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Billet de blog 26 oct. 2021

Emeka Ogboh, le banquet de l'hospitalité

L’artiste nigérian a investi tout l’été la Friche la Belle de Mai, créant des ponts sensibles entre Marseille et les ports d’Afrique de l'Ouest à travers des souvenirs sonores, visuels et, pour la première fois, olfactifs. Œuvre protéiforme à l’échelle d’un lieu, « Stirring the pot » interroge la ville en tant qu’espace cosmopolite, migratoire et globalisé pour mieux défaire les préjugés.

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Emeka Ogboh, Ámà: The Gathering Place © Jean-Christophe Lett

Tout au long de l’été à Marseille, la Friche de la Belle de Mai a accueilli le projet pluridisciplinaire et collaboratif d’Emeka Ogboh (né en 1977 à Enugu, Nigéria, vit et travaille entre Berlin et Lagos) à l’invitation de Fraeme[1], dans lequel l’artiste nigérian présentait sa première exposition dans une institution française. Aux interventions plastiques répondaient des coopérations musicales et culinaires. Son intitulé même, « Stirring the pot », renferme un double sens : remuer la marmite signifie aussi faire bouger les choses. L’artiste multiplie les médiums, son, vidéo mais aussi denrées alimentaires, compris comme des espaces métaphoriques autorisant une lecture de la compréhension des villes en tant qu’endroits cosmopolites, migratoires et globalisés, le point de départ étant ici l’idéalité cosmopolite de la cité phocéenne.

Emeka Ogboh, Ámà: The Gathering Place © Jean-Christophe Lett

Emeka Ogboh étudie le design graphique à L’université du Nigeria, Nnukka dont il est diplômé en 2001. L’artiste est connu pour son travail vidéo et surtout pour ses paysages sonores de Lagos dans lesquels il enregistre les bruits de la rue de la ville la plus peuplée d’Afrique. À propos du son, il précise : « C'est probablement le médium le plus chargé en émotion qui m’a été donné d’expérimenter. Le son a la capacité de pénétrer chaque recoin de notre être. Il suffit de songer à la façon dont certaines musiques agissent sur notre humeur d’une manière générale ; comment elles peuvent nous faire passer de la tristesse à la joie et vice-versa. Une image ou un texte peuvent avoir cet effet mais pour moi le son est plus puissant[2] ». Une fois déplacés dans son atelier, les paysages sonores de Lagos apparaissent comme des compositions, se rapprochant de quelque chose de musical. « Et lorsque vous en ressentez l'aspect multicouche, vous commencez à prêter attention aux éléments distinctifs du paysage sonore comme le conducteur de bus, le colporteur, le bruit du véhicule ou les sons des klaxons…[3] » confie-t-il avant de poursuivre : « Vous commencez à le décomposer en différents composants, éléments et on dirait une symphonie ou un orchestre. Cela a donc une sorte de connotation musicale pour moi, cela peut ressembler à de la poésie et non à un bruit chaotique ».

Emeka Ogboh, Ámà: The Gathering Place © Jean-Christophe Lett

Une première installation occupe le quatrième étage de la tour de Panorama. « Ámà: The Gathering Place », deuxième version d’une œuvre existante, créée en 2019 dans l’atrium du musée d’art de Cleveland, dans l’Ohio, transforme l’espace muséal en lieu de vie. En interrogeant le rôle social du musée, il en fait un espace de parole, d’écoute, d’échange. L’œuvre convoque son, sculpture et tissages artisanaux. « Ámà » désigne le lieu central des villages Igbo, communauté du sud-est du Nigéria dont l’artiste est originaire. Lieu où sont prises les décisions locales, relatives à la vie du village, il est aussi l’endroit des activités sociales. Chez les Igbo, la musique est au cœur de la vie de la communauté. Elle prend ici des aspects de comptine et de fable dans lesquelles se succèdent neuf chants traditionnels vissus de la culture Igbo. L’ensemble traite de la question migratoire à l’heure d’une mondialisation qui ne peut être une négation de la culture. En 2015 déjà, à l’occasion de la Biennale de Venise, il présente « Songs of Germans », installation dans laquelle dix enceintes font retentir l’hymne national allemand dans dix langues différentes qui sont celles de communautés subsahariennes présentent en Allemagne.

