Le petit théâtre révolutionnaire de Martine Feipel et Jean Bechameil

A Bruxelles, Martine Feipel et Jean Bechameil occupent la grande nef de l'ancienne Patinoire Royale pour mener à bien leur révolution mécatronique. "Automatic révolution" à la galerie Valérie Bach invite à l'appropriation des outils de création pour reprendre en main nos vies. Un appel plastique et poétique célébrant les vertus de la révolte, qui trouve un étonnant écho dans l'actualité.

Martine Feipel et Jean Bechameil, "Contrat Construction Unit", 2014, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, "Contrat Construction Unit", 2014, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

Après l'exposition  "Theater of desorder" au Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain l'an passé, Martine Feipel et Jean Bechameil poursuivent leur révolution mécatronique (alliant mécanique, électronique, informatique et automatique) dans le décor olympien de la grande nef de l'ancienne Patinoire Royale de Bruxelles qui sert d'écrin à la galerie Valérie Bach. Le ton est donné dès l'entrée où un étendard suspendu à une fourche, portant l'inscription : "Révolution je t'aime", accueille le visiteur dans une ode à la désobéissance civique. Le couple franco-luxembourgeois met en scène les instruments d'une joyeuse rébellion, appelant à prendre possession de la robotique industrielle qui programme désormais l'organisation de la société. Martine Feipel et Jean Bechameil voient, dans une production mondiale toujours plus abondante aux coûts continuellement en baisse, une déliquescence du système économique actuel annonçant le retour de la mini-fabrique ou fabrique de proximité. Ils appellent à une réappropriation de l'outil de travail qui trouve son origine dans la description du système productif de l'établissage dans l'horlogerie du Jura suisse, à La Chaux-de-Fonds et à Locle, que fait Karl Marx dans le Capital et pour lesquelles il invente le terme de "ville-manufacture" en raison des immeubles d'habitations conçus spécifiquement pour le travail à domicile. Pour lui, la Chaux-de-Fonds est une "einzige Uhrenmanufaktur", c'est à dire une ville qui ne vit que pour et par l’horlogerie qui est présente dans tout le tissu urbain. Cette industrie comptait en 1870, l'année de la parution du manifeste du théoricien allemand, quarante-huit métiers horlogers différents grâce à la division du travail de production en petites unités indépendantes. Marx appellera à s'emparer de l'outil de travail (à l'époque la machine outil) avec en tête l'exemple de l'indépendance des artisans horlogers de La Chaux-de-Fonds. Martine Feipel et Jean Bechameil revendiquent donc la reconquête de leur liberté perdue et lancent un appel à l'appropriation des instruments de création, désormais pré-requis à la récupération des moyens de production.

Marx, Kubrick et la robotique industrielle

Martine Feipel et Jean Bechameil, "Ni robot n esclave", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, "Ni robot n esclave", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

En invitant le visiteur à faire sien l'outil de la robotique industrielle de pointe et à en maîtriser les usages, le duo crée une faille dans le système qui, automatisé, programmé, informatisé par des machines ultra-puissantes devient, avec l'enregistrement et le stockage des toutes les données, y compris personnelles, un formidable réseau de surveillance mondialisé des individus. Le soulèvement artistique autorise un dérèglement politico-poétique du contrôle exercé sur nos existences par l'outil programme, que le réalisateur britannique Stanley Kubrick avait formalisé il y a cinquante ans dans "2001, l'odyssée de l'espace", le baptisant du nom de Hal. S'il avait attribué une sensibilité à la machine, ce qui est techniquement impossible encore aujourd'hui et qui précisément la différencie de l'humain, le fond est identique, pointant déjà la privation de liberté de l'homme face au contrôle exercé par l'outil mécatronique, aujourd'hui robot intelligent. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les progrès informatiques et électroniques ont radicalement changé notre façon d'appréhender le monde. Cette technologie s'est muée en révolution cybernétique avec l'accès à Internet pour tous qui, jusque-là, était utilisé à des fins militaires et scientifiques. Une révolution achevée avec l'avènement de l'intelligence artificielle dans notre vie quotidienne, de la voiture au smartphone en passant par la cuisine intelligente, nos vies sont de plus en plus gérées par des machines dont la puissance est bien supérieure aux capacités humaines. Martine Feipel et Jean Bechameil défont ici le "storytelling" d'une technologie de pointe au service de l'homme mais dont il est pourtant tenu à l'écart. Le couple appelle à une prise de possession sauvage et sans limite de la robotique industrielle et de ses usages à des fins non productives, subversion ultime pour une société régie par le modèle capitaliste poussé à l'extrême.

