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Billet de blog 3 déc. 2022

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Tiago Rodrigues, la démocratie assassine

Depuis 70 ans, cette famille a pour tradition de tuer des fascistes. Aujourd’hui, ils sont tous réunis pour soutenir la plus jeune dans ce rituel de passage. Mais voilà, Catarina est incapable de le faire. La violence peut-elle sauver la démocratie ? Avec « Catarina et la beauté de tuer des fascistes », Tiago Rodrigues réinvente un théâtre populaire, à la fois courageux et dérangeant.

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Jaime Machado

Devant une maison rurale entourée de chênes-lièges près du village de Baleizão dans le sud du Portugal, une grande table est déjà dressée. Brodés sur la nappe blanche qui la recouvre, deux mots de très grande taille : « não passarão[1] » (« ils ne passeront pas ») s’affichent face aux spectateurs et annoncent d’emblée la position de résistants antifascistes des hôtes. Au menu de cette réunion de famille pas comme les autres, de traditionnels pieds de porc marinés. « Tous les ans nous nous retrouvions ici[2]» explique Marco[3] à l’adresse du public. Il parle d’incendies, de « toute la beauté des flammes », soupire que « les gens passent leur vie à éteindre des feux » mais, une fois par an, ce sont eux les pyromanes. La maison a été celle de la matriarche qui a instauré ce rendez-vous familial annuel, désormais traditionnel, en tuant il y a soixante-dix ans son premier fasciste, qui n’était autre que son mari. Le 19 mai 1954, alors que le pays est dirigé d’une main de fer par Salazar – l’un des plus longs régimes autoritaires dans l’Europe du XXème siècle (1933-1974) –, Catarina Eufémia[4], jeune journalière, est abattue de trois balles dans le dos par un membre de la garde républicaine au cours d’une grève d’ouvrières agricoles. C’est parce qu’il n’a rien fait pour empêcher ce crime féminicidaire perpétré par l’un de ses collègues que l’arrière-grand-père a été exécuté par sa femme. Celle-ci a laissé une lettre à l´intention de sa descendance : « Je ne vous connaîtrai pas toutes, mais je vous confie mon secret, mon sang et cette maison. Que cet héritage puisse servir à ne jamais vous taire devant l’injustice[5] ». Depuis lors, chaque enfant de la famille, garçon ou fille, se prénomme Catarina en l’honneur de la disparue. Les danses et musiques traditionnelles portugaises se mélangent aux danses urbaines plus contemporaines telle le Krump, née dans le ghetto de Los Angeles au début des années deux mille.

Nous sommes déjà demain puisque la pièce prend place dans le futur immédiat de 2028. Au Portugal, les fascistes sont de retour au pouvoir : « À peine six mois qu’ils sont au pouvoir et tous les jours ces fascistes disent et font l’impensable » commente Antonio. Au bout de la grande table familiale, dans l’indifférence générale, se tient Pedro Antunes – le seul personnage à ne pas s’appeler Catarina. Le fasciste a été enlevé la veille pour servir de premier trophée à Catarina.

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Jaime Machado

« Un jour de fête, de beauté et de mort »

