Et Marthe renversa le monde: les sorcières au Théâtre de la Cité internationale

Le collectif Marthe décortique l'histoire des sorcières et montre comment l'Etat s'est servi des procès en sorcellerie pour contrôler le corps des femmes. Souvent drôle, «Le monde renversé» révèle néanmoins que notre civilisation n'a pas hésité à bruler des femmes pour sauvegarder un pouvoir phallocrate et éclaire avec originalité les émancipations féministes d'aujourd'hui.

Collectif Marthe, "Le monde renversé", 2018, Théâtre de la Cité internationale © Dorothée Thebert-Filliger Collectif Marthe, "Le monde renversé", 2018, Théâtre de la Cité internationale © Dorothée Thebert-Filliger
Quelle heureuse idée d'avoir choisi le collectif Marthe comme l'une des deux équipes artistiques bénéficiant du tout nouveau dispositif "Cluster". Réservé aux artistes sortis depuis moins de quatre ans d'une école supérieure d'art dramatique, cette distinction lui permet de bénéficier d'une résidence de création et d'action artistique pour trois saisons au Théâtre de la Cité internationale. En découvrant "Le monde renversé" on ne peut que se réjouir de retrouver le collectif au cours des deux prochaines saisons, sur de nouvelles créations que l'on espère aussi fortes et intelligentes que celle-ci. En abordant le thème des sorcières, Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher et Itto Mehdaoui, les quatre comédiennes issues de l'Ecole de la Comédie de Saint-Etienne qui forment le collectif Marthe, font œuvre politique en dénonçant une "colonisation du vagin" par les hommes, terme revendiqué pour indiquer le contrôle que ces derniers exercent sur le corps des femmes, soulignant au passage que ce corps est le grand oublié des écrits de Karl Marx et de Michel Foucault. Si d'emblée le choix de mettre en scène le mythe de la sorcière, cette femme maléfique aux pouvoirs surnaturels qui s'accouple avec le diable, a été unanime, c'est l'essai de Silvia Federici, Caliban et la sorcière, corps et accumulation primitive (Editions Entre-Monde, 2016) qui les a convaincus, tant la thèse que défend la chercheuse italo-américaine semble faire écho à leur vécu d'aujourd'hui. Divisé en quatorze entrées qui sont autant d'éléments à charge contre la domination masculine, le spectacle suit le personnage récurrent de Marthe que les quatre comédiennes vont incarner à tour de rôle, démontrant avec beaucoup d'humour que l'image des sorcières n'est autre qu'une stigmatisation des femmes inventée pour condamner celles qui sortent un tant soit peu du rôle que leur a assigné la société. 

"La sorcière et l'inquisiteur"

Si Michelet fait figure de précurseur en étant l'un des premiers à aborder dans son ouvrage La sorcière, les persécutions dont les femmes ont été victimes sous l'inquisition, il ne va pas jusqu'à montrer que ce qui est en jeu aux XVè et XVIè siècle à travers les procès pour sorcellerie, c'est le rôle social des femmes et leur assignation à des tâches définies dont la principale est bien entendu la reproduction. Le capitalisme qui prend naissance à la fin du Moyen-âge notamment avec le phénomène d'enclosure, c'est à dire de dépossession des paysans des terres communes qu'ils cultivaient jusque-là et qui sont désormais encloses et privatisées, s'accompagne pour Silvia Federici d'une division sexuelle qui va mettre les femmes à l'écart en les privant désormais de l'accès à la terre et à certains métiers. La figure de la sorcière devient alors une façon de stigmatiser les femmes dont la sexualité fait peur. Ce que montre la scène du procès de Marthe jouée dans le spectacle est que toutes les questions posées, issues des comptes-rendus des procès de l'Inquisition, sont obscènes, sexuelles. Ainsi, à la question où situez-vous la marque du diable sur le corps de Marthe, un témoin répond qu'elle prend la forme d'une petite crète au-dessus du vagin. La plupart des femmes accusées de sorcellerie sont en fait des victimes de viol. Et l'on apprend que l'un des livres les plus usités à l'époque est un manuel de chasse aux sorcières intitulé Le marteau des sorcières. Il montre que les sorcières, tantôt jeunes et belles, tantôt vieilles et laides, sont le parfait exutoire à tous les maux de la société.

Plus tard, à l'époque industrielle, dans la logique capitaliste les femmes deviennent des matrices de production. Leur ventre fournit les futurs travailleurs du monde industriel. Comme le souligne avec humour le Collectif Marthe en convoquant Karl Marx, les femmes sont les grandes oubliées du Capital car si les hommes représentent le prolétariat qui va être broyé par la bourgeoisie avide d'ouvriers pour accroitre ses revenus et accumuler toujours plus de capital, les femmes sont, elles, assignées à une seule tâche, celle de fournir la matière première du Capital, les ouvriers. Ainsi leur corps se transforme en une véritable usine à procréer que Karl Marx passe sous silence. On retrouve dans la pièce cette idée du corps des femmes comme "instrument" de reproduction à travers le rendez-vous régulier chez le gynécologue, vécu de façon assez violent par nombre de femmes qui de surcroit se retrouvent avec une médication bien souvent imposée (permettant un contrôle de la reproduction) et dont le mouvement gynécologique "self help" propose une alternative. Cette critique donne lieu à l'une des scènes les plus drôles de la pièce, lorsque l'une des protagonistes va "décoloniser ses organes génitaux" en les débaptisant du nom des praticiens – tous mâles – les ayant découvert.  

"Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour"

Dans les années 1970, certains mouvements féministes se réclament des sorcières. C'est le cas du mouvement néo-pâien WICCA aux Etats-Unis ou encore, en Italie, certains groupes de militantes féministes qui affirment avoir la main mise sur leur corps et défendent leur autonomie en tant que femmes sous le slogan "tremblez, trempez, les sorcières sont de retour". Ces exemples montrent que certains groupes féministes se sont réappropriés la figure de la sorcière, tronquant l'image maléfique en celle d'une femme forte et l'imposant comme une figure du féminisme. C'est aussi une figure de l'anticapitalisme comme le souligne Silvia Federici: "La dimension nocturne du sabbat est une violation de la régulation capitaliste et contemporaine du temps de travail et un défi à la propriété privée ainsi qu'à la normativité sexuelle, dans la mesure où les ombres de la nuit jettent un flou sur la différence entre les sexes et sur “ce qui est à toi et ce qui est à moi”.

Loin du discours didactique qui aurait pu transparaître lorsque l'on construit un spectacle à partir d’un essai scientifique, "Le monde renversé" utilise efficacement la figure diachronique de Marthe, véritable fil conducteur du spectacle, qui permet dans une sorte de "retour vers le futur" de remonter le temps afin d'en dégager les moments précis où le corps des femmes change de place dans l’histoire, déconstruisant ainsi le mythe de la sorcière. La dramaturgie signée Guillaume Cayet participe à la structuration de la pièce en ajoutant aux scènes historiques de Marthe, des scènes improbables mais tout aussi pertinentes comme la scène de dissection réunissant Descartes, Bodin et Hobbes ou encore le débat final où se font face Marx et Foucault. Le tout servi par un humour corrosif, apporte un éclairage salutaire au mouvement contemporain d’émancipation des femmes. Finalement, si le collectif Marthe renverse l'histoire officielle écrite par des hommes, il ne renverse pas le monde mais le remet sur ses pieds. 

 

COLLECTIF MARTHE - LE MONDE RENVERSE
Théâtre de l'Usine, Genève du 12 au 14 octobre 2017
Théâtre de la cité internationale du 11 au 25 janvier 2018 

 

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