Lettre à Marceline

La cinéaste et écrivaine française Marceline Loridan-Ivens, survivante des camps de la mort, est décédée le 18 septembre. Avec elle partent les derniers témoins directs de la folie des hommes qui précipita l'humanité au bord du gouffre lorsque le régime nazi extermina près de six millions de juifs. Au moment où l'Europe perd la mémoire, récit d'un destin exemplaire.

Chère Madame, 

 J’éprouve une tristesse immense à l’annonce de votre décès. Vous quittez le monde à un moment où l’Europe, désormais amnésique avec la perte des derniers gardiens de sa mémoire, survivants de l’horreur des hommes dont vous étiez l'un des témoins directs, retrouve son ignoble manteau brun. J'aimerais croire, Madame, que votre fantôme, accompagné de ceux de Simone, Lucie, Charlotte et de millions d'autres, hantera nos vies pour raconter l'indicible, pour témoigner encore et encore que ce qui est au-delà de l'imaginable s'est pourtant produit. Malheureusement, à la disparition succède l'oubli, il en va ainsi chez les humains. Alors, l'histoire recommence. 

 La barbarie n'a pas le visage d'un monstre effrayant mais simplement celui d'un homme. Cette "banalité du mal" que la philosophe Hannah Arendt théorisa lors du procès d'Eichmann à Jérusalem en 1961, suscita de nombreuses critiques d'une violence inouïe. Beaucoup d'entre nous sont incapables d'admettre que le mal puisse être ordinaire. La thèse d'Arendt se retrouve pourtant dans l'humanité malade et absurde de l'écrivain irlandais Samuel Beckett qui traduit son profond pessimisme face à la condition humaine. Elle s'incarne dans une société autrichienne dont Thomas Bernhard dénonce le déni dans les silences et les non-dits d'une nation où les sympathies pour les idées nazies n'ont jamais cessé. La récente accession au pouvoir de l'extrême droite à Vienne donne tristement raison à l'auteur qui dans son testament avait interdit la représentation de ses pièces en Autriche. 

 Vous êtes née Marceline Rozenberg dans une famille de juifs polonais installée en France depuis 1919, quittant son pays pour fuir les pogroms. En raison de votre patronyme, vous avez été arrêtée dans le Vaucluse avec votre père, puis transférée à Drancy avant d'être déportée à Auschwitz-Birkenau par le convoi 71 du 13 avril 1944, le même que celui de Simone Veil avec laquelle vous liez une amitié qui restera indéfectible, le même que celui de la psychanalyste Anne-Lise Stren, le même enfin que celui de trente-quatre des quarante-quatre enfants d'Izieu qui seront gazés à leur arrivée. Vous avez quinze ans. C'est la fin de l'innocence. Vous serez transférée à Bergen-Belsen puis à Theresienstadt. Le camp est libéré le 10 mai 1945 par l'Armée Rouge. Pour vous, la fin du monde aura duré treize mois, une éternité, mais vous n'êtes pas morte. Pas tout à fait vivante non plus, on ne peut pas vivre après l'Apocalypse."On a toujours un camp dans la tête, on n'en revient pas" dites-vous."Une partie de soi reste toujours là-bas !".

 On imagine le choc de vos proches face à l'extrême faiblesse des corps, la maladie, les poux, la faim, les regards vides, l'état d'hébétude d'êtres squelettiques qui autrefois avaient été la personne sur la photographie précieusement conservée, enfermée dans une boite devenue reliquaire, unique preuve d'une existence niée à la déportation. En France, soixante-seize mille juifs ont été arrêtés puis déportés vers les camps d'extermination nazis, beaucoup par l'Etat français de Vichy. Deux mille cinq cent sont revenus. Vous étiez de ceux-là. Vous ne vous êtes pas tus comme on l'a trop souvent dit, comment auriez-vous pu? Vous qui aviez vécu "toutes les perversités de l'enfer" selon vos propres mots. Vous qui aviez été déchus de vos statuts d'êtres humains afin que les soldats allemands ne perdent pas la raison en réalisant qu'ils exterminaient leurs semblables. 

 78 750, vous êtes revenue d'entre les morts avec ces chiffres tatoués à votre poignet. Au début, vous avez songé à faire retirer le numéro de matricule, finalement vous l'avez gardé. Aujourd'hui, le bleu un peu délavé des chiffres qui se perdent entre vos taches de rousseur intrigue les jeunes générations qui ignorent qu'à Auschwitz comme dans les autres camps de la mort nazis, le numéro de matricule était tatoué à même la peau, comme pour des animaux.

