Les rêves et les révoltes aussi. A propos de "Désobéir" de Julie Berès

Les quatre jeunes comédiennes performant "Désobéir" sont autant de portraits de femmes en résistance qui prennent possession du plateau de La Commune, CDN d'Aubervilliers, leur ville. Mis en scène par Julie Berès, elles incarnent ces femmes d'à côté dont le poids de l'héritage et les assignations sociales pèsent sur celles qui rêvent de s'inventer autrement.

"Pièce d'actualité n°9 : Désobéir", Julie Berès, La Commune, CDN d'Aubervilliers © Willy Vainqueur "Pièce d'actualité n°9 : Désobéir", Julie Berès, La Commune, CDN d'Aubervilliers © Willy Vainqueur
Quatre jeunes femmes serrées deux par deux l'une contre l'autre sur deux rangs, traversent la scène de gauche à droite d'un pas cadencé, presque militaire, avant de disparaissent pour mieux réapparaître à nouveau. Tel un préambule, l'ouverture époustouflante de "Désobéir" donne le ton à ce qui suit, les portraits de jeunes femmes d'ici, drôles, touchants, douloureux parfois, jamais désespérés. Ces femmes d'Aubervilliers et des communes alentours, parce qu'elles subissent plusieurs formes de discriminations, répondent sans doute le mieux à la définition de l’intersectionnalité, terme inventé aux Etats-Unis en 1989 par Kimberle Crenshaw, dans son étude sur la violence faite aux femmes noires américaines dans les classes défavorisées.

 Le théâtre comme art politique

 Initiées par Marie-José Malis, Directrice de la Commune, CDN d'Aubervilliers voilà quatre saisons, les "pièces d'actualités" reformulent de façon singulière l'art de faire du théâtre. A la base de ces commandes passées à de grands noms du monde culturel se trouve une question immuable : "La vie des gens ici, qu'est-ce qu'elle inspire à votre art?" En choisissant de donner la parole aux habitants, qui devient la matière première du futur texte de chaque "pièce d'actualité", elle les implique dans la vie du théâtre et donne une place inusitée à une catégorie de la population, ces filles et petites-filles d’imigré(e)s issues des classes populaires, à qui on a fait comprendre depuis longtemps que sa place n'est pas ici. Parce qu'elles parlent du monde immédiat qui les entourent, les "pièces d'actualité" forment autant d'agoras racontant les maux d'une société française qui oscille entre stigmatisation et  invisibilité. Celle portant le n°9, intitulée "Désobéir", donne la parole aux femmes de Seine-Saint-Denis issues de la première, deuxième et troisième génération de l'immigration, elle interroge leurs rêves et leurs révoltes et "questionne chez chacune le lien à la famille, la tradition, la religion, l’avenir". La rencontre avec quatre jeunes femmes, Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi, futures comédiennes du projet, va être déterminante pour Julie Berès qui les associent à l'écriture en sollicitant leur propre histoire et par ricochet, celle de leurs parents. Kevin Keiss et Alice Zeniter – récemment lauréate du Prix Goncourt des lycéens ainsi que du Prix Littéraire Le Monde pour son roman "L'art de perdre" – en assurent la mise en forme, la dramaturgie, agglomérant d'autres récits de femmes entendus au gré des échanges qui ont égrené les rencontres. A partir des ces confessions intimes, ils en tirent des bribes qui racontent leurs souvenirs, leurs joies et leurs peines, leur nostalgie, leurs soumissions diverses, leurs révoltes aussi. Chacune à leur manière, elles vont tour à tour dire non, entrer en résistance face à la violence d'un monde où elles doivent lutter en permanence pour exister dans une société qui trop souvent les enferme dans une impasse. Ces histoires personnelles deviennent des histoires politiques. A rebours des images médiatisées, elles montrent une réalité plurielle des femmes de banlieue.

 Savoir s'inventer soi-même

 Car ces récits de femmes sont des récits où désobéir conduit à des victoires. Sur scène, les corps hyper-sexués sont mis en avant avec fierté. Le désappointement des rêves perdus, c'est peut-être Séphora Pondi qui en parle le mieux. Cette jeune femme noire qui auparavant a expliqué avec humour ce que c'est que d'avoir des parents africains évangélistes, se prend de passion pour le théâtre à l'adolescence. A la faveur d'un casting pour L'école des femmes, sa performance remarquée lui vaut d'être choisie par le metteur en scène pour tenir le rôle d'Agnès. Le temps du bonheur précède celui du désenchantement lorsqu'il lui assène une semaine plus tard, qu'Agnès, figure iconique de la pièce de Molière, ne peut être noire. La scène de La Commune, CDN d'Aubervilliers lui offre aujourd'hui son école des femmes. Après avoir choisi Arnolphe parmi les spectateurs masculins d'un certain âge, elle incarne Agnès à la perfection dans une version re-visitée par les mots d'argot issues des banlieues populaires. Toutes ici et maintenant s'incarnent en Agnès, les quatre comédiennes d'un seul corps déclament dans une polyphonie jubilatoire tenant du combat comme pour montrer qu'elles méritent ce rôle obtenu de haute lutte. 

Les rêves dissous mènent parfois à une idéalisation romantique des groupes extrémistes. Le premier portrait est sans doute le plus édifiant. C'est à la suite d'une rencontre masculine sur un réseau social que la jeune femme alors adolescente, révoltée par l'injustice qui l'entoure, va commencer à porter le hijab. Au fur et à mesure des échanges avec le jeune homme, elle se métamorphose jusqu'à devenir quelqu'un d'autre pour sa famille et ses amis. Elle ira jusqu'à fuguer pour rejoindre l'homme qu'elle aime désormais. Elle a eu de la chance, ne trouvant pas par elle-même l'élévation divine que le jeune homme souhaite, il la juge désormais impure. De cette aventure elle a gardé la religion qui lui apporte une sérénité et une paix intérieure, avant de conclure sur la possibilité de femmes imam dans un étonnant dévoilement.

De la comédienne répudiée pour sa couleur de peau à la jeune femme en colère trouvant le réconfort dans les milieux extrémistes à la danseuse d'origine iranienne qui doit désobéir à son père pour exister, ces récits directs témoignant de la façon qu'ont ces jeunes femmes de saisir la vie, ébranlent le public en rendant caduques ses grilles de perception, de compréhension. Ne se laissant pas enfermer dans les stéréotypes, ces femmes piochent dans leur héritage culturel, en choisissent ce qu'elles veulent pour devenir qui elles veulent. En disant non et en posant ce postulat comme acte fondateur, elles s'inventent elles-mêmes.

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