Jan Groover, l'image en construction

Décédée en 2012, Jan Groover n'occupe pas tout à fait la place qui lui revient dans l'histoire de la photographie. Inconnue du grand public, elle fait l'objet d'une rétrospective au Musée de l'Elysée à Lausanne, qui conserve son fonds d'atelier. L’exposition revient sur l’ensemble d'une carrière qui fut un «laboratoire des formes» pour celle qui voulait «toujours tout inventer.»

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1985, Epreuve au gélatine-bromure d'argent, 30,3 x 38,1 cm, réf. B163.2 © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1985, Epreuve au gélatine-bromure d'argent, 30,3 x 38,1 cm, réf. B163.2 © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

Photographe, professeure, collectionneuse, Jan Groover (1934 - 2012) fait l'objet d'une importante rétrospective au Musée de l'Elysée à Lausanne, qui conserve le fonds d'atelier de cette américaine installée en Dordogne avec son mari, le peintre Bruce Boice, en 1991 à la suite de l'élection, deux ans plus tôt, de George Bush père à la présidence des Etats-Unis. C’est grâce à Bruce Boice, qui a une très grande conscience de la valeur de l'ensemble laissé par son épouse que, refusant de le voir diviser, il fait entrer le fonds, en 2017, dans les collections du musée lausannois. Si elle est inconnue du grand public, elle a marqué un grand nombre de photographes américains qui furent ses étudiants, lorsqu’elle enseigna à SUNY Purchase College entre 1978 et 1991, à commencer par Philip-Lorca DiCorcia et Gregory Crewson. Le Museum of Modern Art (MOMA) à New York lui a même consacré une rétrospective en 1987. L’exposition permet d’aborder l’ensemble de sa carrière, notamment les années françaises, particulièrement méconnues. On doit au galeriste parisien Paul Frèches la redécouverte de ce fonds resté quasiment intact depuis la mort de l’artiste, ce qui est exceptionnel. Il couvre la totalité de sa carrière, de l’achat de son premier appareil photographique en 1967 jusqu'à ses derniers tirages numériques en 2011[1], contenant pratiquement tous les négatifs originaux et tous les tirages correspondants. Au total, il représente plus de 20 000 phototypes : 11633 négatifs, 525 diapositives et 9 485 épreuves et autres impressions sur papier, auxquels s’ajoutent les archives personnelles de l’artiste ainsi que son matériel technique.

La fabrique du pré

Jan Groover, "Cow Alone in a Empty Field", 1972, Gelatin silver print, 20.3 × 25.4 cm. © Mus&e de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Cow Alone in a Empty Field", 1972, Gelatin silver print, 20.3 × 25.4 cm. © Mus&e de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover
« D’un coté, il y avait LIFE magazine, et un rejet de ce genre d’images ; de l’autre un fantasme d’enfance. (…) Je voulais que ce soit autre chose (…) Je suppose que je savais aussi que la photographie n’était pas prise au sérieux, et j’aimais bien cette idée[2]. » C’est ainsi que Jan Groover va inventer sa propre voie photographique, loin du photojournalisme ou des images documentaires. Elle fait ses études au Pratt Institute de New York où elle obtient un Bachelor of fine arts en peinture en 1965. Elle abandonne rapidement sa pratique picturale abstraite pour aborder la photographie de manière autodidacte. En 1970, elle obtient un Master of art à l’Ohio State University de Columbus. « Avec la photographie, je n'avais pas à tout inventer. Tout était déjà là[3]. » souligne-t-elle. La première photographie qu’elle juge aboutie est un diptyque. Il montre sur la première image, une vache dans un pré, sur la seconde un rectangle blanc cachant l'animal, indiquant par-là que le pré est aussi important que le bovidé. La composition apparait essentielle ici : « (…) Toute son œuvre ultérieure renvoie à ce petit diptyque. On ne peut pas photographier la négation ou l'absence. Mais le petit diptyque n'allait pas réellement dans ce sens. L'idée était plutôt de montrer que le champ était aussi important que la vache[4]. » explique Bruce Boice, Très vite, elle démultiplie le sujet pour mieux le perdre. Ce qui est important n'est pas le sujet mais ce qu'elle en fait. Le médium lui permet d'isoler un élément du réel. Elle se concentre peu à peu sur les motifs de route et d’automobile selon un protocole précis et contraignant : aux croquis préparatoires succède la disposition statique de son appareil, puis la prise de vue en série d’images. Parfois, elle va même jusqu’à attendre le passage des voitures dans l’ordre chromatique qu’elle souhaite. En 1973, elle publie "The attributes of positions: Semantics of the highway" dans lequel elle dresse un véritable langage visuel de l'autoroute, un inventaire photographique, en opérant un déplacement cinétique à travers de multiples prises de vue séquencées en polyptique. Pour Jan Groover, la photographie n'est pas une fin artistique mais un moyen.

