Soleils du nord. Vilhelm Hammershoi / Trine Sondergaard

Vingt ans après la rétrospective du Musée d'Orsay, qui révéla le peintre danois au public français, le Musée Jacquemart-André à Paris célèbre à nouveau Vilhelm Hammershoi. Ses peintures mélancoliques trouvent un écho dans les photographies contemporaines de Trine Sondergaard, récemment exposées à la Maison du Danemark. Portraits croisés.

Vilhelm Hammershøi, Rayon de soleil dans le salon, III, 1903, huile sur toile, 54 x 66 cm Stockholm, Nationalmuseum, Suède © Photo: Erik Cornelius/Nationalmuseum Vilhelm Hammershøi, Rayon de soleil dans le salon, III, 1903, huile sur toile, 54 x 66 cm Stockholm, Nationalmuseum, Suède © Photo: Erik Cornelius/Nationalmuseum
Le 19 novembre 1997, s'ouvrait au Musée d'Orsay l'exposition "L'univers poétique de Vilhelm Hammershoi". Personne ne s'attendait sans doute au succès qu'allait engendrer la manifestation. Après tout, s'il avait eu son heure de gloire de son vivant, Hammershoi (1864 - 1916) avait été balayé par les avant-gardes juste après sa mort et son œuvre oubliée de tous à part des écoles scandinaves dont il fut le chantre au tournant du XXe siècle. La (re)découverte de son art mélancolique aux tonalités presque monochromes, fut telle qu'elle dépassa largement l'espace national pour inscrire le maître danois dans une histoire de l'art mondiale dont il avait été évacué un peu trop rapidement. Près de vingt-deux ans après cette manifestation capitale, Hammershoi revient à Paris où son travail est célébré au Musée Jacquemart-André. Au printemps dernier, la Maison du Danemark, sur les Champs-Elysées tout proches, inaugurait "Still", l’exposition personnelle de l’artiste danoise Trine Sondergaard, après sa présentation au MuMa, Musée d'art moderne André Malraux du Havre. Un siècle sépare les deux artistes, un monde. Pourtant, bien que leurs œuvres soient singulières et reflètent leur temps, ils semblent avoir en partage, outre leur ascendance protestante qui marque une certaine rigueur, une réserve, qui s'oppose à la grandiloquence ostentatoire d’un art issu de la culture catholique, cette lumière diaphane, unique, que l'on ne trouve que dans les pays du nord de l'Europe et qui semble agir, année après année, siècle après siècle, comme un catalyseur introspectif donnant aux œuvres de Vilhelm Hammershoi et de Trine Sondergaard, cet incontestable taedium vitae, cet état permanent de lassitude, de manque d'appétence, définissant chaque image comme autant de paysages mentaux, des voyages intérieurs à la fois familiers et étranges, poétiques et inquiétants.

Peindre le silence

Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec un jeune homme lisant (Svend Hammershøi), 1898, huile sur toile, 64,4 x 51,8 cm, Copenhague, Den Hirschsprungske Samling © Copenhague, Den Hirschsprungske Samling Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec un jeune homme lisant (Svend Hammershøi), 1898, huile sur toile, 64,4 x 51,8 cm, Copenhague, Den Hirschsprungske Samling © Copenhague, Den Hirschsprungske Samling
L’œuvre de Vilhelm Hammershoi ne peut se comprendre  sans avoir en mémoire l'histoire géopolitique danoise qui lui fut contemporaine. En 1864, année de sa naissance, le Danemark perd les duchés de Schleswig, de Holstein et de Lauenbourg. Cinquante ans plus tôt, le pays perdait la Norvège. C'est dans un pays amputé, réduit, vaincu, que le jeune homme va se construire. L'appropriation danoise du mot norvégien "Hygge", qui signifie "consoler" est contemporaine de cette époque. Peu à peu, le sens change pour exprimer une manière de vivre placée sous la protection de la nation et de la famille. "Hygge" peut se traduire alors par un repli sur soi. La littérature de l'époque, au climat moral, permet d'appréhender l'environnement culturel dans lequel grandit Hammershoi où les peintres et les artistes sont encouragés à représenter le Danemark à travers ses paysages et ses monuments, composant des images intimes et familières qui reflètent l'idéal de la vie quotidienne. C'est sur ces thèmes ordinaires de la culture danoise que le jeune peintre bâtira son œuvre mais en les dépouillant, les réduisant, les gommant. Vhilelm Hammershoi est issu du milieu bourgeois : son père est commerçant, sa mère vient d'une famille d'armateurs. Il commence le dessin très jeune, encouragé par sa mère. Vivant à Copenhague, la capitale des arts des pays du nord, il reçoit une formation classique, passe par l'Académie puis l'école de Cruyer et effectue de nombreux voyages. A sa mort en 1916, son oeuvre est balayée par les avant-gardes. Il vécut dans un cercle très restreint. Taciturne, il n’a laissé aucun écrit. Rainer Maria Rilke, qui admirait son travail, songea à lui consacrer un livre mais le projet n'aboutit pas.  

