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Billet de blog 23 sept. 2022

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Comme un torrent de larmes dans un film égyptien

À Théâtre Ouvert, Boutaïna El Fekkak et Abdellah Taïa signent de bouleversantes retrouvailles dix-neuf ans après la fin aussi brutale qu'instantanée d'une amitié si intense qu’on l’imaginait indéfectible. Né d’une écriture à quatre mains, « Comme la mer mon amour » est un récit magnifique sur la fin de l’insouciance rythmé par des extraits de films de l’âge d'or du cinéma égyptien.

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comme la mer mon amour © Jean-Louis Fernandez

Assis face à face bien que de part et d’autre du plateau, séparés par un immense écran blanc comme la mer sépare deux continents, écran qui sera bientôt l’incarnation métaphorique de tous les paysages de la pièce, un homme et une femme, Abdellah et Boutaïna, attendent que le public prenne place, que le spectacle commence. À peine la salle est-elle plongée dans l’obscurité qu’Abdellah Taïa se lève et s’adresse directement au public. Il explique qu’il habite Paris depuis 1999, qu’auparavant il vivait à Salé au Maroc, sa ville natale située au bord de l’océan Atlantique, dont on apprendra plus tard qu’elle est séparée de Rabat, la capitale du royaume, là où a grandi Boutaïna, par l’embouchure du Bouregreg qui fait désormais figure de frontière naturelle séparant les pauvres des riches[1]. Il désigne Boutaïna assise sur sa chaise, de profil par rapport aux spectateurs. Il parle de leur relation, une « amitié très forte » et de leur rupture : « et un jour elle est partie » dit-il simplement.

Dix-neuf ans après sa disparition, il la croise dans Paris, se demande si c’est bien elle, au bout de quinze minutes l’aborde, lui demande si c’est bien elle ? Boutaïna ? Des extraits choisis de films égyptiens du temps où celui-ci régnait sans partage sur le monde arabe, « le souvenir des films égyptiens que je regardais lorsque j’étais enfant » et qui le fascinaient tant, accompagnent d’abord les têtes de chapitres puis vont très vite devenir omniprésents au point de figurer l’arrière-plan d’une histoire d’amitié qui trouve son dénouement dans des retrouvailles trop tardives. Au générique, une rue de Paris prend des allures égyptiennes tandis que retentit une musique orientale. Elle est bouleversante lorsqu’elle se tient de trois quarts devant l’écran. Place de la République, le ciel de Paris est chargé de nuages.

Comme la mer mon amour © Jean-Louis Fernandez

« Emportés par la foule »

Les retrouvailles s’opèrent donc par hasard au détour d’une rue. Il est incrédule, elle semble bouleversée. Après toutes ces années de silence, être simplement là parait étrange. Quatre fois, cinq fois, il lui demande si c’est bien elle ? Boutaïna ? « Tu te souviens encore de moi ? » lui demande-t-il. Oui, elle se souvient parfaitement. Il lui demande si elle a un peu de temps à lui accorder. Elle a du temps. Elle lui explique qu’elle se rend régulièrement dans une boutique de caftans et de saris sans se souvenir que c’est lui qui l’y a amené pour la première fois, du temps où il était très amoureux de Shazam, le propriétaire pakistanais de la boutique. Il lui dit qu’elle a maigri, qu’il la préférait plus en chair : « les grosses j’adorais ça ! » affirme-t-il dans un élan de joie. Ils évoquent le Maroc. Elle l’interroge : « On ne s’est jamais vu là-bas ? » Jamais malgré la proximité géographique. « Tu étais à Rabat, la blanche, et moi à Salé... » répond Abdellah, soulignant de fait la différence de classe sociale entre eux Le fleuve les sépare, les empêche de se rencontrer. Les seuls instants où il s’autorise à changer de rive, c’est lorsqu’il se rend à l’université publique Mohamed V, étudiant au département de littérature française. « C’est ce qui a fait qu’on s'est rencontrés. Plus tard, à Paris » lui dit-il. Mais pas au Maroc, elle est au lycée français.

Ils se souviennent de ce 31 décembre 1999, « emportés par la foule » qu’ils chantaient à tue-tête, dans la rue, dans le métro, en se rendant à la soirée du nouvel an dans un appartement situé « du bon côté » du métro Barbes, une soirée dans laquelle des garçons blancs diplômés de grandes écoles, des normaliens, plaisaient à Boutaïna autant qu’ils mettaient mal à l’aise Abdellah, « un autre monde qui m’était complètement étranger »lui rappelle-t-il, une soirée de réveillon qui allait être la dernière, plus jamais ils ne se reverraient jusqu’à aujourd’hui. « Avant de devenir trop triste, il faut partir ». Abdellah n’est pas resté une demi-heure. Parfois, la remémoration se confond avec un flashback. Sur l’écran blanc, les images sont floues désormais. « Tu étais plus romantique que moi » dit-elle comme pour se dédouaner. Sur l’écran, un couple se s’épare sur une musique lancinante qui en augmente la dramaturgie. « Tu vis dans un film égyptien » lui dit-elle encore.

