Le voyage à Nantes de Mircea Cantor

Mircea Cantor revient à Nantes avec une exposition en forme d'autoportrait dont le point de départ est une photographie prise vingt ans auparavant. Au Musée d'arts de la ville, il regarde pour la première fois son passé. En roumain, le mot "Inainte" peut signifier "en avant" ou "comme avant", une ambiguïté qui sied bien à un artiste qui est de partout et de nulle part à la fois.

Mircea Cantor. Untitled (unpredicteble future), 2004 Caisson lumineux. 60 x 80 cm © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste Mircea Cantor. Untitled (unpredicteble future), 2004 Caisson lumineux. 60 x 80 cm © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste

Le Musée d'arts de Nantes saisit l'occasion de la saison France-Roumanie de l'Institut Français pour inviter Mircea Cantor à investir la chapelle de l'Oratoire, convertie en espace d'expositions temporaires au début des années 1980. Pour l'artiste, le voyage à Nantes prend une saveur particulière, un retour en terre des possibles, là où tout a commencé il y a vingt ans. En 1999, le jeune étudiant de l'Académie des beaux-arts de Cluj est invité à intégrer le post diplôme de l'Ecole régionale des beaux-arts de Nantes. Plus tard, il sera repéré par Yvon Lambert et intégrera sa galerie parisienne. "Inainte", qui signifie en roumain "avant" ou "en avant" selon le contexte dans lequel il est employé, résume parfaitement l'ambiguïté qui traverse l'exposition et le travail de l'artiste. Il se penche ici pour la première fois sur son passé, posant un regard rétrospectif dans lequel l'absence de dessin est volontaire, remplacé par la photographie et la vidéo. Le point de départ est une image réalisée sur l'île de Nantes en 2000, intitulé "All the directions". On y voit Mircea Cantor faisant de l'auto-stop. Il tient un panneau immaculé, sans indication de direction, ou plutôt, signalant que toutes les directions sont des possibles. Mircea Cantor est de partout et de nulle part en même temps. L'histoire qu'il s'apprête à nous conter est à la fois géographique et personnelle.

Mircea Cantor. All the directions, 2000 Impression jet d’encre, plexiglass.137 x 180 cm, Collection Yvon Lambert, Avignon © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste Collection Yvon Lambert, Avignon Mircea Cantor. All the directions, 2000 Impression jet d’encre, plexiglass.137 x 180 cm, Collection Yvon Lambert, Avignon © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste Collection Yvon Lambert, Avignon

Dans cet espace de la chapelle de l'Oratoire, compliqué, baroque, très monumental, l'artiste fait le choix d'un dialogue entre des pièces existantes, parfois inédites qui, réunies, composent une installation à part entière. Pas de nouvelle pièce à proprement parler : l'exposition fait œuvre. Mircea Cantor a vécu à Nantes de 1999 à 2003. Il a même était l'un des gardiens du musée qui le célèbre aujourd'hui. L'exposition s'articule autour de trois pièces centrales :  la photographie "All the directions" prise à Nantes et deux vidéos, l'une réalisée à Tirana en Albanie, la seconde au Japon. Elles sont accompagnées d'œuvres intermédiaires – celles avec ses fils notamment – parmi lesquelles se répète à l'infini la phrase prononcée en anglais, à la fois naïve et lucide, "I decided not to save the world". Ce postulat, prononcé avec toute l'insouciance d'un enfant de trois ans, est placé en préambule de l'exposition, il en donne le ton, annonce qu’elle non plus ne va pas changer le monde. Les enfants apparaissent comme autant de projections de leur père. On trouve également des œuvres anciennes inédites. L'ensemble traverse plus de vingt-cinq ans, de 1992 à aujourd'hui. "All the directions", le point de départ de ce parcours, est réalisé alors qu'un groupe d'artistes du post diplôme de l'école se rend à New York. Initialement prévu dans ce voyage, Mircea Cantor voit son visa refusé. C'est cette photographie, montrée à New York avec les autres œuvres des artistes du groupe, qui lui permet d'être "présent" malgré tout. Neuf ans sépare cette pièce de la vidéo performance de Tirana, dix-huit de celle de Tokyo. Ces deux dernières sont des films mis en scène. On peut y voir, dans les deux cas, un rassemblement de personnes portant, à la manière de pancartes revendicatives, dans la première, des miroirs reflétant la propre image des manifestants, et dans la seconde, des grands carrés de Plexiglas, symbolisant le notion de transparence propre à la démocratie,  garantissant le pouvoir individuel. Les bannières nippones sont présentes à Nantes, déposées dans l'un de recoins de l'ancienne chapelle. Elles forment une installation dont on aurait presque envie de se saisir en ce moment. Ces trois œuvres interrogent la vérité. A quel point peut-on être objectif, juste, dans une exposition personnelle? 

