L’autoportrait au zéro ou le sourire d’Endre Tót

Figure majeure du Mail art et de l’art conceptuel, l’artiste hongrois Endre Tót fait l’objet d’une exposition à la galerie Salle Principale à Paris, centrée sur les années à Budapest de 1971 à 1978, avant son départ pour l’Allemagne. Pour Tót comme pour nombre d’artistes de l’Est, le Mail art va être une formidable ouverture sur le monde. Il va faire de l’optimisme son outil de résistance.

Endre Tót, if I look to the right: right rain / if I look to the left: left rain, 1973 © Endre Tót Endre Tót, if I look to the right: right rain / if I look to the left: left rain, 1973 © Endre Tót
« I'm fed up with painting ». En 1972, considérant la toile comme un espace d'écriture dans lequel il exprime son abattement face à l'impossibilité d'exister en dehors de l'art institutionnel sous le régime dictatorial de Janos Kadar, alors premier secrétaire du parti communiste ouvrier hongrois, Endre Tót [1] (né à Sümeg, Hongrie, en 1937, vit et travaille à Cologne) abandonne la peinture – il la retrouvera bien des années plus tard – avec un tableau barré de ce slogan, sans nul doute le plus iconique de sa carrière, pour se consacrer à une production formellement conceptuelle. La galerie Salle Principale à Paris revient sur cette période de création intense des années soixante-dix, durant laquelle l'artiste, jusque-là isolé en raison de la situation géopolitique régionale, accède tout à coup au monde, à la faveur d'une pratique nouvelle, simple, légère, rapide et étonnamment plutôt sûre : le Mail art, activité qui lui permet d'entretenir une correspondance avec des artistes du monde entier. Sa production d'alors se divise en trois ensembles spécifiques de travaux : les « Very special gladnesses », chronologiquement les plus anciens, les « zero typing », les plus franchement politiques, et les « rain pieces », les plus poétiques. C'est à l'artiste Gyula Konkoly qu'il doit indirectement la découverte du Mail art. Exilé à Paris au tout début des années soixante-dix, Konkoly fait la connaissance de l'organisateur de la Biennale de Paris, Jean-Marc Poinsot, qui prépare, pour l'édition de 1971, une exposition historique sur les origines du Mail art, de Marcel Duchamp à Yves Klein, à Fluxus... augmentée d'une section intitulée « ENVOI » pour laquelle Poinsot cherche des artistes. Konkoly propose le nom d'Endre Tót qui exposera des œuvres issus de « zero typing ». Dans le catalogue accompagnant la manifestation était mentionnée l'adresse des artistes participants. Il commence ainsi à correspondre par hasard en répondant à des courriers reçus. Petit à petit, son réseau grandit. Le monde jusque-là verrouillé, s'ouvre soudain à lui à une vitesse fulgurante. Le Mail art se révèle l'outil rêvé pour tout artiste des pays de l'Est. 

Endre Tót, We are glad if we are happy, 1971-1976/2015 Photographie — 12 × 18 cm — Edition de 10 © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás Endre Tót, We are glad if we are happy, 1971-1976/2015 Photographie — 12 × 18 cm — Edition de 10 © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás

La parodie de l'optimisme pour résistance

L'exposition a pour point de départ un resurgissement inattendu du passé : la redécouverte en 2015 d'un ensemble de photographies documentant les actions d'Endre Tót au cours de la période hongroise. Entre 1971 et 1976, l'artiste collabore avec le photographe János Gulyás qui réalise une série de clichés destinée à compiler ses performances. Celles-ci constituent une part importante de sa production artistique. Très vite, Tót envisage d'utiliser le matériel archivistique dans une nouvelle série qui associerait l'écrit à l'image. En 1978, il est lauréat d'une bourse DAAD[2] pour une résidence à Berlin-Ouest, mais n'obtient pas de passeport – indispensable pour voyager à l'Ouest – malgré ses demandes répétées et la promesse du retour. Lorsqu'il part enfin à Berlin l'année suivante, obtenant le fameux sésame après que la presse internationale se soit émue de la situation, il laisse le matériel à Budapest. Il n'honorera pas la promesse du retour. Après une année à Berlin, il se voit offrir une seconde résidence à Cologne, ville qui deviendra sa nouvelle maison. Il avait bien en sa possession un jeu de tirages mais il l'envoya aussitôt au fameux magazine international Flashart[3]. Si Tót réussit à faire publier les clichés dans la célèbre revue, il perdit en même temps l'unique série qu'il détenait. Les négatifs étant conservés en Hongrie par Gulyás, le projet ne se fera pas. En 2015 cependant, les négatifs sont retrouvés et acquis par la galerie acb à Budapest qui le contacte rapidement. Passé le temps de la surprise, Tót reprend son idée première d'utiliser la série photographique en l'augmentant de textes. Sur le matériel de base de 1971-76, il réalise en 2015 la série « Special Gladnesses (I am glad if) » qui assemble des photographies le montrant dans des situations banales pour attester du peu de libertés individuelles sous Janos Kadar. 