C’est un casting entièrement portugais que Tiago Rodrigues a choisi pour raconter ce conte cruel, étrange, déroutant. Catarina est incapable de tuer Antunes. Prise dans un étau d’injonctions contradictoires, elle doit faire face à ce dilemme. Ce refus de tuer marque l’échec d’un exercice qui s’était imposé en quelques décennies comme le rituel familial de passage à l’âge adulte. Ce déraillement donne naissance à un conflit en son sein même. De la confusion qu’il engendre se font jour des interrogations, à commencer par une réflexion sur la définition même du fascisme. Tiago Rodrigues prend pour point de départ une situation existante, un fait historique : l’assassinat en 1954 de Catarina Eufémia, originaire de Baleizão, village du sud du Portugal non loin duquel il situe l’action de la pièce. À partir de cette situation, il développe une fiction contemporaine qui questionne la notion de démocratie. La courte anticipation temporelle (2028) lui permet de se détacher de la réalité pour mieux la prévenir et ainsi dépasser l’actuelle montée des fascismes en Europe pour se projeter dans l’hypothèse de leur installation au pouvoir dans de nombreux pays, ce qui est déjà le cas en Suède et en Italie, deux nations qui ont récemment élu des dirigeants d’extrême-droite à leur tête. Pour le philosophe Bruce Bégout, le fascisme contemporain, contrairement à celui du siècle précédent, déborde des cadres partisans pour émaner des masses elles-mêmes, apparaissant comme l’expression démocratique[6], une majorité de votants aspirant à plus d’ordre, de contrôle et de rejet. En assassinant des fascistes, la famille accepte le pouvoir de la violence et du crime pour défendre l’idée-même de démocratie. « N’hésitez jamais à faire le mal pour pratiquer le bien » dit à un moment Isabel. « Notre famille tue des fascistes depuis soixante-quatorze ans et ça non plus, ça n’a pas empêché les fascistes de remporter les élections » lui rétorque Sara. Si les deux femmes veulent la même chose – l’éradication du fascisme – les moyens pour y parvenir divergent, s’opposent même. Pour Sara, il faut dialoguer avec ceux qui votent pour l’extrême-droite, « faire de la politique ». On peut voir dans le refus catégorique de Beatriz de manger de la viande à la scène 2, une préfiguration du renoncement à tuer de Catarina.

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

Quand la réalité dépasse la fiction

La pièce a subi de plein fouet l’épidémie mondiale de coronavirus. « L’arrivée de la pandémie au Portugal a dicté, comme dans de nombreux pays et théâtres, l’interruption abrupte du travail commencé juste depuis sept jours[7] » explique Tiago Rodrigues dans sa note d’intention. « Au cours de cette semaine, on a partagé des lectures sur les totalitarismes, la violence et la montée des populismes dans l’Europe contemporaine, en nous immergeant dans les œuvres de Hanna Arendt ou de Slavoj Žižek, en suivant un cours sur la dramaturgie des discours d’investiture de dirigeants populistes comme Trump, Bolsonaro ou Orbán. On s’est aussi instruit de nos ancêtres, dramaturges de la violence ou de la conspiration, de Sophocle à Albert Camus ou Edward Bond. Et on a surtout commencé le travail d’écriture collaborative, le noyau de la recherche artistique qui guide la production de ce spectacle[8] ».

Comme toujours, Tiago Rodrigues écrit en collaboration très étroite avec les comédiens et l’ensemble de l’équipe artistique. Le récit s’élabore au fur et à mesure des répétitions. « En improvisant dans la salle de répétition ou en discutant autour de la table, on s’est consacrés à spéculer sur une famille fictive qui suit la tradition d’assassiner un fasciste chaque année. On a imaginé des personnages, des situations, une structure narrative. On a partagé des poèmes, des chansons et des énigmes. On a analysé des dessins de la scénographie et on s’est habillés en costumes, en nourrissant l’imagination par rapport au monde visuel du spectacle. On a pensé à la relation que cette fiction pourrait avoir avec la réalité́ politique contemporaine et à la façon de gérer les références explicites à l’actualité. On a aussi réfléchi à la controverse que cette pièce provoquait déjà̀ dans les médias portugais, avant même qu’elle ne commence à être répétée, avec des accusations absurdes de constituer un appel à la violence. Puis, soudain, les répétitions se sont arrêtées, les théâtres ont fermé et une nouvelle réalité, d’isolement et de distance, a envahi nos quotidiens[9] ». L’anticipation a fini par rattraper le présent, 2028 en 2022.