Mircea Cantor, Adjective to your presence, 2018, Film HD, 38', oeuvre produite avec le soutien de la Fondation d'entreprise Hermès © Mircea Cantor, courtesy de l'artiste, Magazzino, Rome, Dvir Gallery, Tel Aviv / Bruxelles et VNH Gallery, Paris. Mircea Cantor, Adjective to your presence, 2018, Film HD, 38', oeuvre produite avec le soutien de la Fondation d'entreprise Hermès © Mircea Cantor, courtesy de l'artiste, Magazzino, Rome, Dvir Gallery, Tel Aviv / Bruxelles et VNH Gallery, Paris.

Mircea Cantor, Elias (hommage à Georges de la Tour), 2019, Impression jet d'encre sur papier Hahnemühle © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste, Photo: Guillaume Lasserre Mircea Cantor, Elias (hommage à Georges de la Tour), 2019, Impression jet d'encre sur papier Hahnemühle © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste, Photo: Guillaume Lasserre

Mircea Cantor n'a que quinze ans lorsqu'il réalise son premier travail photographique. En 1992, trois ans après la révolution roumaine, il photographie la transformation du paysage se trouvant devant son bloc d'habitation. L'œuvre, montrée ici pour la première fois, est intitulée "Nouveau visage du capitalisme". Elle annonce le désastre lié à l'irréversible introduction du capitalisme. Sa première série photographique est consacrée à la disparition, la privatisation des arbres. A l'époque, posséder un appareil photo n'est pas une chose commune en Roumanie. Dès le départ, il tire lui-même ses photographies de peur que ses images soient détruites. Son arrivée en France correspond à une période euphorique. Il est pris d'une frénésie d'expérimentations. Présentée pour la première fois, "36 vues d'elle" (2003), se compose de trente-six négatifs d'une performance au cours de laquelle sa compagne mange une pomme. Cet ensemble photographique laisse déjà transparaître l'intérêt de l'artiste pour l'image en mouvement et la vidéo. Le petit "Autoportrait à la Tour de Bretagne dédoublée" est la seule de ses images réalisée à l'aide d'un logiciel informatique. Il la compose comme une carte postale qu'il enverrait à sa mère. Exécutée en 2001, la photographie de la double Tour de Bretagne prend alors les contours troublants de ceux des Twin Towers. Non loin, le cliché d'une truie allaitant ses petits est la seule image de l'exposition qui illustre sa fascination pour les animaux. Elle jouxte "Ail habillé en oignon", sorte d'autoportrait où les nombreuses couches de l'oignon offrent la possibilité de s'y cacher. L'artiste rend un hommage à Georges de la Tour en faisant poser son fils qui est en train de jouer aux petits soldats, et dont la main vient occulter la source de lumière. Cantor, qui fut donc gardien au Musée d'arts de Nantes juste après son année de post diplôme, connait très bien les collections. Il se souvient ici du clair-obscur du "songe de Joseph", l'un des chefs-d’œuvre du lieu. Réalisée au smartphone, "Elias (Hommage à Georges de la Tour)" est l'unique oeuvre nouvelle de l'exposition.

