A Toulouse, les lendemains désirables d'un centre d'art

A Toulouse, le centre d'art BBB fête ses 25 ans, l'occasion d'un bilan et d'une projection vers des lendemains désirables en s'emparant de la question de la temporalité. A la rétrospective des films de Marie Voignier répondent celles des œuvres de Matthieu Saladin et de Dominique Mathieu. En accord avec cette programmation, le lieu diminue progressivement ses horaires d'ouverture.

« Actes », Dominique Mathieu. La grande table, 2019, mobilier scénographique. Vue de l’exposition au BBB centre d’art, pendant le déroulement de la formation « The first blush of morning. Présenter son travail artistique (base) », 2019. © Émile Ouroumov « Actes », Dominique Mathieu. La grande table, 2019, mobilier scénographique. Vue de l’exposition au BBB centre d’art, pendant le déroulement de la formation « The first blush of morning. Présenter son travail artistique (base) », 2019. © Émile Ouroumov

A la fois centre d'art contemporain et plateforme ressource en arts plastiques à Toulouse, le BBB fête cette année ses vingt-cinq ans d'existence, un âge vénérable où les bilans et les projections permettent de rappeler les choix et les engagements qui président à son identité, qui en font son essence. En cette saison anniversaire, l'institution interroge la temporalité, modifiant son fonctionnement pour mieux redéfinir sa place au sein de la société, réaffirmer les rapports qu'elle entretient avec son environnement immédiat. Le lieu incarne ainsi cette année les enjeux de sa programmation lorsqu’il devient une œuvre à part entière, diminuant graduellement ses horaires d'ouverture. Cette mise en acte d'une même vision de la société, qui s'exprime dans les travaux des artistes que le lieu défend, résonne comme une profession de foi, une déclaration de résistance et de combat face à la crise majeure qui nous affecte. Le BBB réaffirme ainsi clairement les valeurs qui sont les siennes. A la rétrospective filmique de Marie Voignier, qui court sur l'ensemble de l'année, répondent les expositions personnelles de Matthieu Saladin et de Dominique Mathieu. Divisées en deux volets, celles-ci permettent de glisser du panorama rétrospectif vers une forme prospective. Ce rythme singulier est une prise de position politique qui affirme le centre d 'art comme lieu de vie, loin de l'image d'un milieu de l'art contemporain comme bulle ou cocon, hermétique aux réalités sociétales.    

L'ode au temps libre de Matthieu Saladin

Vue extérieure : Le « Fût » (cylindre d'acier rouillé) de Dominique Mathieu, support de l’affiche de Réduction d’activité de Matthieu Saladin, exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Emile Ouroumov Vue extérieure : Le « Fût » (cylindre d'acier rouillé) de Dominique Mathieu, support de l’affiche de Réduction d’activité de Matthieu Saladin, exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Emile Ouroumov
Le projet global de "Temps partiels", l'exposition consacrée à l'œuvre conceptuelle de l'artiste, musicien et chercheur Matthieu Saladin, investit de manière critique notre rapport au passé et au présent des idées politiques. Sous-titré "Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour", le premier volet, rétrospectif, réactive des pièces existantes. L'œuvre de Matthieu Saladin invite à réfléchir sur les rapports entre art et société du point de vue politique et économique. L'artiste donne le ton de la saison en rédigeant en quelque sorte sa déclaration dans une pièce qui n'existe pas encore. Cette œuvre en devenir ne sera en effet achevée que pour le second volet de son exposition. Saladin adopte une position critique en soustrayant le temps à celui, aliéné, du néolibéralisme. Prônant la réduction d'activité, on lui doit l'application chaque jour d'une diminution toujours plus grande des heures d'ouvertures du centre d'art qui offre, dans un idéal émancipateur, autant de temps libre supplémentaire à ses employés. Selon le principe des vases communicants, le prix de l'œuvre future, pièce immatérielle répondant à un protocole spécifique, augmente en fonction du temps libre activé, constituant une proposition concrète pour un financement du droit au temps libre. Avant même d'entrer dans le centre d'art, la subtile poésie politique de Matthieu Saladin est visible dans un recoin vitré de sa façade. Très discrètement, une bouilloire se met en marche chaque jour ouvré à 17h35. Son déclenchement est indexé sur l’heure de fermeture de la bourse de Paris. Durant quelques secondes à peine, la buée formée par la vapeur d'eau bouillie se dépose sur la vitre, laissant apparaitre ces quelques mots tracés au doigt et donc invisibles d'ordinaire "Voir le lointain comme s'il était présent". Cette phrase servant de titre à l'œuvre est extraite de la "Généalogie de la morale" de Friedrich Nietzsche. Dans cet essai de la maturité, rédigé juste après "Ainsi parlait Zarathustra", l'auteur cherche à y retracer l’origine des conceptions morales qui prévalent à son époque. Il situe leur source dans la conscience chrétienne, qu’il tient pour une éthologie du ressentiment dont il faut se libérer. Parfait exemple d'une œuvre de collaboration, le « Fût » est un élément de scénographie extérieur, sorte de panneau totem réceptacle d'un "affichage à but idéal", créé par Dominique Mathieu pour répondre aux besoins de l’exposition de Matthieu Saladin et ceux du centre d’art. Ce cylindre d'acier rouillé qui, à l'origine, devait être une colonne en béton, agrémentée de regards d'égouts, recevra dans le premier volet, une affiche indiquant les horaires d’ouverture dans le cadre de "Réduction d'activité" et dans le second, "Le nombre du besoin": un ensemble d’affiches dont le nombre correspond au nombre de jours d’ouverture de l’exposition. Chaque jour, sera montrée une nouvelle affiche qui présente une grève ayant duré un nombre de jours équivalent à la durée restante de l’exposition. Ainsi, deux semaines avant la fin du projet, sera exposée une affiche sur une grève qui aura duré quatorze jours.

