"Neuf mouvements pour une cavale". Monologue itinérant autour de Jérôme Laronze

Récit de la vie et de la mort d'un fermier conté avec la force du désespoir par sa sœur, Antigone des temps modernes, "Neuf mouvements pour une cavale", tragédie contemporaine de la violence capitaliste en milieu rural, dénonce la mort des paysans et interroge le droit à la violence défensive. Face au déni de justice, la Cie le Désordre des choses transforme le deuil en révolte.

"Neuf mouvements pour une cavale", texte de Guillaume Cayet, m.e.s.d'Aurelia Luscher, Cie Le Désordre des choses, maquette, septembre 2018 © photo : Aurelia Luscher "Neuf mouvements pour une cavale", texte de Guillaume Cayet, m.e.s.d'Aurelia Luscher, Cie Le Désordre des choses, maquette, septembre 2018 © photo : Aurelia Luscher

Les violences policières ne sont pas uniquement perpétrées en zones urbaines dites "sensibles" : elles sont aussi commises en zone rurale. Le récit imaginé par Guillaume Cayet à partir d'un fait divers ignoré par la presse révèle le destin lentement étouffé de Jérôme Laronze, fermier bio à Trivy, village de Sâone-et-Loire, à la tête d'une exploitation d'une centaine de vaches, abattu par un gendarme le 20 mai 2017 après neuf jours de cavale. Il avait trente-six ans. Deux semaines auparavant, Emmmanuel Macron était élu président de la république. Son histoire, édifiante, apparait comme le parfait exemple, le parangon de cette violence exercée par la société capitaliste sur un homme et sur la communauté dont il est issu, celle des paysans. En imposant des normes faites par et pour l'industrie agroalimentaire à de petites exploitations qui ne peuvent les garantir, le monde paysan disparait peu à peu sans faire de bruit. On ne compte plus les suicides la corde au cou ou le fusil dans le cœur. En France, un agriculteur se donne la mort tous les deux jours (source: MSA, Mutuelle sociale agricole, 2019), ce qui en fait la catégorie socio-professionnelle la plus touchée, la deuxième cause de mortalité nationale après le cancer. Pour ces populations rurales, nourricières de la nation, paysans depuis plusieurs générations – perpétrer la lignée est un poids de la tradition, de l'héritage symbolique – survivre n'est plus garantie.  

"A la gendarmerie du coin il n'y a plus de place dans le garage qu’on en gare des tracteurs de ceux tombés au combat de l’assiette moins chère et compétitive."

Un tabouret, un écran, la mise en scène épurée d'Aurelia Lüscher répond à la volonté initiale de "sortir des théâtres", inventant une forme hybride, souple et mobile, qui permet de jouer dans les salles de spectacles comme dans les fermes, avec la même exigence technique. Le travail sur la lumière suit ici les neuf jours de cavale. Les neuf mouvements correspondent à neuf états lumineux différents, en partant de la lumière naturelle vers quelque chose de plus artificiel. On quitte le fait divers pour le récit théâtral. La compagnie Le désordre des choses, créée en 2014 par la metteuse en scène et l'auteur autour d'un projet artistique commun, s'articule autour de plusieurs axes dont les écritures contemporaines et la réunion d'une dramaturgie poétique et d'un théâtre politique. "Neuf mouvements pour une cavale" s'inscrit dans un ensemble de recherches baptisé "Sortir de la nuit", lui-même répondant à deux axes distincts mais interconnectés : celui de la fracture coloniale d’une part, et celui des violences policières d’autre part, auquel se rattache la pièce. La compagnie souhaite faire entendre des voix dissidentes, des histoires qui ne sont pas destinées à la scène. 

"Nous n'intéressons pas les trafiquants de l'histoire."

