La peau de Claudette Colvin

L'écrivaine et journaliste Tania de Montaigne monte sur la scène du Rond-Point pour révéler la vie et le destin de Claudette Colvin et rétablir l’histoire de celle qui aurait dû être Rosa Parks. "Noire" rappelle au passage que le mouvement des droits civiques s’est largement appuyé sur des femmes qui furent effacées de l’Histoire au profit des hommes. Brillant et nécessaire

"Noire", d'après "Noire. La vie de Claudette Colvin" de Tania de Montaigne, m.e.s. Stéphane Foenkinos, avec Tania de Montaigne, 2019 © Stéphane Foenkinos, Tania de Montaigne "Noire", d'après "Noire. La vie de Claudette Colvin" de Tania de Montaigne, m.e.s. Stéphane Foenkinos, avec Tania de Montaigne, 2019 © Stéphane Foenkinos, Tania de Montaigne
L'introduction se veut aérienne, à l'image de la verticalité des rideaux ou plutôt des paravents qui composent le décor de "Noire", comme autant d'écrans, réceptacles d'images fixes ou en mouvements convoquées tout au long du voyage dans le temps que le public s'apprête à connaitre. L'ouverture se fait ascensionnelle, dans les nuages. Telle une maitresse de cérémonie, une historienne des effacé.es de l'Histoire, une guide zen, tout simplement une accompagnatrice, Tania de Montaigne, dont le récent essai "L’assignation : les noirs n’existent pas" rejoint la pensée de l’ouvrage collectif initiée par la comédienne Aïssa Maïga "Noire n’est pas mon métier"nous invite à un retour en arrière qui va demander un peu plus que de l'empathie afin de se mettre réellement dans la peau de l'autre. Le périple commence en plein ciel. A une altitude de croisière, nous longeons la côte est américaine en direction du sud depuis New York, puis les nuages se dissipent et laissent apparaitre la ville de Montgomery, dans l'état de l'Alabama. Nous sommes en 1955. D'une voix paisible et égale, arborant un beau sourire, Tania de Montaigne évoque la ségrégation dans le sud des Etats-Unis dans les années 1950, particulièrement en Alabama, l'un des états les plus stricts en la matière. Si l'esclavage est bien aboli, la séparation des blancs et des noirs va trouver sa "légitimité" avec l'incontournable Jim Crow, personnage d'une chanson de 1832, le "bon noir", toujours souriant, interprété par un acteur blanc se grimant le visage et les mains et traçant un large cercle rouge autour des lèvres, de façon à ce que la représentation du noir ne soit jamais très éloignée de celle du singe. Dès 1837, la chanson est connue et comprise comme une insulte signifiant "nègre". Jim Crow, à travers les lois qui portent son nom, en réalité un série d'arrêtés pris dans la états du sud, va régir la ségrégation raciale aux Etats-Unis, séparant les citoyens selon leur race tout en admettant leur égalité de droit. Rappelant que tous les femmes noires ne parlent pas en roulant le r et en levant les yeux au ciel comme Hattie McDaniel dans "Autant ne emporte le vent", Tania de Montaigne précise, "Etre noir ce n'est pas une question de couleur, c'est une question de regard, de ressenti."    

"Ecoutez ma voix et avancez encore. A présent, c'est comme si vous alliez dans le recoin le plus obscur, car, oui désormais, vous êtes noire. Vous êtes une femme, donc moins qu'un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien. Qu'y-a-t-il après la femme noire? Personne n'est revenu pour le dire."(Noire, Tania de Montaigne) 