Poétique d'une révolution

Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

La statue de Lénine, décapitée, a le cœur qui bat encore à la faveur du génie mécanique. Derrière elle, une cloche d'église posée au sol laisse échapper une mélopée formée par le rythme des revendications scandées par des manifestants, seules voix humaines de l'exposition. Plus loin, un ensemble de bannières aux couleurs chatoyantes suspendues à des objets domestiques tels des balais ou autres bêches et binettes de jardin, laisse l'imaginaire reconstruire la manifestation : "Enragez-vous", "La folie est à l'ordre du jour" ou encore "Le futur est notre seul objectif" qui pourrait sans aucun doute être portée en procession le samedi dans les rues de Paris depuis trois mois. L'une d'entre elles proclame "Ni robot, ni esclave". Martine Feipel et Jean Bechameil affirment ici leur foi en l'humanité, leur indéfectible croyance en l'avenir en défendant l'idée d'une révolution sans chaos ni destruction mais au contraire positive et créatrice d'une société nouvelle. C'est précisément ce qu'aspire à être toute révolte populaire. Tous les slogans sont issus des mouvements de mai 68 ou d'autres révolutions internationales et indiquent cette envie de liberté, cette folie douce qui traduit le besoin de s'affranchir de normes sociales souvent sclérosantes, ce rêve d'une utopie à venir à travers une petite histoire du langage révolutionnaire au XXè siècle. 

Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles
Lorsque l'on pénètre dans la grande nef, on est saisit par un sentiment de mélancolie qu'accentue la théâtralité revendiquée d'une exposition comprise comme une installation unique où désormais le son acquiert une importance fondamentale. Les deux artistes ont éprouvé le besoin de rendre compte de la tonalité particulière de la machine à la suite de leur résidence sur le site luxembourgeois d'Arcelor Mittal. Le studio créateur de sons ThinknTalk, fidèles collaborateurs du couple, à créer une partition phonique à partir du souhait des artistes de donner à entendre des gémissements mécaniques. C'est une complainte mélangeant les sonorités de la machine et de l'homme, le cri à la fois organique et électronique d'un robot à la sensibilité humaine qui rappelle à nouveau le souvenir de Hal, l'invention de Kubrick. Dans cette atmosphère intemporelle, la mélancolie s'exprime aussi à travers l'idée du cycle, du recommencement, omniprésente dans les œuvres de Martine Feipel et Jean Béchameil. Ici, le religieux redevient un marqueur politique dans l'écho que trouve la cloche couchée au sol (réemploi d'une précédente installation où elle se balançait tout en restant muette) d'où sortent les lamentations des manifestants, avec le mégaphone doré, symbole des grands rassemblements pour les luttes sociales. Si elles annoncent les différentes prières du jour, les cloches des églises, citadines ou campagnardes, sonnaient jusqu'à il y a peu le tocsin, le glas, annonçaient les évènements marquants qui traversent la vie d'une communauté, d'une nation.

