Paris, France, vers 1953 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne
Marc Donnadieu, paraphrasant Simone de Beauvoir, indique qu'on « ne nait pas photographe, on le devient ». René Burri l’est devenu presque par accident : « J’ai visité le labo photo et j’ai trouvé que cela ressemblait à un studio de cinéma, qui m’intéressait beaucoup. Je me suis dit qu’apprendre la photo serait un moyen de m’en rapprocher[7] ». Dans son travail, il ne cherche jamais à reproduire fidèlement la réalité, préférant toujours aller au-delà pour proposer un point de vue personnel. Surtout, il ne saisit pas le moment décisif cher à son ami Henri Cartier-Bresson, mais plutôt une « succession de mouvements ; ce moment intense que l’on voudrait prolonger jusqu’à ce qu’il se transforme en séquence[8] ». A rebours de l’image choc, il prône la reconstruction d’un mouvement, prélude à l’invention d’un regard. La sensation plutôt que le sensationnel. Comprendre ce qui se passe, savoir ce qu’on veut exprimer, avant de saisir le moment. Refusant de distinguer petits et grands sujets, ses images montrent aussi bien les événements qui font l’histoire que des gestes du quotidien, livrant ainsi un instantané contextuel de l’humanité. C’est précisément ici que se trouve leur force. Aucun cadavre n’apparaît dans ses photographies de guerre : René Burri célèbre le monde, enregistre l’humain. « Le problème est de savoir ce que l'on veut exprimer. Je suis sûr qu'en montrant la balle qui tue le soldat, ou le charnier, je n'ai rien expliqué, rien montré » disait-il. Observateur attentionné du monde, il raconte l’Histoire en mouvement en alliant documentaire et esthétique. Les images qu’il réalise reflètent avant tout ses préoccupations. Son parcours hors norme en fait bien plus qu’un simple photographe de presse. Sa carrière longue de plus de cinquante ans et riche de plusieurs genres, de plusieurs pratiques, compose un portrait mémorable de la seconde moitié du XXème siècle. Lui qui affirmait qu’un photographe ne s’arrête jamais, se servira jusqu’au bout de son Leica – désormais numérique, il faut vivre avec son temps – l’utilisant à la manière d’un bloc-notes. « J’ai utilisé l’appareil comme une arme, comme un moyen de défense contre le temps » déclarait-il. « Assouvir un intérêt profond pour l'homme, une envie de découvrir le monde et d'en rapporter des images », c’est ainsi que René Burri envisageait la photographie.

René Burri, Les procès des manifestants de la place Tian’anmen vus à la télévision dans une chambre à l’hôtel de la Paix, Shanghai, Chine, 1989 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Les procès des manifestants de la place Tian’anmen vus à la télévision dans une chambre à l’hôtel de la Paix, Shanghai, Chine, 1989 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

 [1] Michel Guerrin, « Un homme de paix par temps de guerre », Le Monde, 25 juin 1984. https://www.lemonde.fr/archives/article/1984/06/25/un-homme-de-paix-par-temps-de-guerre_3025496_1819218.html Consulté  le 26 mai 2020.

[2] Agence photographique de presse fondée sous la forme d’une coopérative en 1947 à New York par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger et David Seymour. Elle possède des bureaux à New York, Londres (primitivement Zurich), Paris et Tokyo. https://www.magnumphotos.com Consulté le 26 mai 2020.

[3] Cité dans la préface d’Hans Ulrich Obrist, in Hans Ulrich Obrist, Philipp Keel, Hans Michael Koetzle, Aline Steiner, Mouvement, René Burri, Steidl / Diogènes, 2016, 2 vol., 334 pp.

[4] «Une bonne photo, c’est une émotion», entretien avec René Burri, Migros Magazine, 26 août 2013, https://www.migrosmagazine.ch/archives/Rene-Burri-une-bonne-photo-c-est-une-emotion Consulté le 26 mai 2020.

[5] Ibid.

[6] Cité dans Brigitte Ollier, « René Burri - Garde temps », Libération,  20 janvier 2004. https://www.liberation.fr/photographie/2004/01/20/garde-temps_465885 Consulté le 26 mai 2020.

[7] «Une bonne photo, c’est une émotion», entretien avec René Burri, Migros Magazine, 26 août 2013, https://www.migrosmagazine.ch/archives/Rene-Burri-une-bonne-photo-c-est-une-emotion Consulté le 26 mai 2020.

[8] Cité dans Brigitte Ollier, « René Burri - Garde temps », Libération,  20 janvier 2004. https://www.liberation.fr/photographie/2004/01/20/garde-temps_465885 Consulté le 26 mai 2020.

 

René Burri, Albisguetli, Zürich, Suisse, 1980 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne René Burri, Albisguetli, Zürich, Suisse, 1980 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

"René Burri. L'explosion du regard". Commissariat de Marc Donnadieu, conservateur en chef, et Mélanie Bétrisey, responsable du Fonds René Burri, conservatrice assistante, département des collection, Musée de l'Elysée, assistés de Jessica Mondego.

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h - Jusqu'au 1er juin 2020.

Musée de l'Elysée
18, avenue de l'Elysée
CH - 1006 LAUSANNE

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