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Billet de blog 29 juin 2018

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Robert Adams, chronique d'une catastrophe annoncée

Témoin d'un incident nucléaire dans les années soixante-dix, le photographe Robert Adams décide de documenter ce que pourrait être un désastre environnemental majeur. Publiée en 1983, la série « Our lives and our children », présentée actuellement à la Fondation Henri Cartier-Bresson, rend compte d'une Amérique en sursis, prise en étau entre consumérisme et catastrophisme.

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Illustration 1
Robert Adams, "Sans titre", de la série No Small Journeys, 1979-1982 © Robert Adams, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco and Matthew Marks Gallery, New York

L'ancien atelier d'artiste du quartier de Montparnasse qui abrite la Fondation Henri Cartier-Bresson depuis 2003 accueille sa dernière exposition avant le déménagement de l'institution à l'automne prochain au 79 rue des Archives dans le quartier du Marais. En attendant, l'immeuble de l'impasse Lebouis montre pour la première fois dans son intégralité à Paris « Our lives and our children », l'essai photographique de Robert Adams dont les éditions Steidl rééditent pour l'occasion l’ouvrage paru en 1983 chez Aperture et épuisé depuis presque trente ans.  Cette nouvelle parution est augmentée d'une partie des clichés de la série « No Small Journeys, Across Shopping Center Parking Lots, Down City Streets » constituée d’images non retenues et réunies depuis 2003 à « Our lives and our children » dont elle en est devenue le second volet. A la fois écrivain et photographe, Robert Adams développe depuis la fin des années soixante un travail qui documente la transformation de l'Ouest américain à mesure de son urbanisation.  En observant l'intervention humaine et ses répercussions sur son environnement immédiat, il construit une œuvre qui interroge le rapport ambigu, souvent dévastateur, que nous entretenons avec la nature. « Our lives and our children (Near the Rocky Flats Nuclear Weapons Plant) » est à ce titre l'un de ses travaux sons doute les plus marquants. A l'origine du projet, il y a l'incident nucléaire de Rocky Flats, dans la banlieue de Denver, au milieu des années soixante-dix, dont il est directement témoin. Un matin, une épaisse colonne de fumée s'élève au-dessus de l'usine de production d'armes nucléaires. Adams et sa femme passent plus d'une heure, impuissants, à contempler la masse de gaz, de vapeur et de particules solides qui composent l'opaque cylindre brumeux et prennent conscience du danger permanent qui plane sur les populations alentours. L'annonce officielle quasi immédiate indique que le feu se consume "en toute sécurité'" à l'extérieur de l'usine. Visiblement peu convaincu par cette déclaration, Robert Adams décide alors de composer par l'image et le texte, le récit d'une catastrophe nucléaire et ses conséquences sur l'ensemble d'un écosystème environnemental qui inclut les individus, indiquant dans la postface:  « En résumé, les détonateurs au plutonium fabriqués non sans risques à Denver s’intègrent ensuite à un système mondial sujet à tant d’erreurs et de dysfonctionnements possibles qu’il est raisonnable de penser que, dans un avenir à peine imaginable mais inévitable, ils tueront bon nombre d’entre nous. »

Un monde entre déploration et émerveillement 

Illustration 2
Robert Adams, "Sans titre" , de la série "Our Lives and Our Children", 1979-1982 © Robert Adams / Collection Centre national des arts plastiques / Photo : Yves Bresson. MAM Saint- Étienne Métropole, courtesy Fraenkel Gallery, San Fra

Robert Adams est originaire de la ville d'Orange dans le New Jersey où il nait en 1937. Après une courte période dans le Wisconsin, ses parents déménagent dans le Colorado où il passe son adolescence. Il réside ensuite une trentaine d'années à Denver, avant de s'installer dans l'Etat de Washington où il vit toujours aujourd'hui. Adams enseigne brièvement la littérature anglaise à l'université avant de se consacrer entièrement à la photographie à partir de 1969, année de l'acquisition de quatre de ses clichés par le Museum of Modern Art de New York. Sa démarche s'inscrit dans l'histoire de la photographie américaine de paysage qui s'invente à partir de la seconde moitié du XIXè siècle en documentant la conquête de l'Ouest d'un pays en pleine expansion territoriale. Son œuvre construit un panorama couvrant les quarante-cinq dernières années de l'histoire de l'Ouest américain, constatant son irréversible mutation. Ses nombreux écrits (quarante livres en quarante-cinq ans) témoignent d'une conception rédemptrice de l'art, étrange mélange de lucidité et de bienveillance, entre la brutalité des constructions humaines qui condamne un peu plus chaque jour la nature environnante au recul et la magnificence de la beauté que l'on trouve dans la lumière du jour notamment. Cette alliance qui semble paradoxale confine à une certaine forme de sidération dans la lecture de son œuvre. Dans la préface du catalogue « Que croire là où nous sommes ? photographies de l'ouest américain » (La Fabrica, 2014) édité à la faveur de l'exposition monographique "L'endroit où nous vivons" (Jeu de Paume, Paris, 2014), Robert Adams explique cette dualité qui préside à l'invention de ses images : « Comme beaucoup de photographes, j’ai commencé à prendre des photos par envie d’immortaliser des motifs d’espoir : le mystère et la beauté ineffables du monde. Mais, chemin faisant, mon objectif a aussi enregistré des motifs de désespoir et je me suis finalement dit qu’eux aussi devaient avoir leur place dans mes images si je voulais que celles-ci soient sincères et donc utiles ».