Pour construire le texte, Guillaume Cayet s'est nourri des échanges qu'il a suscités, notamment avec Jean-Paul Ozon, agriculteur bio auvergnat, et surtout Marie-Pierre Laronze, sœur de Jérôme, avocate et porte-parole de la famille. Il prend la forme d'un monologue réparti en neuf mouvements, participant pleinement de cette forme hybride et souple pensée pour être jouée partout, pour tous. L'histoire de Jérôme y est abordée du point de vue du personnage de la sœur, largement inspiré par Marie-Pierre. Seule en scène, elle s'adresse au public, raconte qui était son frère, ce qu'il a vécu, comment il est mort, comment ils meurent tous. Telle une Antigone moderne, elle répète inlassablement l'histoire de sa famille, de ce membre fantôme dont elle a été amputée, réclamant un procès afin que justice soit rendue. "Je ne sais pas vraiment, comment vous raconter l’histoire de mon frère, ce géant." La sœur – formidablement interprétée par Fleur Sulmont – se tient seule face au public. Lorsqu'elle prend la parole, ce sont les questionnements qui viennent en premier. Les réponses, elle ne les a pas. Plus que l'incertitude, c'est l'incompréhension d'une déshumanisation administrative qui a conduit à l'engrenage fatal: une série d'infractions, un contrôle sanitaire de trop. Cette histoire est celle des gagne-petit, des travailleurs de la terre, agriculteurs, éleveurs, trimant douze heures, parfois quatorze heures par jour, garants ancestraux de l'alimentation nationale, dont l'indépendance est menacée par l'instauration de normes imposées par les grands groupes de l'industrie agroalimentaire, à tel point qu'ils en arrivent à douter de leur travail qui se confond avec leur vie. Travailler la terre est un sacerdoce. "Etre paysan.ne c’est pas un métier, c’est un état. Un rapport au monde. Tu nais pas à côté de la bête, ou au-dessus. Mais avec. Tu nais dans la nature. Une vache ça pense." déclare l'une des voix qui compose le cœur antique de cette tragédie. L'Etat, à travers la Direction départementale de protection des populations (D.D.P.P), se charge de la vérification de la bonne application de ces normes en effectuant des contrôles. Parfois les demandes administratives sont inadaptées au concret du terrain. "On trime et un contrôle peut tout mettre à terre. On ressent de l’impuissance et de l’injustice, surtout quand on voit que Lactalis ou la ferme "des 1.000 vaches" font des erreurs infiniment plus grandes et échappent aux sanctions."(Christophe Morantin, éleveur de brebis et maraîcher dans la Drôme, in Marie Astier "Les normes écrasent les agriculteurs", Reporterre, juillet 2018).

Triple violence 

Lorsqu'il était en vie, Jérôme a dû faire face à une triple violence, chacune s'exerçant à la suite de l'autre ou se chevauchant quelquefois. Tout d'abord, il y a le harcèlement administratif: "[...] je suis désolée mais je n’y peux rien c’est la réglementation c’est comme ça pas la peine de je veux dire me regarder comme ça je ne suis pas je veux dire quelqu’une qui vous veut du mal pas la peine vos yeux comme ça de les tenir devant moi j’ai l’autorité vous avez la haine [...] qui gagne? [...] vos bêtes doivent être envoyées à l’abattoir rassurez-vous pas toutes juste celles non-tracées celles sans identité vos migrantes là non certifiées [...] il nous faut des labels sûrs un terroir labellisé [...]" Ainsi parle la dame de la D.D.P.P. L'inspectrice, chargée de contrôler la mise en conformité du cheptel, ne semble pas à son aise. Elle s'exprime vite, le ton souvent infantilisant pour s'assurer que son interlocuteur comprend, se réfugie derrière le règlement. Sans doute, a-t-elle l'habitude de ce regard, probablement des insultes aussi, peut-être a-t-elle conscience des suicidés qui tombent avec la régularité d'un métronome. La domination du contrôleur sur le paysan est due à l'ignorance des droits de ce dernier face au langage administratif ("j’ai l’autorité vous avez la haine [...] qui gagne?") L'inspectrice est chargée sur le terrain de faire respecter le nombre ubuesque de règles évoluant en permanence. La mise en place sur le terrain (c'est à dire par le paysan) de ce système théorique de protection des populations ne semble pas avoir été pensée. Triste ironie que d'avoir évacué l'humain d'une méthode censée le protéger. La conscience à l'abri, retranchée derrière le règlement ("je suis désolée mais je n’y peux rien c’est la réglementation"), la représentante de l'Etat tente de maintenir une distance avec son travail, comme le firent les fonctionnaires en des heures plus sombres encore.