Martine Feipel et Jean Bechameil, "Sun and moins", 2019, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, "Sun and moins", 2019, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

Oeuvre totale, "Automatic revolution" étoffe donc un peu plus encore le "Theater of desorder" qui l'a précédé. L’influence mécanique du début du XXème siècle, particulièrement l’effervescence qui traverse les années 1920, est toujours manifeste ici, participant de l'ambiance nostalgique qui parcourt l'exposition. ”Contra construction unit", l'immense sculpture d'inspiration cubiste, s'ébranle dans un mouvement circulaire qui fait penser à un manège dont les parois et les éléments du décor tournent sur eux-mêmes pour composer à chaque instant une figure différente. On y décèle l'écho du Bahaus dans le goût pour la mise en scène que vient renforcer l'ouverture d'un immense rideau, signal du début de la représentation du théâtre du monde. Deux promontoires placés de part et d'autre de la sculpture proposent des points de vue privilégiés sur une civilisation en perpétuelle évolution. Une suite de tableaux reprenant les motifs de ronds, de triangles ou de rectangles aux couleurs vert amande, jaune oranger ou rouge carmin qui composent la sculpture parachèvent ce petit théâtre révolutionnaire dont le fonctionnement est régi par un programme informatique composé comme une partition de musique qui serait jouée pour les derniers modèles d'outils d'une technologie de pointe que les deux artistes détournent à des fins non productives.

Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles Martine Feipel et Jean Bechameil, vue de l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

C'est sur l'estrade de la grande nef, à l'opposé de la sculpture mobile qu'est installé l'immense caisson vitré rempli de circuits électroniques agencés de telle manière que cela lui donne l'allure d'une ville miniature. De part et d'autre de la boîte sort une multitude de fils d'alimentation. Ici sont gérés les ordres qui orchestrent la chorégraphie esquissée par l'ensemble des éléments de l'exposition-manifeste. Le son, le mouvement, la synchronisation répondent à un programme informatique extrêmement précis, le même que celui qui gère, par exemple, la coordination de feux tricolores en milieu urbain. Hal gère aujourd'hui notre quotidien. En se l'appropriant pour le détourner de sa fonction première – le seul enjeu ici est la mise en fonction de la chorégraphie des objets de l'exposition – le couple fait un double acte politique. D'une part il fait entrer les outils les plus récents de la technologie de pointe dans le domaine public, indiquant à tous la possibilité de leur utilisation. D'autre part, ils l'utilisent à des fins non productives, introduisant un dysfonctionnement dans un marché économique mondialisé. Ils appellent à la multiplication de ce détournement. Penser la positivité des choses, les détourner plutôt que les condamner, s'affranchir de la contrainte pour devenir libre. Ainsi, sans chaos ni destruction, la révolution idéale de Martine Feipel et Jean Bechameil se joue dans le petit théâtre de la création artistique contemporaine en prenant soin de s'inscrire dans une histoire de l'art du XXème siècle dans laquelle le constructivisme, mouvement né avec la Révolution russe des recherches formelles en réaction contre l'"ordre ancien", occupe une place particulière, celle de tous les possibles suscités par l'élan de ces années d'intenses innovations et qui se retrouve dans le Bauhaus allemand, le cubisme tchèque, le futurisme italien ou le mouvement néerlandais De Stijl. Ce modernisme alliait les pratiques classiques de la création plastique aux nouvelles technologies détournées de leur destination industrielle, exactement comme le font Martine Feipel et Jean Bechameil dans leur œuvre.

 

Studio Thinkntalk, Martine Feipel et Jean Bechameil, déambulation sonore dans l'exposition "Automatic revolution", 2019, La Patinoire Royale / Galerie Valerie Bach © Martine Feipel et Jean Bechameil, courtesy galerie Valérie Bach, Bruxelles

Martine Feipel & Jean Bechameil - "Automatic Revolution"

Jusqu’au 28 mars 2019 - Du mardi au samedi, de 11h à 18h.

La Patinoire Royale - Galerie Valérie Bach
Rue Veydt, 15
B - 1060 BRUXELLES

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