Endre Tót, I am glad if I can stare at the wall, 1971-1976-2015, silver gelatine, print on cardboard, photo 24x18 cardboard, ed10 © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás Endre Tót, I am glad if I can stare at the wall, 1971-1976-2015, silver gelatine, print on cardboard, photo 24x18 cardboard, ed10 © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás

Un art entre dissidence et autoportrait politique 

Endre Tót, On est heureux quand on manifeste, Paris | 1979 photo 7,2 x 10,5 cm, unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris Endre Tót, On est heureux quand on manifeste, Paris | 1979 photo 7,2 x 10,5 cm, unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris
 « Gladness démonstration » regroupe les actions réalisées dans le cadre de performances-protestations dans lesquelles il utilise son sourire comme le peintre utilise son pinceau et en fait un outil politique. Des banderoles affichent les slogans repris des « Very special gladnesses » Ces interventions sont des réflexions sur le statut de l'artiste, réaffirmant son existence propre. Elles sont également des réflexions sur le statut de citoyen, au moment où son individualité est niée par le pouvoir extrêmement répressif des années soixante-dix en Hongrie. Au fil du temps, le « zero typing » s'invite à ces manifestations-performées d'Endre Tót, le 0 se substituant à la joie sur les banderoles. Le plaisir ironique du slogan « On est heureux de manifester » cède la place à la négation, la nullité auxquelles renvoient les rangées de 0 flottant sur les bannières. L'ensemble « Zero typing » est envisagé comme un geste de résistance, faisant référence à l'annihilation de l'individu. 0 signifie l'absence, la non-existence, le néant, le rien. L’artiste compose aussi un jeu graphique avec son nom, le zéro se confondant volontairement avec le O de Tót. S'il ne l’a pas envisagé comme tel à l'époque, on peut lire les œuvres composées de 0 comme autant d'autoportraits politiques affirmant, par leur simple présence, son existence en tant qu'artiste comme en tant qu'individu. Ces œuvres ont en tout cas été conçues en référence directe à l'arrière-plan politique de l'époque. Elles illustrent la dictature, la masse écrasant l'individu, en même temps qu'elles les dénoncent. Plusieurs de ses dernières toiles sont uniquement composées de zéros, à une époque, les premières années dans la décennie soixante-dix, de remise en question internationale de la peinture. Il y participe pleinement, étant au fait de l'actualité artistique grâce à ses échanges liés au Mail art et à son observation de l'évolution dans la peinture hongroise. Il abandonne donc la toile au profit de la photographie. Son utilisation plus discrète est aussi plus spontanée. Par ailleurs, son format modeste facilite la diffusion de son travail artistique à l'étranger. Contrairement à une toile, une photographie peut être adressée par simple envoi postal.

