Genève donne la parole aux travailleuses et travailleurs saisonniers

Fruit d'une triple collaboration entre les Archives contestataires, le Collège du travail et Rosa Brux, l'exposition «Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019» rappelle en leur rendant hommage, l'histoire des travailleurs qui, tributaires du permis de travail A au statut particulièrement précaire, ont pleinement participé à la vie de la cité.

 

Émilie Gleason, Jeanne Gillard et Nicolas Rivet, Qui a construit Thèbes aux sept portes ?, sérigraphie, 2019. © Guillaume Lasserre Émilie Gleason, Jeanne Gillard et Nicolas Rivet, Qui a construit Thèbes aux sept portes ?, sérigraphie, 2019. © Guillaume Lasserre
"Parce qu'ils ont construit la Suisse et Genève : rendons hommage aux saisonniers" motion-M891 adoptée le 17 septembre 2014 par le Conseil municipal de Genève. 

La ville de Genève, Rosa Brux[1], les Archives contestataires[2] et le Collège du travail[3] proposent, avec l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", de rendre hommage aux femmes et aux hommes qui, à travers le statut particulièrement précaire de saisonniers, ont façonné la deuxième ville de Suisse. L'exposition et le livre qui l'accompagne, souhaitent mettre en exergue le statut particulier du permis du travail A appliqué dans la confédération helvétique, celui des saisonniers, sans nul doute le plus inique. Si le pays applique depuis le 1er juin 2004 la libre circulation des travailleurs avec les ressortissants des pays membres de l'Union européenne et de l'Association de libre échange[4], l'exhumation de ce permis d'exploiter les travailleurs étrangers semble resurgir à intervalles réguliers, comme en 2014 lorsque Toni Brunner, le président de l'Union démocratique du Centre, déclarait: "Pour des secteurs comme la construction ou l’agriculture, nous devrions réintroduire le statut de saisonnier. C’était un très bon système. Malheureusement, la politique l’a d’abord affaibli, puis supprimé. Avec notre initiative, il n’y aurait aucune garantie d’installation, de regroupement familial ou de prise en charge par l’assurance chômage[5]" faisant resurgir le spectre d’une pratique appartenant à un temps que l'on croyait révolu.

Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole
Rosa Brux reconfigure les modes de partage de la mémoire en recourant à plusieurs formes de narrations construites avec des documents, des archives personnelles et des interventions artistiques. Elle s'intéresse à l'échange de savoirs, le point de vue étant forcément diffèrent selon qu'il s'agisse d'un archiviste, d'un artiste, d'un historien. L'an passé, Rosa Brux interrogeait les liens sensibles qui existent entre art et activisme dans une exposition joliment intitulée "Essayer encore, rater encore, rater mieux" où il associait déjà archives militantes et pratiques artistiques, en reconsidérant l'actualité des luttes passées. Il réinvestit aujourd’hui l’espace d’expositions Le Commun à Genève, associé aux Archives contestataires et au Collège du travail, pour une exposition qui évoque l'histoire sociale et politique du statut de saisonnier, l'histoire d'un "cynisme d'Etat". Celui-ci consiste à faire venir dans le pays une main d'œuvre bon marché dont la Suisse a besoin après-guerre, sans considération aucune pour celle-ci. Venus majoritairement d’Italie, d’Espagne, puis du Portugal et de l’ex-Yougoslavie, les travailleurs saisonniers disposent d'un permis A d'une durée de neuf mois, impossible à prolonger. Ils ne peuvent pas changer de travail ou de canton. Ils ne peuvent pas faire venir leur famille ou leurs enfants, ni même louer un logement. L'exposition retrace la vie de plusieurs générations de saisonniers, depuis la naissance du statut en 1931 jusqu'à sa suppression en 2002. Les accords bilatéraux avec l'Union européenne marquent un renversement en modifiant radicalement le marché du travail en Suisse.

Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole

Rendre visible les invisibles  

La manifestation prend la forme d'une chronologie murale, traversée, entrecoupée, de focus sur les thématiques centrales : le permis A ; les relations entre les ouvriers suisses et étrangers ; "la main d'œuvre immigrée au tribunal de la démocratie" et la fin du statut. A partir de 1948 est émise l'idée qu'un travailleur étranger ayant déjà effectué cinq saisons pourrait être autorisé à faire une demande de permis B. Cette évolution sociale ne prendra officiellement effet qu'en 1964. La même année, les milieux xénophobes helvétiques tentent de bloquer cette proposition, en vain. Cependant, les aberrations administratives ne manquent pas. Si leur permis ne leur permet de travailler que neuf mois par an en Suisse, les ouvriers sont taxés sur douze mois. Au début, ils sont également taxés sur le service militaire. 