Matthieu Saladin, Calendrier des révoltes, 2019. Détail. Graphisme : Huz & Bosshard. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov Matthieu Saladin, Calendrier des révoltes, 2019. Détail. Graphisme : Huz & Bosshard. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov

 Formant un écho à l'intérieur de l'exposition, le "Calendrier des révoltes" remplace chaque saint patron du jour calendaire par une révolte qui a eu lieu à la même date. Activé par l'année en cours, le calendrier est en activation permanente depuis 2015. Le protocole répond à deux parties distinctes : d'une part, une carte blanche aux graphistes Huz & Bosshard et d'autre part, le choix par l'équipe du lieu d'une révolte en cours, venant se substituer à une plus ancienne. Ici, c'est la date du 20 septembre qui a été retenue comme celle marquant la grève des employé-e-s du Théâtre de la Commune CDN d'Aubervilliers. Pour que les visiteurs puissent emporter un exemplaire, un protocole rend nécessaire l'usage d’un bâton en bois afin de pouvoir plier l’objet.

Matthieu Saladin, Economic Score - BBB centre d’art 2019. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov Matthieu Saladin, Economic Score - BBB centre d’art 2019. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov

"Soupir" est une pièce invisible qui s'active sur les huit répondeurs du centre d'art sur lesquels le message d'origine a été remplacé par un soupir que pousse chacun des correspondants sur leur poste. Cette polysémie du soupir rappelle la place prépondérante qu'occupe la dimension sonore dans l'œuvre de Matthieu Saladin, dimension qu'il enseigne à l'Université de Paris 8 et qui constitue son domaine de recherche. Cet art sonore orchestre l'exposition. Un peu plus loin, "Economic score" transforme en partition musicale l'économie du lieu qui active la pièce. Le budget de la structure est utilisé pour créer la partition. La pièce croise deux formes d'écriture : d’une part la représentation du capital avec les premiers tableaux économiques du XIXème siècle et d’autre part l'écriture compositionnelle. L'alphabet musical s'inscrit dans un rapport de domination. La pièce sera activée durant l’exposition pour donner naissance à une œuvre musicale. Si la partition est assez déterminée, elle reste en même temps à construire par les musiciens. Dans un discret renfoncement, une étagère créée par l'artiste est un fac-similé de l'étagère du centre d'art qui accueille et distribue les prospectus informatifs du lieu. Il s'agit là de la représentation du lieu économique. Pièce emblématique de Matthieu Saladin, "La dette n'est qu'une promesse" (2016) se compose de trois presses à gaufrer destinées à inscrire par cette technique des messages tout à fait légaux sur les billets de banque, ici la phrase du titre. Le vide juridique qui entoure la technique du gaufrage permet d’injecter une pensée dans l'économie locale. La phrase se propage ainsi au fur et à mesure de la remise en circulation des billets.