A Montgomery, dans le bus, Claudette Colvin, quinze ans, rentre de l’école. Elle paie sa place comme un blanc, puis comme tous les jours, doit redescendre pour accéder par l’arrière aux sièges qui sont réservés aux noirs. Pas question d’emprunter l’allée centrale à la vue des blancs – même s’il n’y en a pas  -  puisque la séparation doit être totale. Tania de Montaigne se tient maintenant derrière un pupitre, à la manière d’une conférencière, d’une professeure dispensant un cours sur les règles élémentaires qui prévalent lorsque l’on prend le bus ou toute autre activité lorsque l'on est noir à Montgomery, Alabama, dans les années 1950. Le règlement prévoie que s’il vient à manquer de place assise pour un blanc, alors le premier rang dévolu aux passagers noirs se verra attribué au blanc. Non pas juste un siège mais, stricte séparation oblige, tout le rang puisque un blanc ne peut s’asseoir à côté d’un noir. Que se passe-t-il ce 2 mars 1955 dans la tête de Claudette Colvin, de retour de classe, lorsqu’en voyant une femme blanche debout la fixant sans dire un mot, la jeune fille reste assise ? Le chauffeur l’interpelle, les trois autres personnes noires assisses à ses côtés ses lèvent rapidement mais Claudette ne bouge pas. Est-ce le mépris dans le regard de cette femme ? Quelque chose fait que ce jour-là, Claudette Colvin, quinze ans, ne se lèvera pas malgré les invectives du chauffeur, l’indignation des blancs mais aussi celle des noirs pour qui la meilleure façon de ne pas avoir d’ennui est de rester invisibles, malgré l’intervention de deux policiers, malgré la peur de l’arrestation et des sévices qu’on dit y subir lorsqu’on est une femme. Les deux représentants de la loi finissent par l’embarquer. Elle n’oppose aucune résistance, évoque la légalité. Habilement, Tania de Montaigne place le public dans la peau de Claudette Colvin. Lorsque sa mère vient la chercher au poste accompagnée du pasteur, elle est libérée sous caution. Elle est certes choquée mais n’a été ni violée, ni molestée. La rumeur se repend comme une trainée de poudre à travers la ville. Deux femmes, Jo Ann Gibson Robinson et Rosa Parks, voient dans le geste de la jeune fille l’opportunité de rendre public une affaire d’injustice et de dénoncer enfin des lois iniques et racistes. Claudette Colvin, en restant assise à sa place dans le bus ce 2 mars 1955, a dit non, ce qu’elles n’ont jamais osé faire. Ce geste a une portée libératoire. Elles prennent contact avec un jeune avocat de vingt-quatre ans, Fred Grey, et Claudette accepte qu’il assure sa défense. Surtout, elle accepte de mener, du haut de ses quinze ans, un combat qui dépasse le simple cadre de l’infraction pour faire l'Histoire. Non seulement elle plaide non coupable, mais en plus elle attaque la ville. Voilà qui est inédit. Par son geste, elle a effacé un peu de la honte de Rosa Parks et Jo Ann Gibson Robinson à chaque fois que celles-ci se sont levées pour céder leur place à un blanc. Le procès est fixé au 11 mars 1955.

Malgré les évidences, malgré les témoignages en sa faveur, Claudette Colvin est reconnue coupable des trois chefs d’accusations. Surtout, Jo Ann Gibson qui avait tenté de démarrer un boycott dans les transports de la ville, s'est rangée à l'avis de négociation prôné par les responsables des différentes associations noires. Ebranlée, Claudette ne regarde plus les gens dans les yeux comme elle le faisait tout au long du procès. On les lui a fait baisser. Elle accepte de faire appel sur le conseil de son avocat. Nouvel échec, bien plus dur celui-là, car le juge est malin. En abandonnant les deux premières charges contre elle, c'est à dire celles liées explicitement à la ségrégation, il interdit tout appel devant la cour suprême des Etats-Unis, conservant le troisième chef d'accusation, violences envers les policiers, pour lequel elle est à nouveau condamnée. Claudette, abattue, sans doute vulnérable, rentre chez elle pour mener une vie de condamnée le plus discrètement possible. Quelques mois plus tard elle tombe enceinte, elle n'a que seize ans. Cet épisode fini de la condamner. Elle est à Birmingham avec son fils Raymond lorsque, moins d'un an plus tard, elle apprend l'arrestation de cette autre fille pour le même motif qu'elle. Elle ne sait pas encore que c'est Rosa Parks. Cette fois-ci, Jo Ann Gibson réclame le boycott coute que coute, bien décidée à se passer de l'aval des hommes qui occupent les positions dirigeantes des associations. A ses côtés se tient le jeune pasteur Martin Luther King qui ne s'était pas engagé pour Claudette Colvin. Tania de Montaigne rappelle que Rosa Parks a la peau claire et les cheveux lisses, l'exact contraire de Claudette. Les stéréotypes, surtout dans les années cinquante, sont redoutables. Le 5 décembre 1955, aucun noir ne montera dans un bus de la ville de Montgomery. Le boycott de vingt-quatre heures sera étendu durant trois cent quatre-vingt un jours. L'Histoire est en marche. Le geste de l'écolière de quinze ans est sur le point de mettre fin à la ségrégation aux Etats-Unis. Personne ne le saura. Elle sera soigneusement gommée du récit. Elle vit encore aujourd'hui à New York où elle s'est installée très tôt avec son fils Raymond pour commencer une nouvelle vie d'infirmière. Elle est âgée de soixante-dix-neuf ans. Malheureusement, Raymond a été rattrapé par le tumulte d'une vie volée : il est mort d'overdose. Si Claudette Colvin n'a jamais été l'héroïne publique qu'elle aurait dû être, Tania de Montaigne mentionne qu'au lendemain de la décision historique de la cour suprême, Martin Luther King, accompagné de membres éminents des associations noires, tous mâles, prirent le bus à Montgomery. Le magazine Life a immortalisé le moment et les photos firent le tour du monde. Rosa Parks quant à elle, eut à peine droit à quelques photos. Claudette Colvin et les autres femmes qui, grâce à la class action, ont permis d'aboutir à la décision de la cour suprême sont balayées d'un revers de main par l'Histoire. Elles apprendront par les journaux la décision des juges fédéraux, personne n'a pris soin de les prévenir. Aux Etats-Unis, dans les années 1950, dans les communautés noire comme blanche la domination masculine apparait comme la norme.