Katharine Dominice, "Lettres ouvertes", 2018, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Katharine Dominice Katharine Dominice, "Lettres ouvertes", 2018, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Katharine Dominice
Au-delà du rappel chronologique rythmé par les focus thématiques qui constituent une ligne du temps, le véritable défi de l'exposition est de rendre un hommage appuyé à ces femmes et ces hommes en tenant compte des contraintes soulevées par le rapport aux archives personnelles dont la lecture est souvent entravée par le caviardage. La commande artistique va être une réponse à cet enlèvement par noircissement de certains passages. Cette particularité de l'archive, de reposer sur un texte parfois tronqué, se révèle difficile pour des gens qui travaillent sur l'image, car l'ensemble des documents visuels peut être mal compris. Généralement, le visiteur se réfère au texte dont il a une meilleure compréhension que du document. La création plastique donne enfin la parole à ces travailleurs perpétuellement honnis, niés. "Lettres ouvertes" de l'artiste et réalisatrice Katharine Dominicé en est l'un des meilleurs exemples. Cette série de dix lettres filmées d’anciens saisonniers et saisonnières permet de raconter une partie de leur passé à travers des anecdotes, souvenirs, ou d'énoncer une revendication qui leur est chère pour le présent et le futur. Accompagnés d’archives personnelles ou de films de la RTS, ces portraits mettent en image les propos de ces travailleurs qui font pleinement partie de l’histoire récente de la Suisse. Rosa Brux a fait le choix de la reproduction des archives multipliant les techniques possibles afin d'annihiler le fétichisme de l'archive. 

Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole

L'utilisation de la couleur vient scander la déambulation. Ainsi, les murs à la teinte bleutée composent une sorte de voyage de l'immigré vers la Suisse qui commence par la présence de photographies étrangement déchirées en deux. Cette pratique est propre aux passeurs portugais, à une époque où le Portugal est une dictature, ses frontières étant complètement fermées. La confiance accordée à ces contrebandiers étant toute relative, la famille, qui avait versé un acompte, attendait l'envoi de la demi photographie par le fils, le frère, la sœur, preuve de son arrivée à bon port. Ce n'est qu'après sa réception que le passeur pouvait réclamer le paiement du solde de la prestation. A l’arrivée en Suisse répond la visite sanitaire. Son caractère extrêmement violent témoigne du principe d'humiliation qui la régit. Les hommes comme les femmes devaient se présenter torse-nu dans un bâtiment de type hangar, attendant des heures dans le froid, avant d'être auscultés, pesés, mesurés. Certaines images sont à la limite du supportable. Ce contrôle médical est appliqué aux seuls détenteurs d'un permis de travail A. Ici, les archives personnelles apportent un autre regard, plus humain, mettant en évidence le travail de confiance avec les témoins.

Dans l'ombre de l'histoire suisse

CIG, 1969, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019. © Desarzens CIG, 1969, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019. © Desarzens
Un inventaire des bâtiments genevois construits par les ouvriers saisonniers, parmi lesquels des grands hôtels tels le Warwick ou l'Intercontinental mais également le Centre international de conférences (CICG), le Bureau international du travail (BIT) et l'Union internationale des communications (UIT) qui définissent le quartier international, ou encore la cité du Lignon ou celle de la Jonction. L'ensemble des recherches, mené à l'Office du patrimoine et des sites entre autre, est rendu sous la forme d'une illustration, une carte dessinée de la ville, œuvre joyeuse et pleine d'humour réalisée par Emilie Gleson, Jeanne Gillard et Nicolas Rivet, qui répond au titre brechtien[6] en forme d'interrogation de "Qui a construit Thèbes aux sept portes ?" Quant à l'usage de l'aquarelle, il est réservé dans l'exposition aux paroles des saisonniers. Leurs témoignages, qui rythment la présentation avec la légèreté de la peinture à l'eau, sont autant d'interrogations, de craintes, de peurs. L'un des derniers chapitres est consacré aux enfants clandestins, sans doute le plus grande indignité de la Suisse envers l'humanité. Le regroupement familial étant interdit pour les travailleurs saisonniers, le nombre d'enfants clandestins, n'ayant aucune existence légale sur le territoire helvétique, non scolarisés, non suivis médicalement, est tel à la fin des années 1960 à Genève que la ville envisage d'ouvrir une école spécifique destinées à les scolariser. La petite école nait à la fin des années 1980. Néanmoins, pendant une vingtaine d'années, des enfants clandestins étaient scolarisés dans les écoles genevoises. Les professeurs du canton de Neuchâtel furent les premiers à faire acte de désobéissance civile. A Genève, une prérogative cantonale menace aujourd'hui certains cantons refusant toujours la scolarisation des enfants clandestins. Sur le mur est épinglé l'histoire glaçante de cette femme saisonnière qui, accouchant en Suisse, s'est vue retirer la garde de l'enfant, placé d'office dans un orphelinat. Les parents étaient autorisés à le visiter une seule fois par semaine, durant 45 minutes maximum.