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Jaime Machado

À la fin de la pièce, Pedro Antunes, le politicien fasciste sauvé de la mort par l’impossibilité de Catarina, ajuste sa cravate, remet son manteau, puis vient se placer au centre de la scène et entame un discours particulièrement véhément, empreint de xénophobie, de racisme, d’antiféminisme, d’homophobie. La violence de la logorrhée verbale qui se déverse ainsi dans le théâtre fait naitre des émotions de plus en plus radicales chez les spectateurs au fur et à mesure de l’avancée du discours. Le public est plus en plus gêné. Un chuchotis traverse la salle, se transformant en brouhaha. « Et nous ne nous tairons pas non plus lorsqu’ ils nous traiteront d’homophobes juste parce que nous sommes les défenseurs de la famille traditionnelle. Nous sommes libres d’exprimer notre opinion et notre opinion est celle de la majorité. Nous ne laisserons pas passer de telles aberrations. Nous n’acceptons pas que nos enfants soient endoctrinés, forcés d’accepter un lien contre-nature, que ce soit à l’école ou à la maison. C’en est fini des abus. Jamais plus nous ne nous tairons. Nous sommes la majorité et nous sommes libres » affirme-t-il.  Certains spectateurs invectivent directement le comédien qui joue le politicien extrême, oubliant même qu’il n’est qu’un interprète.

Illustration 5
Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

À partir de ce moment, le public intervient constamment dans le discours. Antunes poursuit : « Dorénavant, qui veut vivre en hirondelle nettoie ce qu’il salit. Qui vient nicher dans nos maisons apprend notre langue, s’intègre à notre société, respecte les mêmes règles que nous, participe et dit merci pour notre hospitalité ». Des spectateurs se lèvent et quittent la salle, refusant de cautionner plus longtemps de tels propos. D’autres tentent de couvrir la voix de la haine par tous les moyens. Il évoque encore le travail, le mérite, les patriotes, accuse maintenant les femmes d’être très largement responsables des violences domestiques, accuse la démocratie d’avoir détruit la famille. À cet instant, plus personne dans la salle n’écoute ses propos. Le discours devient inaudible. Certaines personnes hurlent, le traitent de noms d’oiseaux, un spectateur se lève, annonçant son intention de le faire taire. Il est stoppé par un vigile. Le discours s’achève ainsi : « Et quand, il y a six mois, nous avons gagné les élections, mes amis, lorsque nous avons conquis la majorité parlementaire et constitué un gouvernement, ce jour-là, personne n’avait plus aucun doute. Ceci n’est pas une illusion. Nous sommes la réalité. Nous sommes l’avenir. Nous sommes la voie d’un pays nouveau. Un pays où nous pouvons, sans honte, sans peur, clamer le nom du Portugal. Vive la Nouvelle République. Vive le Portugal ».

Illustration 6
Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Jaime Machado

Si le discours est abject, la manœuvre est habile de la part de Tiago Rodrigues qui démontre ainsi sa thèse, en soulevant la quasi-totalité des spectateurs qui, oubliant l’interprète, étaient prêts à lyncher l’homme, appliquant ainsi les mêmes méthodes que leurs adversaires pour les faire taire, au nom de la démocratie, de la tolérance et du respect. Pourtant, il ne semble pas y avoir de réponse adéquate à ses interrogations. Dans un monde où les démocraties sont de plus en plus menacées, où la violence légitime de l’État ne l’est plus, on est en droit de s’interroger sur la possibilité d’une violence défensive qui pourrait alors être perçue comme acte de résistance. La scène finale de la pièce est d’autant plus effrayante qu’elle s’inscrit à peine quelques semaines après l’élection de quatre-vingt-neuf députés du Renouvèlement National (ex-FN) de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale. Du jamais vu. On aurait sans doute aimé voir cet élan radical s’exprimer à ce moment-là mais peu de Français se sont indignés alors. Où étaient-ils donc ces spectateurs de théâtre prêts à en découdre avec les poings s’il le faut le 19 juin dernier, jour du second tour des législatives en France ? Ont-ils au moins voté ce jour-là autant qu’ils ont vociféré un peu plus tôt dans la salle du théâtre ? Après une formidable « Cerisaie[10] » porteuse d’espoir, Tiago Rodrigues creuse un peu plus la veine politique de son théâtre résolument populaire. Nous sommes déjà en 2028.