La violence défensive, ensuite, s'incarne dans la tentative de fuite de Jérôme lors de l'ultime contrôle sanitaire alors que la ferme est encerclée par les gendarmes venus saisir le troupeau. Tandis que le peloton s'évertue à rassembler le bétail, Jérôme monte sur son tracteur, un vieux Ferguson qui, au plus fort de sa puissance, doit rouler à trente kilomètres heure. Il devait y avoir une certaine incongruité à le voir faire des allers-retours sur sa terre tandis que les gendarmes le sommaient de s'immobiliser. C'est que Jérôme n'a pas réfléchi. Le geste qui le conduit à démarrer le tracteur pour s'enfuir est un geste de survie qui répond à son instinct, un  réflexe vital. Cette question du droit à la violence est indissociable de l'impunité dont bénéficie le gendarme qui a abattu Jérôme Laronze de trois balles dans le dos. Deux ans après les faits, alors que la famille réclame toujours un procès, aucune suite judiciaire n'a pour l'instant été donnée. La criminalisation de Jérôme Laronze, pour mieux protéger le gendarme auteur des coups de feu mortels, constitue la troisième forme de violence ici. C’est une seconde mort. On fait passer le Géant pour un homme fragile, déséquilibré. Sa cavale est transformée en chasse à l'homme. On le dit dangereux. On instruit son dossier à la place de celui du gendarme. Ainsi, son assassinat pourra être requalifié en légitime défense malgré les tirs, six dont trois mortels, dans le dos. "Dans la voiture sous le siège-passager une arme datant de la Seconde guerre mondiale est retrouvée tu ne t’en es pas servi ce que tu cherchais c’est à te défendre et en te défendant tu es devenu indéfendable -une bête à abattre." précise la sœur. 

"L’apparition de la bête ou la disparition de la honte" 

Au fond, Jérôme Laronze est un résistant. Défenseur fervent d'une agriculture biologique, il a refusé de faire pucer ses vaches, de faire abattre les clandestines. "L’histoire de celui qui a dit « non » et que l’on a tenté de faire taire [...]" (Mouvement 4) L'enjeu du dernier contrôle sanitaire est de saisir la totalité du troupeau afin de faire cesser l'activité d'un homme qui, non seulement, exclut de se conformer aux normes mais en plus, les dénonce comme inefficaces, aberrantes. A la criminalité, il faut ajouter la honte. Ce qu'Edouard Louis dénonce comme la fabrique de la honte dans "Qui a tué mon père", l'invention d'une culpabilité grâce à la mise en place officielle d'un vocabulaire qui stigmatise les plus démunis, s'applique aussi ici. Ce sont les lettres de rappel de mise en conformité, les injonctions, les contrôles de plus en plus fréquents. Tout ce rappel à l'ordre administratif infantilise le paysan, lui indique qu'il fait mal son travail, qu'il ne sait pas, qu'il est coupable.