Endre Tót, Inside rain | 1971-79 typewriting on postcard, collage 13 x 20,5 cm unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris Endre Tót, Inside rain | 1971-79 typewriting on postcard, collage 13 x 20,5 cm unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris
Les « rain pieces » consistent en une série de cartes postales passées dans une machine à écrire pout être couvertes partiellement ou totalement de « / » ou slashes qui, mis bout à bout, crée un effet de pluie. Envoyer la pluie apparait comme un magnifique slogan poétique. S'il utilise comme support un papier photo classique, il a également recours à un papier spécifique, produit en Allemagne de l'Est et diffusé dans l'ensemble des pays du bloc socialiste. Ce papier est très souvent utilisé à l'époque par les artistes faisant des séries conceptuelles. Plus fin, moins cher, il possède aujourd'hui cette qualité supplémentaire d'être une garantie d'authenticité du tirage. Dès cette époque, Endre Tót utilise la langue anglaise à la manière d'un slogan, une revendication : la langue de l'Ouest, celle de l'ennemi, que peu de gens parlent en Hongrie à ce moment-là. En 1972, il a l'opportunité, avec d'autres jeunes artistes, de s'essayer au film expérimental. « I am glad I can make one step » dure une dizaine de minutes au cours desquelles l'artiste se tient debout, effectuant un pas à chaque minute. Le reste du temps, il se tient immobile. Le texte, qui donne son titre au film, apparait sur l'écran, entrecoupant les scènes hiératiques. Lors de la projection officielle, il fut très mal accueilli par les autorités. L'artiste raconte même qu'il fit dire au secrétaire du parti qu'il ne voyait pas ce qui pouvait y avoir de si heureux à vivre dans un pays où l'on ne se déplace que d'un pas par minute ! La subversion joyeuse d'Endre Tót trouvait ici l'un de ses meilleurs échos. Le film lui permet de se rendre à Belgrade lorsqu'il est sélectionné pour être présenté lors d'un festival. Il saisit l'occasion et en profite pour faire passer à l'Ouest plus de cent quarante pièces ainsi que cinq séries de cinq photographies narratives. Des voyages successifs qu'il effectue à l'Ouest à la faveur des invitations en festivals et autres manifestations artistiques, il est pourtant toujours rentré en Hongrie. Même s'il avoue avoir été tenté par la dissidence, la méconnaissance des pays visités, son isolement linguistique notamment, l'ont toujours dissuadé... jusqu'à l'obtention de la bourse DAAD en 1978.

Endre Tót, Unfinished Rain, 1980 Carte postale — 10 × 15 cm © Endre Tot, Courtesy Galerie Salle Principale, Paris Endre Tót, Unfinished Rain, 1980 Carte postale — 10 × 15 cm © Endre Tot, Courtesy Galerie Salle Principale, Paris

Après Budapest

Après son départ pour l'Allemagne, Endre Tót continue de développer les mêmes idées en expérimentant de nouvelles formes. A Berlin cependant, le mouvement des « Nouveaux fauves », qui est actif dans tout le pays ainsi qu'en Autriche, propose une peinture violente, hédoniste, indolente. Ses meilleurs représentants deviennent rapidement célèbres, ils s'appellent Georg Baselitz ou Martin Kippenberger. Tót traverse alors une période de doute, se sent dépassé, appartenir au passé. A Cologne, sa première exposition, qui arrive tardivement, en 1987, est une véritable libération. Lorsqu'on lui demande si sa vie est désormais dans cette ville où il s'est installé en 1981, il répond qu'elle est ici – le temps de l'atelier – et là-bas, dans sa Hongrie natale, où il passe la moitié de l'année, et où, face au nouveau gouvernement de Victor Orban, il poursuit inlassablement ses manifestations performances, confirmant son statut d'artiste-activiste. Parmi ses projets, il a entamé la rédaction d'un recueil de poèmes, intervenant de manière artistique sur le texte, comme il l'a fait auparavant pour son autobiographie, conservant la même joie comme état de résistance.

Endre Tót, I am glad if I can look in the mirror | 1971-1976 / 2015 photo and print on cardboard photo: silver gelatine print, 18x12 cm cardboard: 46,8x42,8 cm ed. 10 + 2 AP © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás Endre Tót, I am glad if I can look in the mirror | 1971-1976 / 2015 photo and print on cardboard photo: silver gelatine print, 18x12 cm cardboard: 46,8x42,8 cm ed. 10 + 2 AP © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery and Salle Principale, photo : János Gulyás

[1] Il est étudiant au Collège hongrois des arts et métiers de 1959 à 1965.

[2] Deutscher Akademischer Austauschdienst, l'Office allemand d'échanges universitaires.

[3] Aujourd'hui l'un des plus anciens d'art contemporain en Europe, fondée à Rome en 1967, puis transférer à Milan en 1971.

Endre Tót, I write you because you are there and I am here | 1971 offset, paper 9,7 x 20,7 cm unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris Endre Tót, I write you because you are there and I am here | 1971 offset, paper 9,7 x 20,7 cm unique © Endre Tót, courtesy of the artist, acb Gallery, Budapest and Salle Principale, Paris

Endre Tot - Endre Tot

Du mardi au vendredi, de 14h à 19h, le samedi de 11h à 19h - Jusqu'au 25 avril 2020.

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