 Le foyer retrouvé constitue un étrange environnement familier. Tout est à sa place et pourtant rien ne l'est vraiment. Le retour à la vie s'accompagne du deuil du monde d'avant. Celui de la pureté et de l'insouciance s'est éteint lors de votre arrivée à Auschwitz-Birkenau. Dans "Ma vie Balagan", vous évoquez le retour de déportation. Vous racontez la folie qui assaillent les juifs survivants, un état de démence qui durera plusieurs années, pour certains, toute leur vie. Vous racontez les suicides des uns, les décès rapides des autres liés aux séquelles du traumatisme du camp. Comment dans ces conditions raconter l'horreur à ceux qui ne l'ont pas vécu ? Cela parait impossible, au-delà de l'entendement. L'ineffable, lorsqu'il est raconté par un fou, confirme son insanité. Lorsqu'il est évoqué par quelqu'un d'a priori sain d'esprit, il devient le symptôme d'un trouble mental qui décrédibilise son narrateur.

 Après la guerre vous n'adhérez qu'une année au Parti communiste français en raison de sa position lors de l'insurrection de Budapest.  A Paris, vous êtes porteuse de valises pour le FLN Algérien. En 1960, le sociologue Edgard Morin vous invite à participer au tournage de "Chroniques d'un été". Co-réalisé avec l'ethnologue et cinéaste Jean Rouch, le film se veut le manifeste du cinéma-réalité en proposant un état des lieux de la France d'alors. Vous y traversez la place de la Concorde dans une séquence bouleversante où vous racontez la déportation, votre père, les camps, le retour.  Le témoignage direct d'un survivant des camps d'extermination nazis à une époque où le concept de Shoah n'existe pas. Pour la première fois, le film croise la mémoire des camps avec l'actualité en cours des guerres pour l'indépendance en Algérie et en Afrique subsaharienne. Pourtant ce film, qui suscita votre vocation de cinéaste, fait polémique. Vous-même avez estimé à l'époque qu'il s'arrangeait avec la vérité plus qu'il ne la montrait.

 Puis il y eu la rencontre avec le "Hollandais volant". C'était en 1963. Joris Ivens, réalisateur de films documentaires de trente ans votre ainé, sera le grand amour de votre vie. Avec lui, vous réaliserez "le dix-septième parallèle" en 1967, témoignage de la vie quotidienne pendant la guerre du Vietnam, puis, "Comment Yukong déplaça des montagnes", film titanesque de douze heures évoquant le Chine après la révolution culturelle avec lequel vous vouliez créer "une sorte de pont entre l'Orient et l'Occident". On vous reprochera votre complaisance envers le régime maoïste. A la mort de Joris en 1989, vous commencez à tourner seule des documentaires sur Auschwitz et sur la Shoah que vous allez inlassablement présenter dans des écoles. En 2003, vous tournez à Auschwitz "La petite prairie aux bouleaux" avec Anouk Aimée. Ce sera votre unique film de fiction, ce sera aussi le premier jamais tourné à Birkenau.

 Vous rappelez que la France n'a pas fait le travail qu'elle aurait dû faire après la guerre. "Les camps détruisent même ceux qui n'y sont pas allés" disiez-vous, à propos du suicide de votre frère et, plus tard, de l'une de vos sœurs. Vous n'avez jamais voulu d'enfant de peur que tout recommence. Depuis l'an 2000, vous portez l'étoile de David autour du cou. Vous ne l'aviez jamais fait auparavant. Vous n'êtes pas croyante mais devant la montée de l'antisémitisme et la barbarie de l'affaire Ilan Hallimi, vous revendiquez. "Est-ce que les Français seraient descendus dans la rue s’il n’y avait eu que des victimes juives début janvier ?" interrogez-vous au micro de la Matinale de France Inter, le 27 janvier 2015, vous la fille de Birkenau. Il n'y a pas d'épilogue à la tragédie des camps.

 Au moment où la bêtise et l'ignorance l'emportent sur la pensée, où une parole désormais décomplexée autorise les discours de haine, "Je suis partout", le quotidien collabo appelant à la délation durant la Seconde guerre mondiale, s'incarnerait dans un talk show télévisé où des gnomes haineux, étriqués dans leur costume cravate un peu rance seraient autorisés par des chaines de télévision avides d'audimat à déchoir des individus en fonction de la consonance de leur nom, où des animateurs débiles pourraient librement dénoncer en direct des homosexuels ou insulter des femmes, où des journalistes interrogeraient des victimes d'attentats devant les cadavres encore chauds de leurs proches. Alors que l'avènement des médiocres, l'avidité des puissants, la disparition des justes annoncent le pire, je souhaitais, Madame, vous saluer et vous remercier pour votre courage immense. Votre souvenir restera tel le bleu du ciel de Georges Bataille, l'indispensable espoir d'un monde qui doute. 

Marceline Loridan-Ivens (avec Anouk Aimée, sur le tournage de "La petite prairie aux boulots" en 2003. © Marceline Loridan-Ivens Marceline Loridan-Ivens (avec Anouk Aimée, sur le tournage de "La petite prairie aux boulots" en 2003. © Marceline Loridan-Ivens

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