Vilhelm Hammershøi, Cinq portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 x 300 cm Stockholm, Thielska Galleriet © Photo credit: Tord Lund Vilhelm Hammershøi, Cinq portraits, 1901-1902, huile sur toile, 190 x 300 cm Stockholm, Thielska Galleriet © Photo credit: Tord Lund

L'exposition du Musée Jacquemart-André aurait pu s'intituler "Harmmeshoi parmi les siens", tant elle montre la place importante occupée par la famille et le petit cercle d'amis dans l'œuvre du peintre danois. Le grand tableau qui accueille le visiteur, le plus grand que l'artiste ait jamais peint,intitulé "Cinq portraits" (1901-02, huile sur toile, 1,90 x 3,00 m, Stockholm, Theilska Galleriet), apparait emblématique de son travail. Il représente, assis de gauche à droite, autour d'une table sur laquelle se distinguent trois verres vides et deux chandeliers, l'architecte Bindesboll, l'historien de l'art Karl Madsen et les peintres Jens Ferdinant Willumsen et Carl Holsoe – dont la position peu conventionnelle, les jambes croisées, allongées vers l’avant qui lui donne une allure décontractée, fera scandale lors de l'exposition de l'œuvre, rappelant, toutes proportions gardées, l'art de Gustave Courbet qui révolutionna la peinture dans la seconde moitié du XIXe siècle –, tous amis proches d'Hammershoi dont le frère Svend est représenté au premier plan, de l'autre côté de la table, de trois quart. Aucune interaction entre les personnages, aucun jeu de regard, tous les yeux sont tournés dans des directions différentes. Bien que tous soient artistes, aucun signe distinctif ne semble les démarquer. Habituellement, ils portent un attribut spécifique – le compas pour l’architecte, le burin pour le graveur... Un sentiment de suffocation saisit le regardeur devant cette scène quasi funèbre qui, loin d'être la norme des représentations picturales de l'époque au Danemark, semble définir spécifiquement l'œuvre d'Hammershoi, refusant toute psychologie à ses personnages, leur retirant toute expression afin d'annihiler chez le visiteur toute idée de narration. Chacun semble vivre emmuré dans son monde, présent absent, figure isolée, muette, silencieuse. Cette dimension qui confère à ses peintures leur côté énigmatique est une constante dans l'œuvre de l'artiste. S'il connait très bien la photographie dont il est contemporain de la naissance – on connait de lui une photographie de mise au carreau – et s'il est parfaitement au fait des avant-gardes parisiennes – il fait le voyage à Paris en 1889 et 1900, afin de montrer ses tableaux lors des deux expositions universelles – Hammershoi conserve le même style durant toute sa carrière, représentant des êtres enfermés dans leur monde intérieur, impénétrables.

Vilhelm Hammershoi (1864-1916), Intérieur avec une femme debout, huile sur toile, 67,5 x 54,3 cm Ambassador John L. Loeb Jr. Danish Art Collection © TX0006154704, registered March 22, 2005 Vilhelm Hammershoi (1864-1916), Intérieur avec une femme debout, huile sur toile, 67,5 x 54,3 cm Ambassador John L. Loeb Jr. Danish Art Collection © TX0006154704, registered March 22, 2005
Qu'il s'agisse des portraits, des paysages ou des célèbres intérieurs, avec ou sans personnages, l'artiste travaille par diminution, enlève ce qu'il voit. Il peint la nature dans les environs de Copenhague, effaçant les gens de ces endroits très peuplés pour créer un paysage idéal, fantasmé, intérieur, refusant tout pittoresque. Petit à petit, il épure ses tableaux. Les intérieurs se vident, laissant place au jeu sur les enfilades de portes ou de couloirs, dans une absence totale de narration. Ils ont pour modèle le propre appartement de Vilhelm Hammershoi, qui ne cesse d'en modifier l'aspect en bougeant les meubles au gré de ses compositions. Méticuleux, l'artiste travaille lentement et produit peu. Il aura réalisé moins de quatre cents œuvres au cours d'une vie trop courte emportée par le cancer l'année où éclot le mouvement DADA qui déjà rend son art obsolète, le repousse vers le passé.