Une pionnière de la couleur

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1977, Epreuves à développement chromogène, 73,3 x 126,9 cm, triptyque original , 48,4 x 32,4 cm, chaque image © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1977, Epreuves à développement chromogène, 73,3 x 126,9 cm, triptyque original , 48,4 x 32,4 cm, chaque image © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover
Jan Groover, "Sans titre", ca. 1975, Epreuve et développement chromogène, 24,4 x 20,3 cm, polyptyque original , 7,6 x 5 cm, chaque image © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1975, Epreuve et développement chromogène, 24,4 x 20,3 cm, polyptyque original , 7,6 x 5 cm, chaque image © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover
En 1975, Jan Groover passe à la couleur de façon assez simple. L'argentique est pour elle plus sûr à maitriser. Elle a déjà une vision très précise de ce qu'elle veut. En 1976, elle est sollicitée par la Corcoran Gallery of Art qui, à l'occasion du bicentenaire de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, lance le projet « The Nation's Capital in Photographs ». Elle photographie la ville de Washington et ses environs avec sept autres photographes parmi lesquels Lewis Baltz et Lee Freidlander. L’invitation suscite chez elle un intérêt pour le motif architectural. Elle va ensuite photographier, toujours selon un protocole précis, New York et le New Jersey autour du lieu où elle est née. En 1978, alors que certains de ces clichés sont acquis par le MOMA et présentés à l'exposition « Mirros and windows: American photography since 1960 », elle change totalement de style pour s'intéresser aux natures mortes, d’abord dans sa cuisine transformée en studio, puis… . Avec les « Kitchen still lifes », la narration disparaît au profit de la forme. Cette série connaît un grand succès. Les œuvres seront exposées à la Sonnebend Gallery de New York, qui représente Jan Groover à partir de 1980. Elles font la couverture d'Art Forum, ce qui légitime un peu plus la photographie dans l'art contemporain. La nature morte sera le fil conducteur de sa carrière. Elle cite les grands maitres de la photographie qu'elle et son mari collectionnent[5]. Puis, elle sort de la cuisine, élargit son corpus. Entre 1982 et 1986, sa série des « Tabletop still lifes » donne à voir plusieurs éléments savamment assemblés sur la table de l’atelier, visible toujours en contre-plongée. Certaines de ses natures mortes rappellent les tableaux de Giorgio Morandi ou de Giorgio de Chirico. A la fin des années 1980, elle s'essaie au développement chromogène, normalement réservé à la pratique amateure, et en fait des tableaux photographiques. « Color still lifes » (1986-91) est la dernière grande série qu’elle réalise à New York. Dans celle-ci, elle accentue encore plus la mise en scène, passe à la dimension supérieure. Elle est séduite par le procédé au platine palladium[6] qu’elle découvre en 1979 grâce à son collègue Jed Devine, et à partir duquel elle développe d’autres genres que la nature morte, le paysage, le portrait et le nu. « Je pense que j’en ai fini avec la couleur » déclare-t-elle. Plus que le noir et blanc, c’est le monochrome qui l’intéresse. Sa technique est extrêmement graphique. C’est le moment où se crée une histoire de la photographie et où par conséquent, on revisite ses techniques.