Comme la mer mon amour © Jean-Louis Fernandez

« Et la mer finira par tout recouvrir »

« Il ne fallait pas s’arrêter là (…) Continuer à m'appeler, venir chez moi, me harceler » lui dit-elle lorsqu’il lui apprend qu’il a renoncé à se battre après avoir reçu et lu sa « lettre de rupture amicale ». Aujourd’hui, dix-neuf ans après son départ, elle lui en révèle enfin la raison : la mort de son père. C’était l’ainée. Elle est rentrée le jour même au Maroc. La maison était remplie de personnes inconnues, croisées sans doute lorsqu’elle était enfant, venues comme au spectacle voir tout s’écrouler. Trouver de l’argent très vite, c’est ce qu’il fallait faire. « On ne se soucie pas des pauvres » dit-elle au bord de larmes. Julian, un Britannique qui vouait une infinie reconnaissance à son père depuis que celui-ci l’avait sauvé de la banqueroute, était seul. Elle avait une heure pour le séduire dans une chambre d’hôtel le jour où elle a enterré son père. La douceur frivole de Paris s’éloignait à mesure que la charge d’ainée la condamnait à prendre ses responsabilités familiales. La parenthèse s’est refermée : « J’ai oublié Paris » dit-elle. « Je pensais à ces putes qui ouvraient leurs jambes aux ivrognes pour 10 dirhams. Tout d’un coup, je me sentais solidaire avec elles. Je pensais à elles. Je les voyais avant mais je ne pensais pas à elles. À côté de Julian, je me suis mise à penser à elles, les jambes grandes ouvertes pour 10 dirhams ».

Dans « Fraternité. Conte fantastique » de Caroline Guiela Nguyen, Boutaïna El Fekkak, bouleversante de dignité, passait une vie entière à attendre le retour d’un enfant disparu. Ici, c’est la mort d’un père qui précipite son destin. Avec une grâce infinie, elle reste debout, agit du mieux qu’elle peut pour subvenir aux besoins de sa famille, y parvient au prix de son propre sacrifice. Écrit à quatre mains, le texte magnifique découpé en chapitres narre la nécessaire confrontation de deux amis, deux immigrés marocains issus de deux classes sociales différentes. Cela fait dix-neuf ans qu’Abdellah attend de comprendre. Les fantômes du passé resurgissent inévitablement.

Dans ce face-à-face à la fois fort et pudique, Boutaïna El Fekkak et Abdellah Taïa ont voulu dépasser les frontières de la fiction pour livrer une vérité qui est la leur. Défaire le faux du vrai devient alors obsolète. La pièce accorde une place centrale au cinéma égyptien qui nourrit la passion commune des deux protagonistes, construit le lien à la fois puissant et poétique qui les réunit. La pièce elle-même est élaborée comme un film égyptien. La lumière, les couleurs – parfois à la limite du kitsch –, le son s’inspirent directement du mélodrame « Hob la yara a-chams[2] » d’Ahmed Yahya dont la musique, réarrangée, structure le temps de la pièce en la dilatant, la prolongeant. Ces sources sont complètement assumées ici. Si la pièce se déroule en France aujourd’hui, elle possède un très fort accent égyptien. « À force d’excès et d’intensités, toucher l’autre[3] » souhaite Abdellah Taïa. Peut-on réanimer le passé ? Recréer les liens distendus ? « On a retravaillé l’avenir. On a imaginé ce qui n’existera jamais » écrit Boutaïna dans la « lettre de rupture amicale » qu’elle adresse à Abdellah. À l’origine chanson interprétée par Samira Saïd,« Comme la mer mon amour » est désormais une pièce de théâtre qui se souvient, se remémore en permanence, emporte tout sur son passage, comme un torrent de larmes dans un film égyptien.

Comme la mer mon amour © Jean-Louis Fernandez

[1] À l’indépendance du Maroc en 1956, Rabat devenue capitale marginalise Salé, abandonnée par l’administration et alors évoquée comme simple banlieue de Rabat. Dans les années soixante-dix, l’explosion démographique liée à l’exode rural engendre chômage et insécurité.

[2] « Un amour qui ne voit pas le soleil » (1979).

[3] Abdellah Taïa dans la note d’intention de la pièce.

COMME LA MER MON AMOUR - Écriture et interprétation: Boutaïna EL FEKKAK Abdellah TAÏA. Mise en scène Boutaïna EL FAEKKAK, Abdellah TAÏA et Jérémie SCHEIDLER. Vidéo et dramaturgie Jérémie SCHEIDLER. Création et régie lumières Jean-Gabriel VALOT. Création et régie son Loïc LE ROUX. Collaboratrice artistique Noémie DEVELAY-RESSIGUIER. Costumes Benjamin MOREAU. Regard scénographique Lisa NAVARRO Administration de production et diffusion Florence VERNEY.

Jusqu'au 1er octobre 2022.

Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines
159, avenue Gambetta
75 020 Paris

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