Photographier l’absence

Trine Søndergaard, Interieur #4, 2010. Tirage jet d’encres pigmentaires monté sur Dibond d’après négatif couleur 120 x 120 cm. © Courtesy The Artist / Martin Asbaek Gallery Copenhagen & Bruce Silverstein Gallery, New York Trine Søndergaard, Interieur #4, 2010. Tirage jet d’encres pigmentaires monté sur Dibond d’après négatif couleur 120 x 120 cm. © Courtesy The Artist / Martin Asbaek Gallery Copenhagen & Bruce Silverstein Gallery, New York
Sans nul doute encore trop confidentiel en France, l'art de la photographe Trine Sondergaard (née en 1972 au Danemark, vit et travaille à Copenhague) vient de faire l'objet d'une première exposition monographique, "Still", présentée au Havre et à Paris. La manifestation réunissait deux séries photographiques : "Interior" et "Gulnakke", emblématiques de son travail qui, bien qu'éminemment singulier, présente quelques points communs avec celui de Vilhelm Hammershoi. Diplômée de Fatamorgana The Danish school of art photography en 1996, l'artiste développe un travail sensible qui interroge ce qui constitue une image, ses limites et ce qu'elle dit du réel. La série "Interior" propose une troublante promenade à l’intérieur d’habitations dépourvues de présence humaine, aux tons monochromes que seule vient nuancer la lumière du jour, cette lumière hyaline, spécifique aux pays nordiques. Quelquefois, une enfilade de couloirs, de portes, offre une étrange perspective dont le point de fuite ouvre sur l’obscurité, invitant le regardeur à pénétrer dans l’image. Références omniprésentes, les intérieurs de Vilhelm Hammershoi viennent instantanément en mémoire. Le MuMa, Musée d'art moderne du Havre, avait présenté un tableau du maitre danois ("Intérieur, Strandgade, 30", 1904, huile sur toile, 55,5 x 46,4 cm. Paris, musée d’Orsay, donation Philippe Meyer, 2000) lors de l'exposition pour affirmer la filiation de la série "Interior"

Trine SØNDERGAARD (1972), Interior # 10, 2011, photographie couleur, tirage C-print, 60 x 60 cm. © MuMa Le Havre / Trine Søndergaard — © ADAGP, Paris, 2014 Trine SØNDERGAARD (1972), Interior # 10, 2011, photographie couleur, tirage C-print, 60 x 60 cm. © MuMa Le Havre / Trine Søndergaard — © ADAGP, Paris, 2014