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1978, Epreuve à développement chromogène, 36,7 x 46,3 cm © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1978, Epreuve à développement chromogène, 36,7 x 46,3 cm © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1981, Epreuve sur platine et au palladium, 24,3 x 19,2 cm © Mus&e de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1981, Epreuve sur platine et au palladium, 24,3 x 19,2 cm © Mus&e de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover
Jan Groover remet toujours en jeu son travail, expérimente en permanence. Elle retourne en extérieur pour réaliser une série de paysages industriels et de vues urbaines, s’essaie au portrait vers 1980, ainsi qu’à une approche sensible et esthétique dans sa série autour du corps : « La meilleure façon de décrire la nouvelle relation que j’étais en train d’avoir avec le monde est en termes de ce j’appelle les images de « parties de corps » - celles des jambes ou des genoux. (…) Je veux avoir toute l’expérience, alors j’ai commencé à penser aux nus. Mais les gens ne sont pas « juste nus ». Vous savez, il n’y a rien que l’on puisse faire à ce sujet. (…) Alors la réponse à cela, c’était simplement la chair, et la manière d’obtenir de la chair est de regarder la chair. Je les considère comme des poivrons verts[7]. » En 1984 paraît son deuxième livre d’artiste qui est aussi le seul où elle travaille avec d’autres artistes, en l’occurrence, son mari Bruce Boice, qui écrit une œuvre de fiction dans laquelle il déplore la guerre, et une poétesse.

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1982, Epreuve au platine et au palladium, 26,2 x 33,8 cm, réf. 1221 © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1982, Epreuve au platine et au palladium, 26,2 x 33,8 cm, réf. 1221 © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

Le couple quitte définitivement les Etats-Unis en 1991. Leur décision fait suite à l’élection de George Bush Senior à la Maison Blanche en 1989 dont ils sont en désaccord avec la politique. Durant un an et demi, ils organisent leur départ, décident de s’installer à Paris, puis trouvent finalement une maison à proximité de la petite ville de Montpon-Ménestérol, en Dordogne, vendent une partie de leur collection de photographies qui leur permettra de vivre quelque temps. A son arrivée en France, Jan Groover aménage son dernier atelier de prises de vue, utilise une chambre photographique de banquet achetée à New York avant son départ. L’appareil, qui doit son nom à sa fonction, est utilisé au début du XXème siècle lors de grandes réceptions afin de photographier des groupes grâce à sa fonction panoramique. Chacun apparaît net, identifiable. Eloignée de New York, contrainte d’abandonner son poste d’enseignement, elle se consacre presque exclusivement au procédé au platine palladium, réalisant avec son nouveau matériel des natures mortes, des paysages, des portraits, mettant en scène des objets du quotidien dans de petits théâtres qui lui servent d’expérimentation d’échelles pour mieux brouiller la référence au réel. Bénéficiant d’un accès immédiat à la nature, elle aménage son « Desert studio », son espace extérieur. Elle revient à la couleur par le biais du numérique à la fin de sa vie lorsque, malade, elle ne peut plus manipuler le lourd appareil.