Matthieu Saladin, [sic]. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov Matthieu Saladin, [sic]. Vue de l’exposition « Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov

Réalisée pour le Centre d'art contemporain de Brétigny, "Parole" reprend rigoureusement à l'identique le numéro d'été 2013 du magazine municipal sous-titré "Le magazine qui parle aux Brétignolais", à un détail près : toutes les phrases qui le composent sont conjuguées au futur antérieur. "Parole" devient le "magazine qui aura parlé aux Brétignolais". Conçu comme un pochoir pour l'espace public, "Sic" (2017) avait pour finalité de tagger les affiches de l'élection présidentielle. Saladin le réactive pour les élections européennes à venir. Réalisé par Dominique Mathieu selon le protocole de Matthieu Saladin, le pupitre solidaire des murs du lieu porte une partition graphique qui sera activée fin mai dans le cadre de l'exposition. "Des rassemblements" est une infographie, un comptage des participants aux manifestations d'ampleur qui ont marqué le XXème siècle en France, sans aucun parti pris idéologique. La partition est spécialement composée pour percussions et sable (égrené sur percussion). Deux chiffres de comptage sont retenus pour composer la partition, ceux de la police, dénommés "impact" et ceux des syndicats, "résistance". Au XVIIIème siècle, "faire grève signifie se tenir sur la place de Grève en attendant de l'ouvrage, suivant l'habitude de plusieurs corps de métiers parisiens" (Littré). Si l’expression semble changer de sens dans son acception actuelle en  passant de chercher à cesser le travail, elle en est en fait une extension logique  puisqu’elle désigne l’action coordonnée d’un groupe d’ouvriers afin de défendre leur condition de travail.   

Marie Voignier, L'hypothèse du Mokele-Mbembe, Vidéo HD, couleur, son. Production Capricci Films © Marie Voignier. Courtesy galerie Marcelle Alix, Paris. Marie Voignier, L'hypothèse du Mokele-Mbembe, Vidéo HD, couleur, son. Production Capricci Films © Marie Voignier. Courtesy galerie Marcelle Alix, Paris.

L'oeil cinémas de Marie Voignier 

Tournée au Cameroun en 2017, "Tinselwood", documentaire explorant les couches d'histoire sédimentées dans une forêt pour évoquer le passé colonial du sud-est camerounais, ouvre la rétrospective consacrée à l'œuvre filmique de Marie Voignier. Intitulée "Kino-glaz" ("Ciné-œil", en référence au réalisateur soviétique Dziga Vertov), et rassemblant une dizaine de films de la cinéaste, la manifestation propose de porter, tout au long de l'année, un regard panoramique sur la diversité de ses sujets d’étude. Pour répondre à la « réduction d’activité » du centre d'art induite par la proposition de Matthieu Saladin, la présentation n'est pas ici chronologique mais suit la durée décroissante des œuvres filmiques. Film emblématique, "L’hypothèse du Mokélé-Mbembé" (2010-11), tentative de filmer un animal fantasmagorique qui vivrait dans les rivières du Cameroun, interroge le regard sélectif dont fait preuve le protagoniste du film (un cryptozoologue) pour conforter ses théories - mais aussi, dans ses marges la présence occidentale au sein de cette forêt camerounaise. Ici, la question coloniale ressurgit de façon plutôt sourde et indirecte. Les films de Marie Voignier naissent des silences de l'Histoire. Adoptant une démarche proche de celle d'une historienne engagée ou d'une journaliste d'investigation sans être pourtant ni l'une ni l'autre, la cinéaste est particulièrement attachée à la transmission d'une histoire locale. A l'origine de chacun de ses films, il y a une série de questions laissées en suspens. Marquée par cette région enclavée du Cameroun, elle y retourne à la recherche des témoins de l'indépendance (1960) pour y filmer "Tinselwood". Ici, le travail forcé était de mise jusqu'au début des années 1950 lorsqu’est débattu à l’Assemblée Nationale l’instauration d’un code du travail pour les territoires d'Outre-mer. Cette recherche a donné lieu à l'écriture d'un livre, "La piste rouge". Sous-titré « Colonisation, travail forcé et sorcellerie dans le Sud-Est camerounais », il décrit les rapports économiques dans la région en lien avec la forêt. Riche en caoutchouc, cacao, or, le territoire a généré des milliers de morts d'une main d'œuvre qui y travailla dans des conditions relevant de l'esclavage. Aucune trace de la présence coloniale ne subsiste ici. Tout a été englouti par la végétation. La forêt est l'unique monument. Le livre est rythmé par un montage alterné entre les séquences de discussions à l'Assemblée nationale et le souvenir des gens tel qu'il apparait dans les récits familiaux. Le dispositif cinématographique très précis passe par le son et la parole. Chacun des films de Marie Voignier a sa propre nécessité de mise en scène. Il n'y a donc pas vraiment de style commun. Si son précédent film relevait du cinéma direct, caméra à l'épaule, pour signifier une urgence, celui-ci est plus posé, lié au projet du film.   