Mircea Cantor. Wind Orchestra, 2012 13’’ en boucle. Film HD © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste et Magazzino, Rome Mircea Cantor. Wind Orchestra, 2012 13’’ en boucle. Film HD © Mircea Cantor / Courtesy de l’artiste et Magazzino, Rome

L'ensemble du parcours est ponctué de petites vidéos très courtes, qui dénotent une volonté de montrer une action très forte à une époque saturée par les images, une volonté de repousser les limites du langage de l'image en mouvement par un découpage de la réalité. "Vertical affair" (19 s.) montre son premier fils, alors âgé de trois ans, coupant un filet d'eau avec une paire de ciseaux. Plus loin deux vidéos semblent se répondre dans leur accrochage : "Wind orchestra" donne à voir un acte très simple. Un petit garçon souffle sur trois couteaux suspendus, entrainant leur chute. En mettant en scène cette légèreté du geste opposé à la violence, l'artiste montre qu'on peut renverser une situation avec presque rien. La fragilité des couteaux est révélée par le souffle de l'enfant. Il se réfère à un passage du Talmud où tout peut être vaincu y compris la mort, soulignant la relativité de ce qui est fort. Dans la seconde, un enfant répète à l'infini "Je ne peux rien te donner" en italien. L'affirmation parait égoïste mais les enfants ne possèdent rien.

Mircea Cantor photographie sa main, la "main de l'artiste", afin de transmettre une pensée dans une physicalité immédiate. Sur une première image, un billet de un dollar tatoué au henné dans la paume de sa main, représente le monde matériel, sensé disparaitre en même temps que la teinture naturelle. Dans une autre, la main tient les restes d'un petit objet en bois, rappelant que toute chose est éphémère. Le grand "Holy flowers" rassemble des armes israéliennes, multipliées par des miroirs de sorte qu'elles composent un nouvel objet, un kaléidoscope laissant apparaitre des rosaces, des flocons de neige. L'artiste déconstruit ici la violence.

Mircea Cantor. Holy Flowers, 2010 12 photographies noir et blanc, impression jet d’encre sur papier Hahnemuehle. 99 x 65 cm (chacune) © Mircea Cantor Courtesy de l’artiste et Dvir Gallery, Tel Aviv/Brussels Mircea Cantor. Holy Flowers, 2010 12 photographies noir et blanc, impression jet d’encre sur papier Hahnemuehle. 99 x 65 cm (chacune) © Mircea Cantor Courtesy de l’artiste et Dvir Gallery, Tel Aviv/Brussels

Etonnamment, "Inainte" est la première exposition de Mircea Cantor à Nantes. Dans la chapelle de l'Oratoire du Musée d'arts, les œuvres choisies se répondent entre elles. Les gestes issus des vidéos leur font écho. Ils déterminent un ensemble qui forme l'instantané d'un état à un moment donné, une exposition intime, différente, généreuse. "I decided not to save the world", la phrase qui introduit l'exposition résonne presque comme un engagement, indique qu'elle n'est pas révolutionnaire, ne va pas changer la vie. Lorsqu'on aborde la question de la présence permanente de ses enfants dans ses films, Mircea Cantor évoque en souriant l'aisance juridique. Certes, le parent qu'il est peut donner toute autorisation à l'artiste. Cependant, en y regardant attentivement, ils représentent autre chose. Ces enfants plein de raison incarnent par leurs gestes, leurs propos, les mille visages d'un père pris en étau entre lucidité et utopie, traduisant le doux désenchantement déjà manifeste dans l'image du jeune autostoppeur il y a vingt ans et qui fait du retour à Nantes, période heureuse où s'ouvrait le monde, une promenade entre rêve et réalité, teintée d'une mélancolie qui semble indiquer que la quête du bonheur n'a pas (encore) été totalement sacrifiée. 

Mircea Cantor, Înainte, vue de l'exposition, Chapelle de l'Oratoire, Musée d'arts de Nantes, 2019. © Photo : Musée d'arts de Nantes - C. Clos Mircea Cantor, Înainte, vue de l'exposition, Chapelle de l'Oratoire, Musée d'arts de Nantes, 2019. © Photo : Musée d'arts de Nantes - C. Clos

 Mircea Cantor, "Inainte". Commissariat de Katell Jaffrès  - Jusqu’au au 15 septembre 2019.

Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 19h; Nocturne le jeudi jusqu'à 21h.

Musée d'arts de Nantes
10, rue Georges Clémanceau,
44 000 NANTES

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