Claude Iverné, la couleur au-delà des apparences

La galerie Agathe Gaillard consacre une exposition à la couleur dans l'œuvre de Claude Iverné dont un simple accident de tirage érigé en protocole va définir les teintes sourdes d'une gamme chromatique où les nuances semblent incarner un refus du manichéisme. Se méfiant très tôt de la couleur jugée trop réaliste, il propose avec sa palette singulière proche du pastel une autre lecture du monde.

Claude Iverné, "Barbier & Salon de coiffure, tribu Zaghawa, Geneina, Darfour ouest", décembre 2005, "De la couleur", Galerie Agathe Gaillard, 2017-18 © Claude Iverné / Elnour Claude Iverné, "Barbier & Salon de coiffure, tribu Zaghawa, Geneina, Darfour ouest", décembre 2005, "De la couleur", Galerie Agathe Gaillard, 2017-18 © Claude Iverné / Elnour

Lauréat du Prix Henri Cartier-Bresson 2015 pour son projet documentaire "Bilad es Sudan" qui fut exposé l'an passé à la fondation éponyme avant d'être présentée à la Fondation Aperture à New York, le photographe Claude Iverné fait l'objet d'une exposition à la galerie Agathe Gaillard interrogeant la couleur dans son œuvre.  Elle s'ancre évidement au Soudan, pays où il réalise une grande partie de son travail depuis presque vingt ans. Simplement intitulée "De la couleur", elle diffère quelque peu du projet précédent en prenant un parti-pris résolument plastique. Les images que composent Claude Iverné, qu'il s'agisse du salon d'un barbier, d'un majestueux baobab ou du détail d'un vêtement sur lequel repose un chapelet, se caractérisent par cette infime variation dans les nuances de gris ou dans les tons colorés donnant inlassablement une sensation de douceur de la lumière que vient renforcer le délicat travail au tirage. Pas de tonalités vives ni tranchées ici : le photographe se méfie depuis toujours d'une couleur franche, faux semblant d'une vérité qu'elle dénature. Préférant échapper au réel, il semble faire de l'usage de la couleur un manifeste contre le manichéisme.

"Photographier comme l'oeil humain voit"

 Formé auprès des  grands noms de la mode, il débute sa carrière chez Pierre Cardin en 1985, maison qu'il quitte deux ans plus tard pour redevenir assistant afin de parfaire sa formation auprès des grands photographes de la publicité et de la mode. Prenant ses distances avec ce milieu dès 1992, il se consacre à des projets de photoreportage et de portraits. Ces derniers le font connaitre auprès de la presse qui va rapidement le solliciter. Loin de se cantonner à un genre, il fréquente aux Beaux-arts de Paris le séminaire de Jean-François Chevrier. Son travail s'émancipe alors et se singularise à mi chemin entre la photographie plasticienne et le documentaire social. Privilégiant l'intime comme révélateur du monde, il revendique l'œil humain comme formule d'enregistrement. 

Claude Iverné découvre le Soudan en 1998 lorsqu'il parcourt Darb al Arba'ïn, la piste des Quarante reliant jadis l'Egypte au sultanat du Darfour. Fasciné par la découverte de ce pays aux nombreuses influences qui s'opposent, il décide de le documenter en s'y rendant à de nombreuses reprises, allant jusqu'à apprendre sa langue, l'arabe. S'intéressant à la production des modes de représentations du territoire et de son identité, il interroge les archives de ses collègues soudanais et fonde en 2003 El Nour (la lumière), bureau de recherches et de documentation qui réunit photographes, artistes, scientifiques et écrivains autour de la conservation de ce patrimoine. Aujourd'hui l'institution a déjà archivé et numérisé 12 000 images qui composent une partie de la mémoire d’un territoire (Soudan nord et sud confondus) grand comme cinq fois la France “Ce fonds a l’intérêt de couvrir plusieurs périodes très contrastées. On y trouve à la fois des images des années 1950-1960 (une période marquée par une évidente liberté des mœurs), des portraits réalisés en studio pendant les années noires, mais aussi des productions récentes (depuis 2000) où l’on perçoit la poussée de sève qui caractérise la société soudanaise actuelle.” indique Claude Inverné.

L'attribution du prix Henri Cartier-Bresson lui permet de poursuivre son projet photographique au long cours, documentant ce territoire, l'ouvrant au Soudan du Sud. La province a obtenu son indépendance en 2011 en devant le centre-quatre-vingt-treizième pays du monde, mettant un terme à un demi-siècle d'affrontements violents. Aux tirages en noirs et blancs du nord répondent ceux en couleurs du sud, mieux adaptés selon lui pour dépeindre le tintamarre qui raisonne en permanence dans le nouvel état. Ici, le photographe enregistre les derniers instants d'un monde qui n'est déjà plus. Les importantes réserves pétrolières qui s'y trouvent ont brutalement précipité dans l'économie de marché un pays jusque-là dominé par le pastoralisme nomade.

Poétique de la couleur

Claude Iverné, "Chemise rose" © Claude Iverné Claude Iverné, "Chemise rose" © Claude Iverné

Claude Iverné cherche, invente, expérimente sans cesse les limites techniques et esthétiques qu'offrent le noir comme la couleur. Il va jusqu'à rédiger une charte adaptée du fameux Zone System d'Ansel Adams – technique photographique ayant pour but d'obtenir un négatif le plus idéal possible afin qu'il donne un positif de qualité quelle que soit la technique choisie – pour inversibles et négatifs. De la même façon qu'il privilégie dans ses déplacements l'errance aux voyages trop organisés, Iverné ne s'interdit pas l'accident de laboratoire. Lorsqu'il décide contre toutes les règles d'usages de développer un tirage manifestement surexposé, le résultat semble si probant qu’il l'érige très vite en protocole, mettant au point une palette de couleurs singulières, sobre nuancier aux infinies subtilités qui atteste que le gris est aussi une couleur. Suffisamment décalée pour indiquer au regardeur qu'elle n'est pas plus vraie qu'un pastel ou un fusain, sa palette ne s'oppose pourtant pas à la vision de l'œil humain. Elle autorise plutôt un autre regard sur le monde, ouvrant un peu plus l'imaginaire du spectateur. “Rien ici n’est vérité, explique l’artiste. C’est dans les failles, entre les lignes, que germe l’imaginaire“.

 

Claude Iverné "De la couleur" 

Jusqu’au au 4 février 2018

Galerie Agathe Gaillard - 3 rue du Pont Louis Philippe 75004 Paris

Du mardi au samedi, de 14h à 19h et sur rendez-vous.

 

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