Infiltrer d’autres territoires que l’art

© Jean-Christophe Lett

Sur le toit-terrasse, Emeka Ogboh installe un authentique Danfo [4] qui va diffuser via une chaine YouTube des musiques actuelles en provenance de Lagos et servir la « Uda », bière rousse avec un faux poivre intégré, et la « Uziza », bière blonde poivre avec un fond d’agrume. L’artiste a commencé à travailler avec des brasseurs locaux à Berlin en 2014. En 2017, pour documenta, il produit une bière nommée « Sufferhead (tête-à-tête) »,avec pour slogan « Who is afraid of Black ? » Le brassage de la bière comme métaphore lui permet de pointer certains stéréotypes liés aux politiques d’intégration combinées au statut d’expatriés. Les deux bières proposées à la friche sont élaborées en coopération avec la brasserie artisanale de Castellet à Signes dans le Var. Également cuisinier, Emeka Ogboh a collaboré avec la cheffe béninoise installée à Marseille Georgiana Viou à la conception d’une performance culinaire, un banquet qui s’est déroulé le 26 août dernier et qui fut pensé comme un temps de partage, d’échange.

Emeka Ogboh, Migratory Notes © Jean-Christophe Lett

Installation immersive et multisensorielle, « Migratory Notes » a été conçue spécifiquement pour « Stirring the pot ». Plusieurs écrans géants invitent à suivre le voyage inversé des denrées alimentaires, de leur état de produits importés dans les restaurants marseillais ou sur les étals des marchés jusqu’aux territoires africains, le Ghana et le Cameroun ici, où ils sont cultivés, en passant par les entrepôts dans lesquels ils sont stockés et les bateaux qui les ont acheminés. « Toute l’histoire de la migration est aussi une histoire de nourriture[5] » explique Emeka Ogboh : « Comment retrouver les goûts qu’on laisse derrière nous ? Comment les substituer ? A quoi est-on prêt à renoncer ? » Ces interrogations sont palpables dans chaque image de cette traversée visuelle, sonore et olfactive. L’artiste mobilise en effet pour l’occasion l’odorat. Ainsi, en déambulant entre les écrans, on est surpris en respirant l’arôme des épices, l’odeur de la terre battue juste avant la pluie, caractéristique de la saison humide au Nigéria. Le besoin de retrouver les gestes, les parfums, les goûts, apparait alors primordial. L’installation interroge nos propres usages et pratiques quotidiennes de la cuisine. Une histoire de nostalgie mais aussi de fusion : Emeka Ogboh, qui vit entre Berlin et Lagos depuis une dizaine d’années, s’est mis à rechercher, dès son arrivée dans la capitale allemande, les produits frais du Nigeria. Il substitue peu à peu des produits occidentaux aux denrées parfois introuvables. À travers l’histoire et le parcours des aliments s’écrit celle en creux des migrations.

Emeka Ogboh construit une œuvre cosmopolite qui interroge notre perception de l’autre pour mieux déjouer les stéréotypes et les préjugés racistes qui accompagnent les migrations humaines. Sa production artistique en fait la satire. Ses œuvres examinent comment les expériences auditives et gustatives capturent les relations existentielles, encadrent notre compréhension du monde et fournissent un contexte pour questionner de façon critique l’immigration, la mondialisation et la post-colonialité.

Emeka Ogboh, Migratory Notes © Jean-Christophe Lett

[1] Association de production et de diffusion de l’art contemporain installée sur la Friche la Belle de Main depuis 2001, Fraeme propose des expositions dans les espaces de la friche, conçoit et propose des programmes et des supports de médiation à destination du public, met en œuvre et coordonne plusieurs programmes de résidences et développe également une activité d’éditeur indépendant depuis 2007, spécialisée dans les ouvrages monographiques d’artistes du territoire. https://fraeme.art

[2] Cité dans Nana Ocran, « The power of sound. Emeka Ogboh’s audio works », The Art Momentum, Pays-Bas, novembre 2019.

[3] Cité dans Oluwatoni Y. Ankindele, « Nigerian Sound Artist Emeka Ogboh Brings His Lagos Danfo Bus To NYC », Okayafrica, 19 septembre 2014, https://web.archive.org/web/20160919075628/http://www.okayafrica.com/news/emeka-ogboh-danfo-bus-lagos-state-of-mind-nyc/ Consulté le 26 octobre 2021.

[4] Taxi collectif de Lagos, « concentré d’espace public ».

[5] Cité dans Roxana Azimi, « A Marseille, l’artiste nigérian Emeka Ogboh met le public à table », Le Monde Afrique, 21 juin 2021, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/06/21/a-marseille-l-artiste-nigerian-emeka-ogboh-met-le-public-a-table_6085071_3212.html

Stirring The Pot, Le Banquet by Emeka Ogboh & Georgiana Viou © Fraeme

EMEKA OGBOH - STIRRING THE POT. Une proposition de Fræme en collaboration avec Les Grandes Tables dans le cadre d’Africa 2020

Du 5 juin au 24 octobre 2021 - 4e étage de la Tour et Panorama

Friche La Belle de Mai
41, rue Jobin
13 003 Marseille

Emeka Ogboh, Migratory Notes © Jean-Christophe Lett

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