Le Géant a pris soin de ne pas parler des courriers de la D.D.P.P. à sa famille, ni d'ailleurs d'aucune des difficultés qu'il traverse. La sœur nous apprend qu'il ne se rend plus au déjeuner dominical chez les parents, que l'on a cessé de mettre son assiette ainsi que celle, symbolique, d'une future compagne éventuelle. Les volets bleus de la ferme en haut de la côte sont désormais fermés en permanence. La sœur est inquiète. Tout annonce le drame à venir. Guillaume Gayet adjoint au monologue un chœur qui intervient au début, au milieu et à la fin du spectacle, évoquant précisément la structure du mythe antique d'Antigone. Les voix enregistrées sur le territoire portent la parole de Jérôme et d'autres paysans. Ils rythment le monologue de la sœur qui partage un destin tragique proche de celui d'Assa Traoré dont le frère, Adama, est mort par asphyxie à la gendarmerie de Persan dans le Val-dOise le 19 juillet 2016. Vital pour elles, leur combat est fondamental pour la société dans son ensemble. En les rapprochant, les deux phénomènes rendent compte de la dégradation d’un état de droit. Lorsque Jérôme prend la fuite le 11 mai 2017 au volant de sa Toyota, sans qu'aucune violence ne soit commise, il ne se doute pas que sa cavale va durer neuf jours. Personne d'ailleurs. Au matin du neuvième jour, il est dénoncé par son voisin qui l'a aperçu dans sa ferme où il revient pour se reposer et s'alimenter un peu. C'est un peu plus tard, ce 20 mai 2017, qu'il sera abattu dans le dos par le gendarme. Dans la pièce, lorsqu’ils étaient enfants, les deux garçons étaient dans la même classe à l’école. C’est par le chœur antique que s’achève la pièce, faisant des oubliés de l’Histoire, dont les corps restent interdits sur les scènes de théâtre, l’équivalent des puissants, accordant enfin la même noblesse à leur tragédie. "Si l’histoire est écrite par les vainqueurs, c’est ici celle des vaincu.e.s que la compagnie souhaite écrire."

"Dans cette histoire Polynice-paysan meurt à trente six ans

 sous les balles de son frère de classe Étéocle adjudant créonien

 Dans cette histoire Étéocle a le droit de se défendre

 Et Polynice est rendu indéfendable

 Dans cette histoire Créon déclare non-lieu

 Aucune sépulture

 Nous sommes le chœur des paysan.ne.s impossibles

 Acculé.e.s par les normes

 Acculé.e.s par l’administration

 Longtemps la terre est devenue le texte même

 Et les corps dessus un pré-texte

 Aujourd’hui notre histoire prend la parole

 Et personne ne la fera taire"

Suzanne Husky, "Jérome", 2018, 211 x 190 cm, Tapis, edition de 3 + 2EA © Suzanne Husky, courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris Suzanne Husky, "Jérome", 2018, 211 x 190 cm, Tapis, edition de 3 + 2EA © Suzanne Husky, courtesy Galerie Alain Gutharc, Paris

 NEUF MOUVEMENTS POUR UNE CAVALE / Texte de Guillaume Cayet, m. e. s. d'Aurelia Luscher / Cie Le Désordre des choses

Théâtre des Ilets, Centre dramatique national, Montluçon,  27 juin 2019 à 19h (sortie de résidence) 

Ferme de l'Amarante, Les Senauds (71), Trivy, 29 juin 2019 à 20h

Chez B. Taton, Saint-Albin (71), 30 juin 2019 à 15h

Angomont (54), 5 juillet 2019 à 20h

Les Scènes sauvages, Rothau (67), 7 juillet 2019 à 21h

La Chartreuse, Villeneuve-les-Avignon, 21 juillet 2019 à 16h

Festival les Bure'lesques, Evilliers-en-Meuse (55), 10 août 2019

Festival Art'Air, Clermont-Ferrand, 31 août 2019 

Festival Sur Saulx sur scènes, Saint-Joire (55), 7 septembre 2019

La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale (Hors les murs), septembre 2019

La Coloc' de la culture, Courmon (63), 3 et 4 octobre 2019

La Passerelle, Menat (63), 5 et 6 octobre 2019

La Ferme du Bonheur , Nanterre, 10 au 13 et 17 au 20 octobre 2019

La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale , du 13 au 17 novembre 2019

Théâtre de la Cité internationale, Paris, du 3 au 9 décembre 2019

Comédie de Valence (Hors les murs), du 12 au 19 décembre 2019 et du 7 au 18 janvier 2020

 

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