Enfant devant un baraquement pour saisonniers et saisonnières du Val-d'Arve debut 1960 © archive personnelle Enfant devant un baraquement pour saisonniers et saisonnières du Val-d'Arve debut 1960 © archive personnelle

La violence feutrée des autorités administratives

Mauricio Leon, "Action B", vidéo performance, janvier 2010, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019. © Aurélien Mole Mauricio Leon, "Action B", vidéo performance, janvier 2010, Exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019. © Aurélien Mole
L'exposition se conclut sur la question du retour, c'est à dire de la possibilité de revenir travailler comme saisonnier l'année suivante. Les méthodes employées pour juger les personnes, de façon malhonnête parfois, sont tout aussi indignes. Car les candidats au retour sont jugés sur le travail effectué dans l'année en cours. Parfois, les critères de rejet sont proprement honteux. En Suisse, il est de tradition pour les saisonniers de donner à manger au contremaitre. Les personnes qui refusent, souvent parce qu'elles n'en ont pas les moyens, sont mal notées. Si depuis 2004, ses pratiques n'ont plus d'existence à la suite de l'abrogation du permis de travail A de saisonnier, les personnes non ressortissantes des pays membres de l'Union européenne connaissent la même précarité. Souvent, les étudiants extra-européens sont déboutés de leur permis de séjour lorsque se terminent leurs études. C'est le cas de Mauricio Leon, ancien étudiant à la Haute école d'art et de design (HEAD) de Genève, qui en janvier 2010, réalise la performance "Action B", dans laquelle il arpente les rues genevoises la lettre B peinte en noir sur son visage, celle-là même qui est inscrite en filigrane sur la photo d'identité de son permis temporaire. En donnant à voir publiquement la marque discriminatoire, il révèle la violence des autorités administratives suisses, confrontant les passants qu'il croise à cet état de fait dont il est impossible de se détourner.

"Les traces" de Pablo Briones, documentaire, 14 min. 2019. © Pablo Briones "Les traces" de Pablo Briones, documentaire, 14 min. 2019. © Pablo Briones
Le projet Papryrus visant à régulariser dans le canton de Genève les sans-papiers répondant à des critères drastiques (il faut démontrer dix années de présence administrative à Genève) s'est achevé fin 2018, régularisant près de 2000 personnes. Un bilan intermédiaire précisait que "365 familles, 14 couples sans enfants et 642 célibataires" ont obtenu une autorisation de séjour (permis B). En 2015, on estimait à 13 000 le nombre de sans papiers[7]. Ce chiffre démontre qu'il est possible de vivre aujourd'hui à Genève à l'état de fantôme. Produit spécialement pour l'exposition, le film "Les traces" de Pablo Briones compose le portrait intime de Domitila, indigène péruvienne travaillant comme domestique à Genève, sans statut légal, depuis vingt ans. La disparition soudaine de sa fille la plonge dans une précarité économique et sociale sans précédent. Les trop rares traces administratives de sa présence en Suisse interdisent la régularisation de sa situation.

Saisonnières devant une usine, photographie, sans date. © archive personnelle Saisonnières devant une usine, photographie, sans date. © archive personnelle

[1] L'association curatoriale fondée en 2012, s'intéresse au croisement de l'art et des problématiques politiques et sociales, privilégiant une relation informelle entre les œuvres d’art et le public afin de susciter discussion et expérimentation.

[2] Depuis sa fondation en 2007, l’association Archives contestataires collecte et valorise des archives issues de nombreux mouvements sociaux de la seconde moitié du XXème siècle, contre-culture, antimilitarisme, droits des patients, lutte contre le nucléaire, luttes sociales, contre-information, anti-impérialisme, luttes étudiantes, etc.

[3] Créée en 1978 par Lucien Tronchet, ancien secrétaire de la section genevoise de la Fédération des ouvriers sur bois et du bâtiment (FOBB), la Fondation Collège du travail a pour but de conserver et de mettre valeur la mémoire du monde du travail. Elle recueille des archives, des images et des témoignages oraux qui rendent compte de l’histoire du mouvement ouvrier genevois, les préservant, les inventoriant et les mettant à disposition du public et des chercheurs. Elle s’emploie également à tisser des liens vivants entre le monde du travail d'hier et celui d'aujourd'hui à travers la publication de recherches historiques et l’organisation de conférences.

[4] AELE, regroupant l'Islande, le Liechtenstein et la Norvège.

[5] Daniele Mariani, "Saisonnier, un statut qui renait de ses cendres"Swissinfo.ch, 21 janvier 2014.

[6] Bertolt Brecht, dans ses Histoires d'almanach (1949), interpelle ses contemporains : "Questions que se pose un ouvrier qui lit" Qui a construit Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne les noms des rois. Les rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?"

[7] "Les sans-papiers en Suisse en 2015. Rapport final", B,S,S. Volkswirtschaftliche Beratung, Bale, en coopération avec SFM et Université de Genève.

Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole Vue de l'exposition "Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019", Le Commun, Genève, 2019 © Aurélien Mole

"Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931 - 2019" Une exposition initiée par la Ville de Genève, conçue et réalisée par les Archives contestataires, le Collège du travail et Rosa Brux. Conception : Patrick Auderset, Yannick Gilestro, Charles Magnin, Vanessa Merminod, Rosa Brux. Scénographie : Rosa Brux, Ateliers de décors de théâtre de la Ville de Genève; Lumière Électrique. Graphisme : Rosa Brux.

Du 30 octobre au 24 novembre 2019 - Du mardi au dimanche de 11h à 19h.

Espace d'expositions Le Commun
Rue des bains, 28
CH - 1205 GENEVE

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