Vilhelm Hammershøi, Hvile dit aussi Repos, 1905, huile sur toile, 49,5 x 46,5 cm. Paris, musée d'Orsay, achat avec la participation de Philippe Meyer, 1996 © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojéda Vilhelm Hammershøi, Hvile dit aussi Repos, 1905, huile sur toile, 49,5 x 46,5 cm. Paris, musée d'Orsay, achat avec la participation de Philippe Meyer, 1996 © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojéda
La série "Gulnakke" donne à voir des portraits de dos où les modèles portent des coiffes du XIXe siècle brodées de fil d’or. Le cadrage, en plan rapproché taille, laisse apparaître les nuques, les peaux et les vêtements contemporains, créant une dissonance d’époque et de statut, une mise en abime qui évoque une histoire locale de l’émancipation des femmes. "Les coiffes datent du milieu des années 1800 et elles étaient populaires chez les femmes des riches fermiers du Danemark. Les coiffes constituaient une marque d’appartenance à une classe sociale. Le fil d’or était précédemment réservé à la royauté, la noblesse et l’église ; ce sont des couturières très spécialisées qui en ont fait usage. Elles sont les premiers exemples de femmes indépendantes qui, par leur travail, ont su subvenir aux besoins de leur famille", explique l'artiste. Là encore, la parenté avec l'art de Vilhelm Hammershoi apparait évidente. N'est-il pas l'inventeur des figures représentées de dos, celles qui justement peuplent ses intérieurs ? Le mot danois "Still" n'a pas équivalent en français. Associant les notions de calme et de silence, il apparaît comme le qualificatif exact de l'œuvre de Trine Sondergaard. Si les deux séries semblent s'opposer : au vide, à l'absence, au silence des intérieurs répond la présence humaine de la série "Gulnakke", il s’en dégage pourtant la même mélancolie contemplative. Celle-ci renvoie à l’absence des êtres, alors même qu’ils sont présents, comme chez Hammershoi qui isole ses personnages dans des mondes intérieurs, silencieux. En photographiant des dos, Sondergaard prive le regardeur d’une lecture psychologique du modèle. Projeté dans l’image par ces personnages absents, il est alors invité à un voyage intérieur qui commence dans l’obscurité, au bout de l’enfilade de couloirs des intérieurs danois de Trine Sondergaard.

Guldnakke # 3, 2012, Tirage jet d’encres pigmentaires monté sur Dibond d’après négatif couleur, 150 x 150 cm © Courtesy The Artist / Martin Asbaek Gallery, Copenhague & Bruce Silverstein Gallery, New York, Adagp, Paris 2018 – Service presse MuMa Le Havre Guldnakke # 3, 2012, Tirage jet d’encres pigmentaires monté sur Dibond d’après négatif couleur, 150 x 150 cm © Courtesy The Artist / Martin Asbaek Gallery, Copenhague & Bruce Silverstein Gallery, New York, Adagp, Paris 2018 – Service presse MuMa Le Havre

Vilhelm Hammershoi construit une œuvre profondément singulière, entre naturalisme et symbolisme, qui se caractérise par le désir de jouer avec une palette de couleurs réduite. Loin d'être classique, son art apparait radical dans sa manière d'épurer les scènes jusqu'à les priver de narration. En avance sur le temps scandinave, il semble plus proche du peintre lausannois Félix Vallotton (1865 - 1925), nabi dissident, son exact contemporain, que de ses compatriotes danois. Il annonce la peinture de l'artiste américain Edward Hopper (1882 - 1967) et des représentants du réalisme américain, la couleur en moins. Trine Sondergaard s'inscrit, un siècle plus tard, dans cette culture danoise faite de retenue et de silence. Qu'elle cite explicitement Vilhelm Hammershoi dans ses intérieurs ou qu'on en retrouve les réminiscences dans la série "Gulnakke", c'est avant tout une ambiance, une atmosphère, qui émanent de l'univers pictural de Trine Sondergaard, la même que celle qui s'exprime dans les œuvres du peintre, quelque chose venue de la lumière diaphane du jour qui éclaire les intérieurs danois avec une extrême précision, tout en réduisant la palette des couleurs à mesure de son intensité pour jouer sur des nuances de gris, accentuant l'impression de monochromie qui se dégage de chacune des œuvres des deux artistes. Ici, le temps semble s'être arrêté. La temporalité de la peinture apparait à l'opposé de l'instantanéité de la photographie et contredit l'idée de fulgurance qui sous-tend la représentation de la lumière. Chez Hammershoi comme chez Sondergaard, c'est à un voyage intérieur que le regardeur est invité. Sa durée ne semble alors avoir plus aucune importance.   

"Hammershoi, le maitre de la peinture danoise" Commissariat: Jean-Loup Champion, historien de l’art et Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André, jusqu’au 22 juillet 2019 - Tous les jours, de 10h à 18h.

Musée Jacquemart-André
158, boulevard Hausmann 
75 008 Paris

Trine Sondergaard,"Still", du 13 octobre 2018 au 27 janvier 2019.

MuMa Musée d'art moderne André Malraux
2, boulevard Clémenceau 
76 600 LE HAVRE

Du 20 mars au 26 mai 2019.

Maison du Danemark
142, avenue des Champs-Elysées
75 008 Paris

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