Avant d'être adapté en pièce de théâtre, "Noire" est d'abord un livre, une biographie que Tania de Montaigne a consacré à Claudette Colvin, répondant à l'invitation de la collection "Nos héroïnes" chez Grasset qui s'attache à faire (re)découvrir des femmes dont la vie est traversée par un engagement, un combat et qui, pour des raisons diverses, ont été oubliées, volontairement ou non, par l'histoire. Publié en 2015, "Noire. la vie méconnue de Claudette Colvin" a valu à Tania de Montaigne le prix Simone Veil la même année. Stéphane Foenkinos met en scène le récit après l'avoir adapté et c'est naturellement qu'il propose à Tania de Montaigne de prolonger sur scène son rôle d'accompagnatrice qu'elle avait déjà dans le livre. Un temps réservé, elle fini par accepter et c'est heureux pour les spectateurs, tant elle parait habitée par ce récit, communiquant avec justesse l'importance de ce portrait de cette jeune fille aujourd'hui vieille dame, dans l'histoire. Prenant à la lettre la définition de la catharsis au théâtre, Stéphane Foenkinos en fait l'accompagnatrice parfaite pour tenter d'approcher, en essayant de se mettre dans sa peau, Claudette Colvin et au-delà, ressentir ne serait-ce qu'une fraction de seconde ce qui signifiait être noir dans les années 1950 à Montgomery, Alabama : "Prenez une profonde inspiration, soufflez, et suivez ma voix, désormais, vous êtes noir, un noir de l'Alabama dans les années cinquante. Vous voici en Alabama, capitale : Montgomery. Regardez-vous, votre corps change, vous êtes dans la peau et l'âme de Claudette Colvin, jeune fille de quinze ans sans histoire. Depuis toujours, vous savez qu’être noir ne donne aucun droit mais beaucoup de devoirs…"

"Noire", d'après "Noire. La vie de Claudette Colvin" de Tania de Montaigne, m.e.s. Stéphane Foenkinos, avec Tania de Montaigne, 2019 © Gioavnni Cittadinicesi "Noire", d'après "Noire. La vie de Claudette Colvin" de Tania de Montaigne, m.e.s. Stéphane Foenkinos, avec Tania de Montaigne, 2019 © Gioavnni Cittadinicesi

NOIRE - Texte et jeu de Tania de Montaigne, mise en scène de Stéphane Foenkinos

Théâtre du Rond-Point (Salle Jean Tardieu à 18h30) jusqu'au 30 juin
2, avenue Franckin Roosevelt 75 008 Paris

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