La rupture radicale de Dominique Mathieu

« Actes », Dominique Mathieu. Vue de l’exposition au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov « Actes », Dominique Mathieu. Vue de l’exposition au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov

"Mon travail est dicté par l'ambiance générale. Aujourd'hui le contexte est tel que j'ai envie de faire autrement et ailleurs, être beaucoup plus dans le concret, s'échapper du contexte de l'art" Ces propos recueillis à l'occasion de l'ouverture du  premier volet rétrospectif de l'exposition consacrée au travail de Dominique Mathieu, sont ceux d'un homme libre. Marqué par les prises de position d'Enzo Mari, il se définit comme un "designer utile"  dont la fonction est de modifier radicalement les objets. La déclaration annonce ainsi l'arrêt de son activité artistique à la fin de l'année en cours. L'ambiance générale de l'exposition se rapproche du cadre domestique. "La grande table" accueille durant l'exposition les sessions de formations dispensées par le centre d'art. L'artiste accorde une place centrale à cette activité d'ordinaire non publique, pour souligner les limites et l'absurdité de la professionnalisation des artistes pourtant indispensable pour faire face, entre autres, à l'administration. Un sorte de provocation dans le déplacement a pour but de redonner du sens au travail. Les pièces présentées parlent du travail et questionnent le sens qu'on lui donne face au capitalisme. Un papier peint figurant les barricades réalisées à l'aide de mobilier de récupération pour le Centre d'art contemporain de Brétigny permet de cerner un peu plus la vision singulière qu'il a de son métier de designer. Dominique Mathieu, originaire du quartier de la Croix-Rousse à Lyon, y fait référence à la révolte des Canuts. Pour lui, l'acte de professionnalisation de l'art correspond plus à un enfermement qu'à autre chose. C'est précisément le sens du slogan "les vrais sujets sont ailleurs". Sur le mur qui lui fait face, l'artiste a tenu à présenter sa documentation personnelle d'où se détachent quelques phrases manifestes telles "Il n'y a qu'un seul Monsieur Hulot" ou encore "Agir sans nuire", comme une vision possible de notre monde. L'exposition intitulée "Actes" répond au classement des œuvres, établi depuis 2009 par Dominique Mathieu et divisé en Acte I, Acte II, Acte III. Dix ans de création artistique qui, dès le départ, avaient acté qu'il n'y aurait pas d'Acte IV. Le passage d'un acte à un autre est toujours déterminé par un évènement. En 2007, l'exposition "Fracture sociale"  qui se tient à la galerie Mica à Rennes marque la fin de l'Acte I en donnant à voir la première installation des barricades. Depuis cette date, Dominique Mathieu prône la décroissance, travaillant uniquement avec des matériaux de récupération. A l'Université de Paris 8 où il enseigne, il choisit de dispenser un cours intitulé "Agir sans nuire". Une pensée qui interroge la place occupée par les arts plastiques à l'ère de l'Anthropocène, invite à l'échange, privilégie le troc de produits. Sur le grand mur du fond, un plateau, réalisé pour le CFA de Brétigny, est l'un des deux seuls objets utilitaires. Tout près, une brique support de texte reste néanmoins une brique puisque l'entreprise qui les fabrique s'est engagée à disséminer çà et là parmi les briques vierges celles portant inscription. Le procédé semble faire écho aux billets de banque gaufrés que Matthieu Saladin réinjecte dans l'économie locale. 