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Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Jaime Machado

[1] ¡No pasarán! en espagnol, terme utilisé par les partisans de la seconde République espagnole (1936-39) contre les troupes nationalistes du général Franco dont le soulèvement déclencha la guerre civile espagnole. Le slogan politique est très vite devenu le symbole de la résistance antifasciste.

[2] Le texte Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues a été édité aux Solitaires Intempestifs, 2020.

[3] Afin de distinguer les personnages qui portent tous le même prénom, je reprends la méthode utilisée pour la publication de la pièce en utilisant les prénoms de comédiens qui l’on créée.

[4] Icone de la résistance contre le régime salazariste, elle est souvent évoquée lors des célébrations du 1er mai.

[5] Extrait de la lettre de l’arrière-grand-mère à ses descendantes.

[6] « Le fascisme du XXème siècle a d'abord été un projet partisan mené par des groupuscules déterminés d'hommes qui voulaient imposer leur manière de voir et d'agir et qui ont partiellement réussi. Celui du XXIème me semble déborder tout cadre partisan et émaner des masses elles-mêmes. Il paraît ainsi bénéficier d'une assise démocratique plus grande. Les dirigeants autoritaires (Orban et alii) ne sont plus des guides, ils relaient simplement les aspirations plus ou moins profondes et sincères des populations qui les élisent. Il va peut-être falloir abandonner l'idée que le fascisme, à savoir une vision autoritaire du gouvernement des hommes à partir d'un modèle unique et hiérarchique, soit nécessairement l'expression d'une politique violemment anti-démocratique qui ne s'impose que par la force. Il semble qu'il puisse aussi exprimer malheureusement le besoin d'ordre, la politique de rejet et d'affrontement voulus par des votants eux-mêmes devenus majoritaires », Bruce Bégout, publié sur sa page Facebook le 28 août 2018.

[7] Tiago Rodrigues, « Note d’intention », Catarina e a beleza de matar fascistas, 25 avril 2020, Teatro nacional D. Maria II, Lisbonne.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Guillaume Lasserre, « Le nouveau monde de Tiago Rodrigues », Un certain regard sur la culture, 9 février 2022, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/060222/le-nouveau-monde-de-tiago-rodrigues

Illustration 8
Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

CATARINA ET LA BEAUTÉ DE TUER DES FASCISTES  - Texte et mise en scène Tiago Rodrigues Scénographie F. Ribeiro. Costumes José António Tenente Lumières Nuno Meira. Son Pedro Costa. Avec António Fonseca, Beatriz Maia, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Pedro Gil, Romeu Costa, Rui M. Silva et Sara Barros Leitão. Production Teatro Nacional D. Maria II (Portugal). Coréalisation Festival d’Automne à Paris ; C.I.C.T. Théâtre des Bouffes du Nord Co-production Wiener Festwochen ; Emilia Romagna Teatro Fondazione (Modena) ; ThéâtredelaCité - CDN Toulouse Occitanie & Théâtre Garonne Scène européenne Toulouse ; Festival d’Automne à Paris & C.I.C.T. - Théâtre des Bouffes du Nord ; Teatro di Roma – Tea- tro Nazionale ; Hrvatsko Narodno Kazalište (Zagreb) ; Comédie de Caen ; Théâtre de Liège ; Maison de la Culture d’Amiens ; BIT Teatergarasjen (Bergen) ; Le Trident - Scène-nationale de Cherbourg-en-Cotentin ; Teatre Lliure (Barcelona) ; Centro Cultural Vila Flor (Gui- marães) ; O Espaço do Tempo (Montemor-o-Novo). Spectacle vu au Théâtre des Bouffes du  Nord, Paris. 

Du 7 au 30 octobre, Théâtre des Bouffes du Nord Paris,

Du 1er au 3 décembre, Théâtre de Liège

Du 7 au 10 décembre, Théâtre de la Cité CDN Toulouse Occitanie 

Du 21 au 22 décembre, Teatre Lliure, Barcelone

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