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1994, Epreuve au platine et u palladium, © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1994, Epreuve au platine et u palladium, © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

Le fonds désormais conservé au Musée de l’Elysée à Lausanne vient confirmer la place de choix occupée par Jan Groover dans l’histoire de la photographie couleur, malgré le fait que « la plupart des épreuves sur papier à développement chromogène et instantané présentent des altérations colorimétriques irréversibles[8]. » Elle fait de sa pratique une expérimentation permanente et sensible, cherchant toujours à repousser les limites du médium, engendrant une production abondante qui compose une œuvre remarquablement plastique. C’est précisément ce que révèle aujourd’hui l’exposition. Si l’influence du minimalisme et de l’art conceptuel est manifeste dans ses premiers clichés, Jan Groover va, par la suite, construire une œuvre qui puise dans l’histoire de la photographie elle-même. En la réinterprétant, elle la prolonge. L’emploi de procédés et de formats très divers répond à son intérêt pour les sujets les plus variés, qu’il s’agisse du portrait, du paysage ou bien sûr, de la nature morte à qui elle offre de nouvelles perspectives. Jan Groover invente un langage photographique guidé par la forme comme élément fondamental. « L’excitation visuelle du regard qui vole et ne sait où se poser. » C’est la définition que Bruce Boice donne de la carrière de son épouse, on ne saurait en donner une meilleure.  

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1989, Epreuve à développement chromogène © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1989, Epreuve à développement chromogène © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

[1] Emilie Delcambre Hirsch et de Pau Maynés Tolosa, « Et le temps s’est arrêté, défis et enjeux du fonds Jan Groover », in Tatyana Franck (dir.), Jan Groover, photographe. Laboratoire des formes, Catalogue d’exposition, Lausanne : Musée de l’Élysée, 2019, pp. 29-30.

[2]  Cité dans Tatyana Franck, « Jan Groover, un itinéraire singulier dans l’infini des formes », in Tatyana Franck (dir.), Jan Groover, photographe. Laboratoire des formes, Catalogue d’exposition, Lausanne : Musée de l’Élysée, 2019, p. 13.

[3] Susan Kismaric, (dir.), Jan Groover, catalogue d'exposition, New York, The Museum of Modern Art, 1987, p. 5

[4] Bruce Boice,  dans Jan Groover. Photographies, Catalogue d'exposition, Toulouse, Caisse d'Epargne de Midi-Pyrénées, 1999.

[5] La collection personnelle de Jan Groover et Bruce Boice compte environ deux cents objets. Elle est traversée par des motifs récurrents tels le portrait, le corps, les vues d’architectures.

[6] Inventé en 1873 par William Willis, le tirage au sel de platine ou de palladium est un procédé photographique noir et blanc. C’est un tirage dit « par contact ». Le négatif est posé sur une feuille de papier recouverte d’une solution contenant des sels de platine, puis exposé à la lumière, développé et lavé. Contrairement aux autres procédés, l’image est inaltérable. Le procédé, en vogue à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, tombe en déshérence à partir des années 1920 en raison de l’augmentation du cours des métaux. Son utilisation reste marginale jusque dans les années 1970 où il retrouve une certaine popularité lorsqu’Irving Penn l’utilise pour magnifier des mégots de cigarettes notamment.

 [7] Jan Groover, in Constance Sullivan et Susa Weiley, Pure invention : The Tabletop Still Life. Photographs by Jan Groover, Smithonian Institution Press, collection Photographs at work, 1990, 64 pp.

[8] Emilie Delcambre Hirsch et de Pau Maynés Tolosa, « Et le temps s’est arrêté, défis et enjeux du fonds Jan Groover », in Tatyana Franck (dir.), Jan Groover, photographe. Laboratoire des formes, Catalogue d’exposition, Lausanne : Musée de l’Élysée, 2019, pp. 29-30.

Jan Groover, "Sans titre", ca. 1978, Epreuve à développement chromogène © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover Jan Groover, "Sans titre", ca. 1978, Epreuve à développement chromogène © Musée de l'Elysée, Lausanne Fonds Jan Groover

"Jan Groover, photographe. Laboratoire des formes". Commissariat de Tatyana Franck, directrice et Émilie Delcambre Hirsch, département des expositions, Musée de l’Elysée

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h - Jusqu'au 5 janvier 2020.

Musée de l'Elysée
18, avenue de l'Elysée
CH - 1006 LAUSANNE

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