Dominique Mathieu, Slogan – (« Il manque avant tout du sens au travail »), 2015. Vue de l’exposition « Actes » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov. Dominique Mathieu, Slogan – (« Il manque avant tout du sens au travail »), 2015. Vue de l’exposition « Actes » au BBB centre d’art, 2019. © Émile Ouroumov.
  

Faire autrement

Dominique Mathieu, Spinozad, 2018. Vue de l’exposition « Actes » au BBB centre d’art, 2019. © Emile Ouroumov Dominique Mathieu, Spinozad, 2018. Vue de l’exposition « Actes » au BBB centre d’art, 2019. © Emile Ouroumov

Le BBB centre d’art a vingt-cinq ans. Ce bel âge se reflète dans la programmation de cette saison à part construite comme un manifeste, un engagement, une promesse de l'avenir dans un contexte de crise sociale. "Tête chercheuse et esprit libre" comme il se définit lui-même, le lieu érige en doctrine le soutien et le partage de projets intègres, place la question des contextes, des espaces de l'œuvre et du spectateur au cœur de ses explorations et propositions, s'inscrit dans un questionnement, une représentation et une mise en perspective de notre temps – depuis l'art, depuis le monde. En choisissant, entre le 13 février et le 29 juin 2019, d’avancer progressivement l’heure de fermeture des expositions, à raison de trois minutes par jour, le centre d’art se met au diapason de l’œuvre "Réduction d’activité" de Matthieu Saladin, affirmant son engagement dans les projets qu’il défend, pour rappeler de façon salutaire que la création artistique est éminemment politique, à l'image des films de Marie Voignier qui sont autant de visions critiques d'un état du monde. La rupture radicale opérée par Dominique Mathieu qui répond chez lui à une nécessité absolue face au contexte actuel, en est sans doute l’exemple ultime. Son appel éco-responsable à repenser notre mode de vie en considérant ceux mis en place par les zapatistes et les zadistes, indique l’urgence d’une entrée en résistance dans un monde en proie à un retour de la guerre sociale. Le retrait de la vie artistique de Dominique Mathieu est aussi une manière de passer le relai, donner la parole aux gens, à tous les gens. Sa façon de célébrer les vingt-cinq ans du BBB est d'en faire un lieu d'expression, un forum. A rebours d’un marché de l’art spéculatif ou du triomphent des fondations d’entreprise, de nombreux lieux d’art comme le BBB défendent et réaffirment le rôle et les fonctions de l’art, particulièrement en temps de crise, n’hésitent pas à s’engager à l’image du FRAC Franche-Comté ou du Musée des beaux-arts de Dole, ou encore décident leur fermeture pour dénoncer leur maintien (parfois leur précipitation) dans la précarité par les pouvoirs publics (le sempiternel adage "faire plus avec moins" indique le mépris d’une grande partie de la classe politique pour la culture publique), comme l’Espace Khiasma aux Lilas à l’automne dernier. Discrets voire invisibles dans un espace médiatique subissant la force de frappe communicante des nouveaux temples, ces lieux, publics ou assurant une mission de service public, apparaissent comme des espaces de liberté face à l’ordre établi. On se prend alors à rêver à l’acquisition par les cinq fondations d’entreprise les plus importantes du pays, des exemplaires du protocole de « Réduction d’activité » la pièce conceptuelle de Matthieu Saladin qui se réalise un peu plus chaque jour par l’augmentation du temps libre accordé aux employés du BBB. Elles contribueraient ainsi à l’amélioration du cadre de vie des salariés du centre d’art toulousain en finançant  directement la possibilité de leur oisiveté. Le BBB a vingt-cinq ans, un bien bel âge.

Matthieu Saladin - "Temps partiels I. Tirer sur les cadrans pour arrêter le jour",

Dominique Mathieu, "Actes"

Marie Voignier, "Kino-glaz",

Commissariat des expositions: Emile Ouroumov, Directeur du BBB centre d'art

Matthieu Saladin et Dominique Mathieu sont représentés par la galerie Salle principale à Paris, Marie Voignier par la galerie Marcelle Alix

Jusqu’au 29 juin 2019 - Du mercredi au dimanche, horaires consultables ici.

Le BBB centre d'art
96, rue Michel-Ange
31 200 TOULOUSE

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.