Donner à voir la vérité du paysage

Robert Adams fait partie, avec Lewis Baltz, Bernd et Hilla Bescher ou Stephen Shore, des nouveaux topographes. L'invention de ce qualificatif fait suite à l'exposition « New Topographics: Photographs of a Man-altered Landscape » organisée en 1975 par la vénérable George Eastman House de Rochester (Etat de New York, USA), le plus ancien musée du monde dédié à la photographie (il fut ouvert en 1949). La manifestation permet au grand public de découvrir les travaux de dix jeunes photographes s'inscrivant à rebours d'une construction idéalisée de la nature pratiquée par leurs prédécesseurs, revendiquant une représentation de la vérité du paysage, tel qu'il est après l'intervention des hommes, sans écarter pour autant les préoccupations esthétiques qui sont ici complémentaires d'une position critique. Les recherches de Robert Adams, comme celles des nouveaux topographes vont profondément modifier l'approche de la photographie de paysage, créant un schisme au sein même du genre lorsque de plus en plus de photographes vont se saisir de la représentation du paysage comme critique de la société contemporaine, affirmant l'impact négatif de l'intervention humaine sur son environnement, introduisant la pensée écologique dans la photographie. 

Illustration 3
Robert Adams, "Denver, Colorado, 1981"; Série "Our Lives and our Children", 1979-82 © Robert Adams / Collection Centre national des arts plastiques / Photo : Yves Bresson. MAM Saint- Étienne Métropole, courtesy Fraenkel Gallery, San Fra

Ce qui frappe d'abord dans les petits formats en noir et blanc qui composent « Our lives and our children », c'est la place prépondérante qu'occupent les parkings. Ces non-lieux, le plus souvent vides, sont omniprésents et façonnent le fond de la plupart des clichés. En composant son essai sur le catastrophisme écologique, Robert Adams rend aussi compte d'une société dominée par la consommation et l'ennui. Durant quatre années, entre 1979 et 1982, Adams dissimule son Hasselblad derrière un panier à provisions, photographiant les lieux arpentés en voiture. De parkings en centres commerciaux, il dresse le portrait d'une Amérique dont le quotidien est placé sous la menace permanente du nucléaire, véritable épée de Damoclès qui flotte au-dessus des banlieues pavillonnaires comme Rocky Flats où le choix d'un meilleur confort de vie qui avait présidé à l'installation de la plupart des habitants, les a en fait rapprochés d'une catastrophe à venir, personnages en sursis errant derrière un cadi saturé de produits inutiles, à la recherche de leur véhicule, garé quelque part au milieu de centaines d'autres. Leur apparente tranquillité cache une vie posée sur un fil, composant une ligne de démarcation qui sépare la chance d'être (par hasard) toujours là, du danger invisible de la catastrophe nucléaire qu'Adams pense toujours inéluctable: « Ma conviction est aujourd’hui la même qu’en 1983 ; si l’humanité ne trouve pas le moyen d’établir une gouvernance mondiale juste, et ainsi de se débarrasser de la prétendue nécessité de l’arme nucléaire, ce qui n’est que probable arrivera un jour.». Car si « Our lives and our children » décrit une communauté vivant en sursis à proximité de l'usine de Rocky Flats, leur péril représente une menace plus large, globalisée des armes nucléaires, qui plus que jamais reste d'actualité. 

Robert Adams, "Our lives and our children"  - Jusqu’au au 29 juillet 2018

Du mardi au dimanche, de 13h à 18h30; Nocturne gratuite le mercredi de 18h30 à 20h30; Samedi de 11h à 18h45.

Fondation Henri Cartier-Bresson 
2, impasse Lebouis
75 014 Paris

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